Dernière mise à jour 21/09/2017

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Naissance de la maladie moderne - 6

Som­­maire :

  • […] pour prix de leurs vio­len­ces et de leur orgueil impie […]

Voici, pour « illus­trer » quel­ques notions que nous avons ren­con­trées, un extrait de Les Per­ses d’Eschyle.

Dikè/adikè (jus­tice/injus­tice), phu­sis/nomos (nature/loi), hubris/pei­ra­tas (déme­sure/limi­tes, déter­mi­na­tion), khaos/kos­mos… Nous voyons ici que ces ter­mes sont sou­vent asso­ciés par cou­ples d’oppo­sés.

Sous forme d’hypo­thèse, nous avons éga­le­ment étu­dié le con­flit de type riva­li­taire oppo­sant des « frè­res enne­mis », con­flit d’autant plus intense que les « frè­res » sont rap­pro­chés et ambi­tion­nent le même « objet ». Celui-ci fré­quem­ment nommé tukhè, la for­tune, au sens de des­tin et avec sou­vent l’idée de hasard. Cette tukhè passe alter­na­ti­ve­ment d’un adver­saire à l’autre, de façon qui appa­raît – pour ceux-ci – com­plè­te­ment aléa­toire.

Nous retrou­ve­rons dans cet extrait cet aspect de riva­lité entre Grecs et Per­ses, entre « anciens » et jeu­nes ambi­tieux, sur fond d’orgueil déme­suré et ren­forcé par le mimé­tisme de la foule.

Pour ne pas tron­quer le dyna­misme pro­pre au dérou­le­ment de cette tra­gé­die, mais aussi aider à nous replon­ger dans cette épo­que, j’ai choisi de retrans­crire un pas­sage assez long - et sans cou­pure - mais qui, je crois, éclaire bien notre dis­cus­sion. (C’est aussi une manière d’évi­ter de faire dire à un texte autre chose que ce qu’il porte en lui. Chose par trop fré­quente de nos jours !) [ Tra­duc­tion de Leconte De Lisle ]

*

(L’action se déroule à Suse, devant le palais des rois de Perse.

La flotte perse a été détruite à Sala­mine,

et l’élite des trou­pes roya­les anéan­tie dans l’île de Psyt­ta­lie.

Le chœur et la reine évo­quent l’ombre de Darios dans l’espoir qu’il les aidera de ses con­seils.)

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ô fidè­les entre les fidè­les, qui êtes du même âge que moi, ô vieillards Per­ses, de quel mal­heur la ville est-elle affli­gée ? Le sol a été secoué, il a gémi, il s’est ouvert ! Je suis saisi de crainte en voyant ma femme debout auprès de mon tom­beau, et je reçois volon­tiers ses liba­tions. Et vous aussi, auprès de mon tom­beau, vous pleu­rez, pous­sant les lamen­ta­tions qui évo­quent les morts et m’appe­lant avec de lugu­bres gémis­se­ments. Le retour à la lumière n’est pas facile, pour bien des cau­ses, et parce que les dieux sou­ter­rains sont plus prompts à pren­dre qu’à ren­dre ! Cepen­dant, je l’ai emporté sur eux, et me voici ; mais je me suis hâté, afin de n’être point cou­pa­ble de retard. Mais quel est ce nou­veau mal­heur dont les Per­ses sont acca­blés ?

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Je crains de te regar­der, je crains de te par­ler, plein de l’anti­que véné­ra­tion que j’avais pour toi.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Puis­que je suis venu du Hadès, appelé par tes lamen­ta­tions, ne parle point lon­gue­ment, mais briè­ve­ment. Dis, et oublie ton res­pect pour moi.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Je crains de t’obéir, je crains de te par­ler. Ce que je dois dire ne doit pas être dit à ceux qu’on aime.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Puis­que votre anti­que res­pect pour moi trou­ble votre esprit, toi, véné­ra­ble com­pa­gne de mon lit, noble femme, cesse tes pleurs et tes lamen­ta­tions, et parle-moi clai­re­ment. La des­ti­née des hom­mes est de souf­frir, et d’innom­bra­bles maux sor­tent pour eux de la mer et de la terre quand ils ont long­temps vécu.

