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Pouvoir ou pouvoir d'achat

Un des grands débats du moment est celui sur le “pou­voir d’achat”. C’était même un des thè­mes de cam­pa­gne de Nico­las Sar­kozy : “Je serai le pré­si­dent du pou­voir d’achat” disait-il. C’était évi­dem­ment un thème por­teur, mais n’était-ce que cela ?

Le pou­voir d’achat c’est impor­tant, me direz-vous ! Bien sûr, c’est même cru­cial et ceux qui arri­vent dif­fi­ci­le­ment, ou pas du tout, à bou­cler leurs fins de mois le savent bien. Cepen­dant, s’il ne s’agis­sait que de pou­voir d’achat, le pro­blème pour­rait trou­ver une solu­tion plus ou moins pas­sa­gère, même Sar­kozy le pour­rait. Non, le vrai pro­blème est ailleurs.

Pre­nons le cas de Ber­nard Arnault. L’émis­sion Com­plé­ment d’enquête de France 2 avait fait un repor­tage sur lui alors que le débat du moment était celui du “bou­clier fis­cal”. J’avais alors écrit un arti­cle sur le thème de la pré­ten­due “spo­lia­tion” de l’impôt. Le patri­moine per­son­nel de ce mon­sieur est éva­lué à 21,5 mil­liards de dol­lars à tra­vers une pyra­mide de hol­dings. Les jour­na­lis­tes ont cal­culé que ses reve­nus dépas­sent 9 mil­lions d’euros par mois. N’importe qui vivrait mieux que bien avec seu­le­ment 1% de ces reve­nus. Alors, pour­quoi pré­tend-il, avec la majo­rité de ceux de sa caste, qu’il paie trop d’impôts ? A quoi peut donc bien lui ser­vir un tel revenu qu’il ne pour­rait dépen­ser, même en plu­sieurs vies ?

La réponse est dans un mot : pou­voir. Tous ces reve­nus dis­po­ni­bles n’ont qu’une seule uti­lité : acqué­rir encore plus de pou­voir en ache­tant d’autres socié­tés. C’est comme cela que les plus for­tu­nés s’enri­chis­sent de manière pres­que expo­nen­tielle et que la for­tune pla­né­taire se con­cen­tre de plus en plus.

Le 4 août 1789, la noblesse fran­çaise, com­pre­nant que le rap­port de force n’était plus en sa faveur, renonça à ses pri­vi­lè­ges. Ensuite, tout au long des XIX et XXe siè­cles, la lutte s’est pour­sui­vie. Lutte pour le par­tage des riches­ses d’abord, lutte pour le pou­voir bien sûr mais lutte de clas­ses sur­tout. Les armes de cette lutte furent par­tis et syn­di­cats fon­dés dans ce but.

Au cours du XXe siè­cle, pen­dant ce que l’on a appelé les Trente glo­rieu­ses, cer­tains ont cru la bataille gagnée, on a même annoncé la fin de la lutte des clas­ses. Folle illu­sion de cer­tains, mais volonté bien réelle des autres de démo­bi­li­ser la classe des exploi­tés. Pen­dant que ceux-ci voyant leurs reve­nus s’amé­lio­rer croyaient leur situa­tion défi­ni­ti­ve­ment assu­rée, la droite la plus dure four­bis­sait ses armes et en tout pre­mier, l’arme des médias, pour pren­dre le pou­voir. Lisez à ce pro­pos le der­nier livre de Susan George : La Pen­sée enchaî­née. Vous y lirez que : “La prise de pou­voir par la droite aux Etats-Unis est la con­sé­quence d’une ‘lon­gue mar­che à tra­vers les ins­ti­tu­tions’ qui dure depuis des décen­nies. Tan­dis que la gau­che res­tait dans la désor­ga­ni­sa­tion et l’angé­lisme, la droite s’empa­rait avec méthode et déter­mi­na­tion de posi­tions stra­té­gi­ques dans tous les domai­nes de la vie sociale.

Dans ce domaine, la droite fran­çaise n’a pas été en reste. Voir à ce sujet : La con­cen­tra­tion dans les médias en France (14 avril 2004 - Ana­lyse de l’OFM - Janine Bré­mond). Aujourd’hui, tous les médias pri­vés domi­nants appar­tien­nent à de grands grou­pes indus­triels ou finan­ciers. Et le but est atteint ; tous les grands médias défen­dent une pen­sée uni­que : le seul sys­tème éco­no­mi­que pos­si­ble est le sys­tème capi­ta­liste libé­ral et son dogme l’éco­no­mie de mar­ché et sa “con­cur­rence libre et non faus­sée”.

Bien sûr, les médias n’ont pas mon­tré une grande effi­ca­cité lors du réfé­ren­dum sur le TCE, le con­di­tion­ne­ment n’a pas bien fonc­tionné et les Fran­çais ont voté majo­ri­tai­re­ment NON. Cepen­dant, il ne faut pas se leur­rer : les cau­ses du rejet ont été variées et ce sont plus les excès du libé­ra­lisme qui ont été sanc­tion­nées que le libé­ra­lisme en lui-même.

Pour­tant, il faut bien com­pren­dre que la mon­dia­li­sa­tion est l’enfant du libé­ra­lisme. Et cette mon­dia­li­sa­tion libé­rale vou­lue par l’OMC et qui devait être ins­ti­tu­tion­na­li­sée par le TCE, ce n’est pas sim­ple­ment un mar­ché libre au com­merce, c’est avant tout la mise en con­cur­rence des pays et des peu­ples. Cette con­cur­rence n’a, en fait, qu’un seul but : repren­dre tous les droits sociaux que la droite a dû con­cé­der de mau­vais gré depuis le XIXe siè­cle.

