Dernière mise à jour 22/08/2017

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La naissance du fascisme : la révolution fasciste

Couv_naissance_du_fascisme.jpg Ivo Andrić ou Andritch (1892 – 1975) est, à ce jour, le seul Prix Nobel de littérature (1961) yougoslave. Écrivain, journaliste, il a aussi été diplomate. Il est âgé de 28 ans quand en 1920 il est nommé à l’ambassade du royaume des Serbes, des Croates et Slovènes auprès du Vatican. Cette nomination lui permettra d’observer l’atmosphère insurrectionnelle et chaotique qui a cours en Italie au début des années 20, ambiance proto-fasciste qui sera le lit de la montée inexorable et violente de la réaction. Deux autres séjours en Italie le conforteront dans son analyse du fascisme naissant et du développement de la dictature mussolinienne.

Je vous propose ici un premier extrait de son livre La révolution fasciste (Zagreb, 1923).

NdE : les liens hypertextes notamment vers Wikipédia sont évidemment des apports nouveaux possibles en la circonstance. Tout le reste figure dans l’édition originale en français du recueil de neuf textes d’Ivo Andrić dont le titre est La naissance du fascisme (Éd. Non lieu, 2012) dont la première de couverture illustre ce billet. On lira avec profit l’introduction et les notes de Jean-Arnault Dérens, agrégé d’histoire, universitaire mais aussi créateur et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, portail électronique francophone qui traite de l’actualité des pays de l’Europe du Sud-Est en général et des pays slaves du sud (yougoslaves) en particulier.


Jugoslavenska njiva, avril 1923

Hors d’Italie, il existe aujourd’hui, notamment dans les couches populaires, une opinion répandue et simplifiée sur le fascisme, sur les forces qui l’animent et sur les buts qu’il poursuit. Comme pour tout autre événement et mouvement, chacun y introduit ses propres aspirations et sentiments. Les uns y voient la réaction féroce et la terreur aveugle exercées par des bandes à la solde du capitalisme et du militarisme. Les autres, la révolte magnifique de la conscience nationale et des classes éclairées contre l’aberrante terreur rouge pratiquée par les masses dévoyées et les agitateurs moscovites. À l’évidence, le fascisme est – un peu - et l’un et l’autre, mais il est par ailleurs le fruit d’influences nombreuses et hétérogènes qui échappent totalement aux schémas et aux devises des masses portées à la généralisation.

Par son origine le fascisme est sans conteste de nature révolutionnaire. Il prend sa source en 1914, l’époque du combat acharné opposant interventionnistes et neutralistes. Les interventionnistes les plus déterminés étaient précisément des hommes qui, soit avaient été formés dans les rangs socialistes, soit les avaient quittés (Bissolati1, Mussolini). Les interventionnistes tenaient la guerre mondiale pour un phénomène révolutionnaire et de la participation de l’Italie à celle-ci attendaient le déclenchement dans les classes inférieures d’un processus accéléré de prise de conscience et la pleine émancipation du prolétariat. Il ne faut pas oublier que le journal de Mussolini Il Popolo d’Italia pendant toute la durée de la guerre porta orgueilleusement la mention « Journal socialiste ». En 1918, elle disparaît.

Vers la fin de la guerre débute l’effervescence chez les interventionnistes. Bissolati, avec son groupe, demeure fidèle aux objectifs initiaux (même édulcorés) et, la guerre terminée, soutient la politique mesurée, pacifique, et démocratique, de Wilson prônant l’équité et le pacte de Rome. L’autre fraction des interventionnistes (avec d’Annunzio2 et Mussolini), plus nombreuse, réagit âprement à la paix démocratique de « renoncement » aux termes de laquelle l’Italie reste sans reconnaissance de la part précieuse qu’elle a prise dans la guerre et sans juste participation à la victoire. Pour la première fois ici l’interventionnisme révolutionnaire effleure de par son origine le nationalisme intransigeant des cercles conservateurs. Dès lors il vont aller de concert jusqu’à se perdre complètement l’un dans l’autre.

Mais l’essor soudain du socialisme dans l’immédiat après-guerre rejette quelque temps les interventionnistes et leurs objectifs dans l’ombre totale.