ATOSSA. - Ô toi qui as sur­passé par ton heu­reuse for­tune la féli­cité de tous les hom­mes ! Tan­dis que tu voyais la lumière de Hèlios, envié des Per­ses, tu as vécu pros­père et sem­bla­ble à un dieu ! Et main­te­nant, tu es heu­reux d’être mort avant d’avoir vu ce gouf­fre de maux ! Tu appren­dras tout en peu de mots, ô Daréios ! La puis­sance des Per­ses est détruite. J’ai dit.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - De quelle façon ? Est-ce la peste ou la guerre intes­tine qui s’est abat­tue sur le royaume ?

ATOSSA. - Non. Toute l’armée a été détruite auprès d’Athèna.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Lequel de mes fils con­dui­sait l’armée ? Parle.

ATOSSA. - Le vio­lent Xerxès. Il a dépeu­plé tout le vaste con­ti­nent de l’Asia.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Est-ce avec une armée de terre ou de mer que le mal­heu­reux a tenté cette expé­di­tion très insen­sée ?

ATOSSA. - Avec les deux. L’armée avait une dou­ble face.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Et com­ment une nom­breuse armée de terre a-t-elle passé la mer ?

ATOSSA. - On a réuni par un pont les deux bords du détroit de Hellè, afin de pas­ser.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Il a fait cela ? Il a fermé le grand Bos­pho­ros ?

ATOSSA. - Cer­tes, mais un dieu l’y a sans doute aidé.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! quel­que puis­sant dai­môn qui l’a rendu insensé !

ATOSSA. - On peut voir main­te­nant quelle ruine il lui pré­pa­rait !

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - De quelle cala­mité ont-ils été frap­pés, que vous gémis­siez ainsi ?

ATOSSA. - L’armée navale vain­cue, l’armée de terre a péri.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ainsi, toute l’armée a été détruite en com­bat­tant ?

ATOSSA. - Cer­tes, toute la ville des Sou­siens gémit d’être vide d’hom­mes.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! une si grande armée ! Vains secours !

ATOSSA. - Toute la race des Bak­triens a péri, et pas un n’était vieux !

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ô mal­heu­reux, qui as perdu une telle jeu­nesse !

ATOSSA. - On dit que le seul Xerxès, aban­donné des siens et pres­que sans com­pa­gnons…

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Com­ment ? Où a-t-il péri ? Est-il sauvé ?

ATOSSA. - … a pu attein­dre le pont jeté entre les deux con­ti­nents.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Est-il revenu sain et sauf sur cette terre ? Cela est-il cer­tain ?

ATOSSA. - Oui, cela est cer­tain ; il n’y a aucun doute.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! L’évé­ne­ment a promp­te­ment suivi les ora­cles, et Zeus, sur mon fils, vient d’accom­plir les divi­na­tions ! Cer­tes, j’espé­rais que les dieux en retar­de­raient encore long­temps l’accom­plis­se­ment ; mais un dieu pousse celui qui aide aux ora­cles ! Main­te­nant la source des maux jaillit pour ceux que j’aime. C’est mon fils qui a tout fait par sa jeu­nesse auda­cieuse, lui qui, char­geant de chaî­nes le sacré Hel­les­pon­tos, comme un esclave, espé­rait arrê­ter le divin fleuve Bos­pho­ros, chan­ger la face du détroit, et, à l’aide de liens for­gés par le mar­teau, ouvrir une voie immense à une immense armée ! lui qui, étant mor­tel, espé­rait l’empor­ter sur tous les dieux, et sur Posei­dôn ! Com­ment mon fils a-t-il pu être saisi d’une telle démence ? Je trem­ble que les gran­des et abon­dan­tes riches­ses que j’ai amas­sées ne soient la proie du pre­mier qui vou­dra s’en empa­rer.

