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Pour une écologie du regard

Et si le changement pour un monde plus juste et économe de ses ressources vitales était d’abord une affaire de regard, le choix des actions à mener ou des décisions à prendre s’imposant ensuite naturellement. Si notre monde va si mal dans ses dimensions écologiques, sociales, économiques, politiques et spirituelles n’est-ce pas avant tout en raison du fait que nous le regardons fort mal ?

Repousser le risque de « l’effondrement » général passerait donc nécessairement par la restauration d’un regard devenu aveugle à certains aspects du monde et par la formation d’un regard neuf sur d’autres aspects de celui-ci. C’est peu dire que le néolibéralisme à l’œuvre depuis plus de trois décennies a déformé le regard des hommes sur leur existence, les a rendu myopes à des questions pourtant fondamentales. Regardons plus près…

La première posture du regard à combattre est celle de la résignation. Nos sociétés n’auraient pas d’autre choix que de pousser plus loin encore tous les feux du capitalisme déjà si prédateur. Il serait donc devenu inutile de s’engager sérieusement contre les méfaits de ce système mortifère et du mode de gestion néolibéral que les hommes de pouvoir lui ont choisi. Il y aurait, entre autres multiples exemples, une inéluctabilité de la dégradation accélérée des écosystèmes, une fatalité à la disparition des services publics, à la précarisation des emplois, à l’impuissance réputée de la lutte contre le chômage, etc. Ce fatalisme à large spectre se double d’une grande faculté d’oubli des leçons de l’Histoire. Il est vrai que l’on a aussi proclamé la fin de celle-ci. Une fin qui valait pour l’avenir mais qui, par un effet rétrospectif inattendu, dénature ou efface carrément la beauté et l’audace de nombre des engagement du passé. Comment s’étonner dès lors du triomphe du confort des positions individuelles sur les exigences de l’implication collective des citoyens, du mépris même de la juste définition du rôle de citoyen ?

La résignation ne nous mènera nulle part. Une telle impasse est si évidente que l’on peut même s’autoriser à appeler à la rescousse Paul Claudel pourtant situé aux antipodes de « l’idéal révolutionnaire » :

Or je n’ai pas besoin de vous en avertir, tout homme de nos jours qui aspire à n’être pas un simple rouage mécaniquement assujetti à la fonction qu’on lui assigne à remplir » (doit être capable) « de participer à ce grand débat d’où sortent les idées, où deviennent conscientes les forces qui gouvernent le monde. »

Il existerait donc une obligation morale – au sens non moralisateur du mot – à ce que chacun soit un acteur du monde qui l’entoure. C’est aussi une obligation à demander des comptes comme Benjamin Franklin en fournissait l’injonction :

Il en va de la responsabilité de chaque citoyen de questionner l’autorité.

On pourrait du reste compléter sans fin le florilège des citations bien senties au service de l’individu agissant en pleine conscience de sa responsabilité.

« Si tu ne peux pas participer à la lutte, tu participeras obligatoirement à la défaite ! » a écrit Bertolt Brecht.

Et enfin celle-ci d’Aimé Césaire qui stigmatise définitivement l’individualisme béat :

« Le subversif c’est passer de l’individuel au collectif. »

Or, nous sommes aujourd’hui indignes de ces vérités.

Nous sommes très éloignés du regard juste sur l’organisation des sociétés humaines et sur l’inscription de celle-ci dans la biosphère. Dans notre société technicisée et gestionnaire les hiérarchies attendent que chaque agent contribue à faire tourner la machine coûte que coûte. Le pire serait que le service s’arrête. Les rustines repousseront ce risque. On colmate les failles jusqu’à en oublier sa dignité de citoyen. Les bons agents sont ceux qui savent devancer les désirs de leur hiérarchie. Ils sont, hélas, devenus légion ! Comment s’étonner alors que les récalcitrants à l’ordre imposé, de plus en plus isolés, deviennent des parias ?

« D’abord, ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, ensuite ils vous combattent et enfin, vous gagnez. » nous enseigne rétrospectivement Gandhi.

Oui, malgré toutes nos lâchetés, petites ou grandes, il existe encore, ici ou là, des victoires sur les injustices infligées aux plus vulnérables ou sur les destructeurs les plus éhontés de la nature. Sachons les regarder comme des encouragements à les reproduire partout où la nécessité doit faire loi. Ainsi, nous pourrons nous regarder en face, chacun devant le miroir de sa conscience et les uns les autres.

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Yann Fiévet

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