Usées par la guerre et déçues par les fruits ambigus de la douteuse victoire italienne, les masses affluent dans les organisations socialistes. Dans la confusion des idées et des infinies difficultés économiques, le nombre des adhérents des organisations socialistes croît à la vitesse de l’éclair. Les socialistes d’ « avant-guerre », au système d’idées bien arrêté et aux longues années de formation dans le domaine de l’organisation, se retrouvent désormais minoritaires face aux centaines de milliers de nouveaux membres qui arrivent désenchantés et avides de miracles.

Ici débute la tactique mirakoulistichka3 du socialisme italien, l’hypertrophie de sa force dont il commence à abuser avant même d’avoir à en user.

Pour qui se trouvait en Italie en 1919, 1920, et 1921, ce climat pesant, exacerbé, dans lequel se déroulait la vie publique et privée de ce pays est bien connu. Les élections, les unes après les autres,donnent aux socialistes des majorités écrasantes, dignes de plébiscites. Les masses vivent dans une nouvelle psychose qui n’est que le revers de la psychose de la guerre. Les grèves se multiplient en Italie et rendent la vie déjà pénible impossible. Tout ce qui rappelle la guerre à peine achevée est balayé par des railleries mâtinées d’amertume et par un boycott organisé. On dissimule les médailles. Le mérite militaire devient une infamie. En province, les « baronnies rouges » s’affranchissent d’un pouvoir impuissant à défendre ses organes. Les cheminots contrôlent les trains et les stoppent en pleine voie afin de s’assurer que des gendarmes ne s’y trouvent pas. L’État réagit en organisant le déplacement des gendarmes en camions. Le prestige de pareilles autorités, il va de soi, périclite de jour en jour. Le parlement reflète l’image triste de al situation du pays. L’insatisfaction est générale et chacun s’attend à ce qu’une tempête révolutionnaire détende l’atmosphère.

Au sein du parti socialiste lui-même, et en dépit de l’afflux quotidien de forces nouvelles, se perçoit une grave scission intérieure qui enraye toute action de grand style. La gauche faiseuse de miracles accroît son influence au sein de la direction du parti et chez les masses chancelantes. S’ensuit un franc exode des communistes, puis le morcellement du parti en factions et tendances.La révolution est promise dans des délais déterminés. « Que l’on me coupe la tête si en juin il n’y a pas la révolution ! » s’exclame-t-on en 1920 à l’issue des élections. Tandis que les délais fixés expirent et que les orateurs ne font que renforcer la rhétorique, les masses commence lentement à perdre la foi dans les miracle rouge.

Les congrès du parti n’en continuent pas moins avec âpreté et avec une intransigeance toute byzantine de débattre de la manière dont surviendra l’accès du prolétariat au pouvoir, de la force et de la légitimité de la force, des 21 points de Moscou4. Et le socialisme italien en vient ainsi à épuiser la formidable puissance dont il jouit momentanément, il gaspille un temps précieux en fumeuses résolutions et menues escarmouches, il saigne la bourgeoisie avec un couteau émoussé jusqu’à la réduite au désespoir et provoquer chez elle une explosion de folle réaction.

En septembre 1920 survient la première action révolutionnaire d’envergure menée parles masses radicales : les ouvriers de la métallurgie occupent les usines. Mais ce phénomène qui suscite une vive inquiétude en Europe et en Italie se mue en premier symptôme manifeste et incontestable de l’impuissance et de la désespérance révolutionnaires.