ATOSSA. - Le vio­lent Xerxès a fait cela, con­seillé par de mau­vais hom­mes. Ils lui ont dit que tu avais con­quis par l’épée de gran­des riches­ses à tes enfants, tan­dis que lui, par lâcheté, ne com­bat­tait que dans ses demeu­res, sans rien ajou­ter à la puis­sance pater­nelle. Ayant sou­vent reçu de tels repro­ches de ces mau­vais hom­mes, il par­tit pour cette expé­di­tion con­tre Hel­las.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ainsi c’est par eux que s’est accom­pli ce suprême désas­tre, mémo­ra­ble à jamais ! La ville des Sou­siens n’a point été dépeu­plée par une telle cala­mité depuis que Zeus lui fit cet hon­neur de vou­loir qu’un seul homme réu­nît sous le scep­tre royal tous les peu­ples de la féconde Asia ! En effet, Mèdos, le pre­mier, com­manda l’armée. Un autre, fils de celui-ci, acheva son œuvre, car la sagesse diri­gea son esprit. Le troi­sième fut Kyros, homme heu­reux, qui donna la paix à tous les siens. Il réu­nit au royaume le peu­ple des Lydiens et celui des Phry­giens, et il dompta toute l’Iônia. Et les dieux ne s’irri­tè­rent point con­tre lui, parce qu’il était plein de sagesse. Le qua­trième qui régna sur les peu­ples fut le fils de Kyros. Le cin­quième fut Mer­dis, oppro­bre de la patrie et du trône anti­que. L’illus­tre Arta­phré­nès, à l’aide de ses com­pa­gnons, le tua par ruse dans sa demeure. Le sixième fut Mara­phis, et le sep­tième fut Arta­phré­nès. Et moi, j’accom­plis aussi la des­ti­née que je dési­rais, et je con­dui­sis de nom­breu­ses expé­di­tions avec de gran­des armées, mais je n’ai jamais causé de tels maux au royaume. Xerxès mon fils est jeune, il a des pen­sées de jeune homme, et il ne se sou­vient plus de mes con­seils. Cer­tes, sachez bien ceci, vous qui êtes mes égaux par l’âge : nous tous qui avons eu la puis­sance royale, nous n’avons jamais causé de tels maux.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Ô roi Daréios, où ten­dent donc tes paro­les ? Com­ment, après ces mal­heurs, nous, peu­ple Per­si­que, joui­rons-nous d’une for­tune meilleure ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Si vous ne por­tez jamais la guerre dans le pays des Hel­lè­nes, les armées Médi­ques fus­sent-elles plus nom­breu­ses, car la terre même leur vient en aide.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Que dis-tu ? Com­ment leur vient-elle en aide ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - En tuant par la faim les innom­bra­bles armées.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Mais nous enver­rions une armée excel­lente et bien munie.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Main­te­nant, celle même qui est res­tée en Hel­las ne revien­dra plus dans la patrie !