On ne peut com­pren­dre le monde actuel et l’évo­lu­tion de ces der­niè­res années si on n’a pas com­pris ceci : les riches ne veu­lent plus payer pour les pau­vres ! Ils ne l’ont jamais accepté que con­traints et for­cés et, aujourd’hui, ils ont acquis un tel pou­voir, grâce aux immen­ses riches­ses accu­mu­lées, qu’ils dic­tent leurs con­di­tions aux gou­ver­ne­ments quand ceux-ci ne sont pas car­ré­ment leurs créa­tu­res.

De fait, aujourd’hui, la seule soli­da­rité qui reste est entre les pau­vres. On dimi­nue les impôts des riches avec le bou­clier fis­cal en atten­dant la “flat tax” tout en aug­men­tant les taxes pour finan­cer aide au Tiers-Monde ou dépen­ses socia­les. Le résul­tat de cette poli­ti­que est que les pau­vres s’appau­vris­sent et les riches s’enri­chis­sent tou­jours plus. A ce sujet, les chif­fres sont par­lant :

En France, sur la base de sour­ces fis­ca­les offi­ciel­les, un cher­cheur de l’école d’éco­no­mie de Paris, Camille Lan­dais, a mis en évi­dence une accen­tua­tion des iné­ga­li­tés entre 1998 et 2005. Les 35 000 foyers les plus riches ont vu leurs reve­nus aug­men­ter de 19%, l’aug­men­ta­tion étant encore plus rapide pour les 3 500 ¬´ super-riches ¬ª dont les reve­nus ont pres­que dou­blé (+42,6%).

Dans le monde, l’évo­lu­tion est iden­ti­que. Selon le clas­se­ment 2007 des plus gran­des for­tu­nes du maga­zine For­bes, d’une année sur l’autre, le club des mil­liar­dai­res a encore accé­léré sa pro­gres­sion, accueillant désor­mais un record absolu de 946 per­son­nes grâce à 153 nou­veaux mem­bres, con­tre 102 nou­veaux mil­liar­dai­res l’an der­nier. Le mon­tant cumulé de ces 946 for­tu­nes atteint le record absolu de 3 500 mil­liards de dol­lars (+35%), pres­que le dou­ble du pro­duit inté­rieur brut (PIB) de la France, 9e éco­no­mie mon­diale.

Dans le même temps où la richesse se con­cen­tre, le pou­voir aussi se con­cen­tre dans les mains des diri­geants des trans­na­tio­na­les et des fonds d’inves­tis­se­ment. Ainsi se fonde une nou­velle féo­da­lité.

Comme toute féo­da­lité, celle-ci ne peux con­trô­ler ses serfs que grâce à une armée de ser­vi­teurs dont elle s’assure la fidé­lité grâce à de nom­breux avan­ta­ges. Ces fidè­les ser­vi­teurs, res­pon­sa­bles des médias, jour­na­lis­tes influents, poli­ti­ciens de tous bords, syn­di­ca­lis­tes, ont pour seul but de faire fonc­tion­ner le sys­tème tant bien que mal et de main­te­nir une fic­tion de démo­cra­tie. Le prin­ci­pal est que le bon peu­ple calmé par “du pain et des jeux” (le “Panem et cir­cen­sens des Romains), ne s’aper­çoive pas qu’il n’est qu’un spec­ta­teur et que sur la scène, ce ne sont que des marion­net­tes qui s’agi­tent au bout de leurs fils.

Vous com­pren­drez donc que le débat sur le pou­voir d’achat est un faux débat, un rideau de fumée pour cacher le vrai pro­blème qui est celui du pou­voir réel. Mais on ne peux plus jouer à ces petits jeux, les périls sont trop gra­ves et trop pres­sants, entre un monde poli­ti­que démis­sion­naire et égo­ti­que et une éco­no­mie d’appren­tis sor­ciers insou­ciants de l’ave­nir du monde au-delà de leur pro­pre ave­nir.

Quoi de plus sym­bo­li­que de l’emprise de la pen­sée uni­que libé­rale que d’enten­dre Besan­ce­not et son dis­cours sur la néces­saire redis­tri­bu­tion des riches­ses entre sala­riés et action­nai­res. Quel renon­ce­ment pathé­ti­que à tout chan­ge­ment de fond mal­gré une volonté affi­chée de rup­ture avec le capi­ta­lisme.

Quand le der­nier arbre sera abattu,
La der­nière rivière empoi­son­née,
Le der­nier pois­son pêché,
Alors vous décou­vri­rez
Que l’argent ne se mange pas.

Pro­verbe Crees (Indiens du Canada).

S’il advient le moment où l’argent ne sert plus à rien comme on a pu le cons­ta­ter dans des situa­tions de crise tel­les qu’après un séisme par exem­ple, que reste-t-il du pou­voir qui lui est dû ? Pas grand-chose, je le crains. Mais, cela ne signi­fie pas pour autant qu’il n’y ait plus de place pour aucune forme de pou­voir comme celui qui relè­ve­rait de la soli­da­rité des bon­nes volon­tés ou celui qui relè­ve­rait de la domi­na­tion phy­si­que, armée.

On sent bien dans l’apa­thie ambiante la con­sé­quence d’une désillu­sion pro­fonde. Les Fran­çais ont essayé la gau­che, puis la droite, puis encore la gau­che et la droite. Rien n’a beau­coup changé dans leur situa­tion sinon en pire.

Aujourd’hui, au-delà des éti­quet­tes men­son­gè­res, il va fal­loir faire le vrai choix : une société soli­daire ou la loi de la jun­gle et admet­tre qu’il n’y a rien à atten­dre des par­tis qui se sont par­tagé le pou­voir ces der­niè­res années.


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