La maîtrise de soi et la quiétude du grand simplificateur qu’est Giolitti5, l’irrésolution hamletienne et la division toujours croissante de la direction socialiste concourent énormément à ce que ce mouvement ouvrier, commencé dans l’enthousiasme et porteur de grandes espérances, prenne fin avec la rituelle augmentation de salaire et la promesse illusoire de l’instauration d’un contrôle ouvrier. Dans les usines, les patrons font leur retour, les barricades sont démontées et les drapeaux rouges enlevés. Les masses sont en proie à un nouveau et profond désenchantement. La révolution qui,semblait-t-il, devait survenir aussi sûrement que le lendemain,apparaît lointaine, difficilement faisable, et, aux yeux du citoyen déjà préparé au pire, le croquemitaine révolutionnaire s’éloigne. Les élection municipales suivantes, confirmant l’opiniâtreté des masses, certes redonnent une imposante majorité aux socialo-communistes, mais la foi dans l’imminence de la révolution est définitivement ébranlée, et la réaction point. Le socialisme tient toujours son rôle, mais c’est celui d’un héros tragique qui, brisé à l’intérieur, continue durant tout un acte de se mouvoir encore, mais avec un dénouement prévisible. La réaction était inéluctable mais ni les autorités de l’État par trop compromises ni le parti nationaliste n’en ont pris l’initiative. La modification du rapport de forces, le lancement de l’offensive anti-bolchévique en Italie et, au bout du compte, la réunion des conditions qui permettront l’installation du régime aujourd’hui en place, ne sont pas à porter au crédit des vieux routiers des idéologues ou des fougueux hauts officiers du parti nationaliste.Lorsqu’en 1921, à plusieurs reprises, on évoque le coup d’État et la dictature militaire que pourrait conduire le duc d’Aoste6 et d’Annunzio, tous ceux au fait de la situation accueillent pareille nouvelle avec le sourire. Quelque forme qu’ait prise la dictature actuelle de Benito Mussolini, il est incontestable et significatif que le conservatisme italien et le nationalisme catholique n’ont pas eu d’écho dans les masses, qu’ils ne l’ont pas emporté, mais se sont vus eux-mêmes absorber par un mouvement aux assises nettement plus larges, aux motivations bien plus réalistes et aux moyens plus« contemporains ».

Dès le printemps 1919 s’organisent en Italie les associations de combattants (Fasci italiani di combattimento). Face au torrent rouge, se constituent des noyaux peu nombreux d’hommes qui souhaitent la guerre, y ont pris part, et voyaient dans la victoire une condition propice au développement des forces et valeurs nationales. Le furieux mépris affiché par les socialistes pour la guerre et l’armée qui l’a menée, l’amnistie des déserteurs décrétée par Nitti7, la petite et la grande violence des masses antimilitaristes - toutes ces raisons ont fait naître une amertume profonde, quoique pour l’instant impuissante, chez cette minorité qui avait placé toute son énergie dans la guerre et tous ses espoirs dans la victoire et se trouve désormais accablée d’opprobre, abandonnée par une majorité versatile et vociférante qui couvre sa voix.

Formulé en 1919, le programme du Fascio porte encore pleinement ses caractéristiques originelles manifestement soumises à l’influence de l’époque révolutionnaire dans laquelle il est établi. On y prévoit par exemple la suppression du Sénat. La convocation d’une Assemblée nationale avec mandat de trois ans qui déterminera la forme du régime, la nationalisation partielle de l’industrie, la révision des traités de paix et de l’approvisionnement, la taxation à 85% des profits de guerre, etc. Mais, durablement encore, les temps ne seront pas favorables. La guerre est trop exécrées par les masses. Les élections de 1919 pointent l’insuffisance en nombre du Fascio et l’isolement de ses chefs.

Néanmoins la situation évolue ainsi que nous en avons rendu compte ci-dessus.Dans les masses la foi en la révolution s’étiole. Conséquence de l’inadéquation entre les paroles et les actes, apparaît avec toujours plus d’évidence la « désintégration intérieure du socialisme ». Se présente alors l’instant historique favorable à ces minorités audacieuses et amères, démunies et en grande partie économiquement ébranlées, pour ces interventionnistes,soldats, étudiants, ex-officiers, idéalistes et individus portés à la violence, ardents patriotes et brumeux révolutionnaires qui, au printemps 1919, s’étaient organisés en Fasci itiliani di combattimento. Ces minorités idéalistes, jusqu’alors faibles en nombre et en moyens, reçoivent un soutien inespéré.

Sentant refluer l’exaltation révolutionnaire des masses se fait jour en Italie du Nord, dans les provinces agricoles où la terreur rouge des ligues agraires sévit avec le plus de férocité, une brusque réaction. Les propriétaires, petits et grands patrons, employeurs de tout acabit, pour des motivations touchant très peu à l’idéal,prêtent leur concours aux fasci nouvellement constitués. Dans ces régions agricoles précisément apparaissent les premières squadre d’action directe contre les socialistes, et les propriétaires,bridés par deux années d’anxiété et touchés dans leurs intérêts,leur apportent une aide conséquente et y prennent aussi fréquemment une part active. Les autorités observent toutefois ce combat avec une neutralité plus que bienveillante à l’égard du fascisme. Les masses paysannes, les moins conscientes, commencent alors à se tourner vers le fascisme avec autant de célérité et de fanatisme que deux ans auparavant lorsqu’elles ont rejoint le fascisme moyen et la voie de la libération du cauchemar communiste, ne lui ménage pas son aide. Et le fascisme se met à se propager à la vitesse d’une épidémie.