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Que dis-tu ? Toute l’armée des Bar­ba­res n’est-elle pas reve­nue de l’Eurôpè en tra­ver­sant le détroit de Hellè ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Peu, de tant de guer­riers, s’il faut en juger par les ora­cles des dieux et par ce qui est fait, car l’accom­plis­se­ment d’un ora­cle est suivi par celui d’un autre. Aveu­glé par une espé­rance vaine, Xerxès a laissé là une armée choi­sie. Elle est res­tée dans les plai­nes qu’arrose de ses eaux cou­ran­tes l’Aso­pos, doux breu­vage de la terre des Boiô­tiens. C’est là que les Per­ses doi­vent subir le plus ter­ri­ble désas­tre, prix de leur inso­lence et de leurs des­seins impies ; car, ayant envahi Hel­las, ils n’ont pas craint de dépouiller le sanc­tuaire des dieux et de brû­ler les tem­ples. Les sanc­tuai­res et les autels ont été sac­ca­gés et les ima­ges des dieux arra­chées de leur base et bri­sées. À cause de ces actions impies ils ont déjà souf­fert de grands maux, mais d’autres les mena­cent et vont jaillir, et la source des cala­mi­tés n’est point encore tarie. Des flots de sang s’épais­si­ront, sous la lance Dori­que, dans les champs de Pla­taia ; et des morts amon­ce­lés, jusqu’à la troi­sième géné­ra­tion, bien que muets, par­le­ront aux yeux des hom­mes, disant qu’étant mor­tel il ne faut pas trop enfler son esprit. L’inso­lence qui fleu­rit fait ger­mer l’épi de la ruine, et elle mois­sonne une lamen­ta­ble mois­son. Pour vous, en voyant ces expia­tions, sou­ve­nez-vous d’Athéna et de Hel­las, afin que nul ne méprise ce qu’il pos­sède, et, dans son désir d’un bien étran­ger, ne perde sa pro­pre richesse. Zeus ven­geur n’oublie point de châ­tier tout orgueil déme­suré, car c’est un jus­ti­cier inexo­ra­ble. C’est pour­quoi, ins­trui­sez Xerxès par vos sages con­seils, afin qu’il apprenne à ne plus offen­ser les dieux par son inso­lence auda­cieuse. Et toi, ô vieille et chère mère de Xerxès, étant retour­née dans ta demeure, choi­sis pour lui de beaux vête­ments, et va au-devant de ton fils. En effet, il n’a plus autour de son corps que des lam­beaux des vête­ments aux cou­leurs variées qu’il a déchi­rés dans la dou­leur de ses maux. Con­sole-le par de dou­ces paro­les. Je le sais, il n’écou­tera que toi seule. Moi, je ren­tre­rai dans les ténè­bres sou­ter­rai­nes. Et vous, vieillards, salut ! Même dans le mal­heur, don­nez, cha­que jour, votre âme à la joie, car les riches­ses sont inu­ti­les aux morts.

(Le spec­tre de Daréios dis­pa­raît.)

* * *

Remar­que inté­res­sante pour notre dis­cus­sion : Eschyle a pris quel­ques « liber­tés » avec l’his­toire. « Le poète sem­ble avoir oublié que cette expé­di­tion de Xerxès réprou­vée par Darios avait été l’uni­que pen­sée des der­niè­res années de ce roi qui avait à pren­dre sa revan­che de Mara­thon et qui se fai­sait répé­ter tous les jours : ”Sou­viens-toi des Athé­niens.” » (Émile Cham­bry, Eschyle, Théâ­tre com­plet.)


Document(s) attaché(s) :

  1. no attachment



Évaluer ce billet

0/5

  • Note : 0
  • Votes : 0
  • Plus haute : 0
  • Plus basse : 0

Jean-Claude Roulin

Auteur: Jean-Claude Roulin

Restez au courant de l'actualité et abonnez-vous au Flux RSS de cette catégorie

Commentaires (0)

Soyez le premier à réagir sur cet article

Ajouter un commentaire Fil des commentaires de ce billet


À voir également

velorution2.jpg

Contre le vote FN, un autre communisme

La popularité du Front National s’étend sondage après sondage. Face à l’impuissance de la gauche, coupée des pauvres, il est temps de réinventer le communisme.

Lire la suite

Hiérarchie pyramidale, réaction en chaîne, fission nucléaire, destruction de la vie

La légion nucléaire

« R.A.S. (rien à signaler) est une expression que l’on utilise beaucoup dans la maintenance nucléaire. On demande souvent aux travailleurs de décrire ce qui ne va pas et quand tout va bien, de signer par ces trois lettres. Dans le film, un travailleur subit des pressions pour signer R.A.S., alors qu’il a découvert une « fissure ou une rayure » dans un robinet très important de la centrale. C’est assez symptomatique de la situation actuelle dans les centrales nucléaires. ». « L’humble ouvrier qui s’use à son ouvrage Vaut le soldat qui tombe au champ d’honneur » Les vieux ouvriers (extrait) Charles Gille (1820-1856)

Lire la suite