Nécessité est de dire d’emblée que les moyens auxquels le fascisme recourt pour la défense de l’ordre existant sont nettement plus éloignés de la loi et de des usages civilisés que ceux mis en œuvre par le social-communisme jusqu’à tout récemment encore.

C’est l’époque des fameuses expéditions punitives contre les villages et les bourgs. Le nombre de maisons ouvrières incendiées en une année dépasse 200. Proscrits par les fascistes, les leaders ouvriers abandonnent leurs places. Les affrontements, assassinats et violences en tous genres relèvent désormais du quotidien. Les classes possédantes offrent leur appui, la presse est étouffée, les autorités se font aveugles et article, que « le fascisme ces deux dernières années a mené son combat avec 99% de chances de succès ».

Dans un premier temps les socialistes ont répliqué par des attaques non moins féroces et sanglantes, mais leur défense est demeurée désorganisée et individuelle, et leur résistance n’a cessé de faiblir. L’histoire s’est donc une nouvelle fois moquée. Tandis que les socialistes tenaient de longs palabres et référendums sur le thème « Usage de la force, pour ou contre », une minorité résolue et dénuée de scrupules répandait le sang et l’implacable pétrole.

La campagne, belligérante, mesquine comme partout dans le monde, a trouvé dans ces nouveaux combats une formule nouvelle, une semi-égalité pour habiller ses haines anciennes, et ses mauvais instincts. L’irresponsabilité et l’impunité garanties pour quelque acte de violence que ce soit, le culte de la matraque (la manganella que l’on a chanté) et du browning ont attiré pareillement les jeunes romantiques et les individus versés dans la criminalité.

Qui en novembre 1921, lors du congrès fasciste de Rome, a vu leurs cortèges d’hommes en chemise noire frappée d’une tête de mort,échevelés, défilant au pas de parade dans les rues paisibles de Rome, celui-là a pu voir lisiblement l’origine et la voie du fascisme. Exception faite de quelques enthousiastes professeurs barbus, de fils de famille, d’étudiants à lunettes, tous avaient le visage inintelligent, brutal, de provinciaux violents. Tête nue, le teint livide, bleui par le froid intense, avec une enthousiasme enragé, ils portaient leurs banderoles et mors d’ordre caractéristiques (« Me ne frego ! » « Disperata ») et brandissaient des matraques de bois noueux ou de simples morceaux de fer ou de plomb brut manifestement consacrés par la tradition de nombreuses rixes. Le genre de sac à vin, pur et simple.

C’étaient la province sombre, rustre, montée à Rome, avide de se battre et assoiffée de pouvoir ; c’était l’envers du communisme qui avait échoué, le griadouchtchi kham8, une invasion de canailles et de parvenus.

Dans les quatre premiers rangs qui ouvraient ces interminables et bruyants cortèges on désigna à mon intention un homme dont jusque-là on parlait peu. En long manteau brun foncé, avec son large visage jaune et ses yeux ardents, sa démarche nerveuse, il sautait aux yeux de tous. Sa personne recelait quelque chose de brutal et de monacal. C’était Benito Mussolini.

À ce congrès on l’entendit pour la première fois être désigné sous le nom de duce (le chef) et dès lors, tout au moins dans le grand public, pour la première fois s’imposa à l’évidence que c’était cet homme qui représentait et conduisait le fascisme. Un an plus tard, ce torrent sombre et écumant le propulserait et ferait de lui le maître de l’Italie et de son destin.

À son propos on a beaucoup et notoirement assez écrit.

Ce « sentimental féroce » de Romagne, expérimenté, ingénieux, vif, énergique, nullement embarrassé par un grand savoir ou les scrupules, fin connaisseur des masses, par sa prompte émergence et son ascension fulgurante éclipse la carrière de toutes les personnalités européennes de l’avant et de l’après-guerre. On le compare à Napoléon, un rapprochement qui, semble-t-il, n’est pas pour lui déplaire.

Nous le définirions comme un homme qui change aisément de formes et d’idées au gré des besoins de l’instant, mais dont le principal movens est « l’individualisme sans bornes ». Doté d’une culture « sous la moyenne », sans connaissance approfondie d’aucun problème concret, mais « avec un formidable don pour la simplification et le ton impérieux de qui a la conviction profonde d’accomplir une mission », il donne aux foules l’impression d’être « un homme de force et de volonté qui sait ce qu’il veut et quel objectif il vise ».

« Peut-être son âme est-elle un amalgame de révolution et de réaction, de Dieu et de Satan, de mal et de bien. Il possède toutes les qualités nécessaires pour prendre en main le destin d’un peuple, mais la réalité de sa puissance, de sa force constructive et de ses capacités concrètes est impossible à définir. »

Il est bien entendu malaisé d’avancer quelque commentaire positif sur cet homme que de grands bouleversements ont sorti des ténèbres des couches inférieures et que commencent déjà à draper la légende et la fumée d’un culte hystérique. Une chose est claire : à un mouvement trouble et sanglant qui s’appelle fascisme, il a imposé a volonté et son nom, et même s’il n’a pas su lui donner un programme concret et vaste.

Affaiblie sur le plan économique, minée par l’anarchie socialiste et par l’étroit sectarisme des partis bourgeois, l’Italie attendait une issue de gauche ou de droite. Au demeurant, le besoin d’un ordre imposé, d’autorité, l’appel à un homme à poigne ne sont pas des spécialités italiennes. L’époque est avide de maîtres. Il apparaît qu’aujourd’hui, telles des belles au bois dormant, de grandes possibilités partout attendent l’apparition d’hommes forts et audacieux.

Aujourd’hui,dans leurs discours, les ministres italiens désignent ce fils de forgeron de Predappia comme étant « l’envoyé de Dieu pour sauver l’Italie. » Et aujourd’hui en Italie, il est véritablement lex animata in terris, lex legibus omnibus soluta9. À son sujet on dit IL. Tout est à son service. L’État avec ses institutions est devant lui à l’instar de l’amoureux de la chanson :

Tu ne saurais me commander autant
Que je suis disposé à me soumettre à toi !

Afin d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, il lui a fallu non seulement réduire en cendres les organisations ouvrières que naguère il avait lui-même bâties, mais encore bafouer ou annihiler la majeure partie des institutions consacrées de la société civile. Par la révolution d’octobre, le parlement a été discrédité et réduit à une caricature, la constitution a été outragée, l’armée dupée, la vie politique bâillonnée et garrottée. La couronne elle-même n’a pas été logée à meilleure enseigne.

« L’appel du roi invitant Mussolini à former un nouveau gouvernement n’est nullement, y compris dans la forme, l’appel d’un souverain adressé à un sujet, c’est le compromis auquel se résout un monarque s’inclinant devant l’annonce d’une révolution et la reconnaissance officielle de son chef aux mains duquel il se confie. »

Sans égard aucun il s’est défait de tous les piliers de l’ordre prévalant jusqu’ici dans un nébuleux désir de substituer à l’État libéral actuel un État fasciste. Et tandis qu’il malmène les institutions de l’État libéral, par ailleurs il crée une milice tenue de servir « Dieu (!) et la Patrie » et placée à « la disposition du président du Conseil des ministres », il instaure des « hiérarchies de fer », fait des avances au Vatican, et à tous les postes-clés installe des hommes de droite.

Malgré toutes les mesures radicales prises en matière de politique intérieure et malgré le caractère indélicat, souvent très littéraire de la rhétorique (« je suis fils d’ouvrier, moi aussi », « mon pouvoir est le pouvoir de la rapidité », « ordre, hiérarchie, discipline ! » etc.), au vu de ces quelques mois, il est impossible de discerner l’objectif véritable de cette dictature ni les contours de l’État fasciste.

Tout ce qui a été fait vise-t-il uniquement à lui permettre, avec l’aide de quelques avocats provinciaux et officiers ambitieux, d’accéder au pouvoir et d’installer une banale dictature de droite ? La disproportion entre les actes et les conséquences serait énorme et prendrait sa revanche dans le ridicule et le sang.

Ou n’est-ce là qu’une étape de la révolution fasciste menant à de grands et bénéfiques changements ?

Tous les regards sont braqués sur Mussolini et, avec l’auteur de ce texte, interrogent : « Que prépare-t-il pour demain ? ». Connaissant, certes non ses intentions, mais sa faculté d’adaptation, la promptitude et la désinvolture avec lesquelles il change de décisions et de principes, chacun appréhende « ce demain qui peut signifier ou le renouveau de fond en comble de la vie nationale ou le plongeon définitif dans le chaos ».

(Mussolini en personne l’a apparemment senti quand, dans un élan de sincérité à la Érostrate10, il a déclaré : « Pauvre de moi, si je ne réussis pas… »).

Donc, renouveau ou chaos ? Avec le pouvoir qui lui est conféré cet homme va-t-il enrichir la vie de la Péninsule de nouvelles valeurs ou faire un passage éclair avec son décor de chemises noires, de matraques sanglantes, avec sa cohorte d’admirateurs naïfs ou retors, et céder la place à des hommes nouveaux qui engageront de nouvelles luttes ?

L’auteur, en terminant cette présentation avec un sentiment d’incertitude nauséeuse, conseille à Mussolini, pour prix de la survie et du succès, de se soustraire de l’influence toujours plus néfaste de la droite et de donner accès à la parole à tout ce qui subsiste encore de juvénile et de hardiment réformateur dans le fascisme.

Il apparaît néanmoins que les conseils et prévisions ne jouent guère de bonheur auprès du fascisme et de son dictateur ; se profilent des temps qui réduisent toute prophétie en mensonge et au sujet desquels il faut attendre le discours des événements, clair et non mensonger.


1 Leonida Bissolati (1857-1920), figure historique du mouvement socialiste italien. Partisan de l’entrée en guerre de l’Italie, il devient ministre en 1916. Attaché au principe des nationalités, il s’oppose aux revendications italiennes sur la Dalmarie.

2 Gabriele d’Annunzio (1863 – 1938), écrivain et aventurier italien,principal représentant du décadentisme italien. Il est célèbre pour avoir occupé la ville de Rijeka qu’il offrit à l’État italien (1919 – 1920), il soutint le fascisme à ses débuts et s’en éloigna par la suite. Cf. pp 101-107.

3 Néologisme russe : « faiseuses de miracles » (ndt).

4 En juillet 1920, le deuxième Congrès de l’Internationale communiste avait fixé les 21 conditions à l’adhésion à la Troisième Internationale, créée à l’appel de Lénine en 1919. Les partis membres devaient aligner leurs structures et leurs méthodes sur le modèle bolchévik, jusque-là inconnu hors de Russie.

5 Giovanni Giolitti (1842 – 1928), figure majeure de la scène politique italienne, président du Conseil à cinq reprises entre 192 et 1921.Partisan de la neutralité et hostile à l’entrée en guerre de l’Italie, il revient aux affaires en juin 1920 : confronté à la montée des troubles sociaux, il se rapproche des fascistes de Mussolini, qu’il pousse vers le pouvoir. Il refuse toutefois de rejoindre le Parti national fasciste.

6 Emmanuel-Philibert de Savoie, deuxième duc d’Aoste (1869 – 1931), héritier de la branche cadette de la famille royale d’Italie. Surnommé « duca invitto » (« duc invaincu ») grâce à ses victoires contre les armées austro-hongroises, il est fait maréchal d’Italie. Lors de la marche sur Rome, la rumeur voulait qu’il aurait pu prétendre au trône d’Italie si son cousin Victor-Emmanuel III s’était opposé à Mussolini. La branche d’Aoste fut le principal soutien au régime fasciste au sein de la famille royale d’Italie.

7 Francesco Saviero Nitti (1868 - 1953), président du Conseil de juin 1919 à juin 1920, dirigeant du Parti radical, opposant résolu au fascisme,il doit s’exiler dès 1923.

8 Transcrit du Russe : « le futur goujat », « le futur mufle » (ndt).

9 Sentence juridique médiévale qui fait de l’Empereur la source essentielle du droit et lui confère le caractère de « loi vivante sur Terre » (lex animata in terris).Elle émane de la revendication selon laquelle l’Empire est, au même titre que la papauté, une institution de nature et de caractère sacrés.

10 L’incendiaire du temple d’Artemis à Éphèse en 356 av. J.-C. Torturé, Érostrate avoue les motivations de son geste : il cherchait à tout prix la célébrité et n’avait pas d’autre moyen d’y parvenir.


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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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Commentaires (1)

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  07 janvier 2014, 23h24
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