Dernière mise à jour 23/02/2017

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Le climat, l'angoisse et la peur

virilio.administration.de.la.peur.jpgUn « philosophe pour fachos » : c’est ainsi que Paul Virilio était surnommé par le Plan B, défunt journal de critique des médias. Si le jugement peut paraître excessif, l’opposition de l’auteur à la perspective d’une décroissance est pour le moins surprenante, compte tenu de dizaines de livres consacrés au « futurisme de l’instant », au « cinématisme », à la « dromoscopie » ou encore à la « dromologie », qui prétendent critiquer la vitesse . Toute contestation de l’emprise technologie nous conduirait droit au nazisme selon lui, argument digne d’un Luc Ferry.

En juillet 2010, Paul Virilio donnait une interview au journal Libération, intitulé « La terre est devenue trop petite pour le progrès »[1]. Virilio est connu pour ses analyses de la vitesse, qu’il a notamment développées dans son livre Vitesse et politique, Essai de dromologie (Galilée, 1977). Il défend l’idée que l’accélération se fait au détriment de la démocratie.

Schématiquement, plus on accélère et moins nous avons le temps de réfléchir, puis que le temps de réflexion est incompatible, quelle que soit la vitesse permise par les machines. Le temps politique de l’habiter est lent, et plus il est accéléré, plus il exclut de participants. La vitesse n’est jamais partagée par tous, comme l’avait montré Ivan Illich dans les années 1970 [2], car ce qui est franchissement pour les uns est érection d’obstacles pour les autres. Le thème a récemment été repris par Hartmut Rosa [3], Paul Viilio propose donc depuis plusieurs décennies des analyses qui entrent en résonance avec les thèses de la décroissance, appelant à ralentir, à résister à l’envahissement incontrôlé de technologies dont les promoteurs se soucient rarement des besoins réels des usagers, etc.

Voici pourtant qu’en ce mois de juillet 2010 Paul Virilio nous offre un surprenant entretien. L’entrevue fait suite à la publication d’un livre. L’Administration de la peur (Textuel, 2010), dans lequel l’auteur explique que la peur a de tout temps été un sentiment fortement mobilisé par les gouvernements pour obtenir des populations qu’elles se disciplinent et qu’elles se soumettent.

Jusque là, rien de très original, Michel Foucault a développé des thèmes similaires au sujet de l’usage des supplices, notamment dans Surveiller et punir. La politique, dans cette optique, n’est que la guerre continués par d’autres moyens, la lutte contre l’ennemi intérieur, notamment. On trouve cette lecture de la politique du cité de Carl Schmitt, juriste allemand ayant explicitement pris la défense du régime nazi et ayant même essayé d’en faire la théorie [4]. Il s’appuie sur l’idée que la politique, c’est l’affrontement, et que la souveraineté est quelque chose qui ne peut se manifester que par la dictature. C’est pourquoi, pour lui, la démocratie au sens de pouvoir du peuple est exactement synonyme de la dictature au sens du pouvoir d’un seul, car la politique au sens d’expression de la souveraineté d’un collectif humain ne s’exprime jamais de manière divisée. Ces thèses ultra conservatrices et anti-démocratique sont connues de longue date.

« Comment dire non ? » Une philosophie soumise

Ce qui est surprenant est la lecture que Virilio fait de l’écologie.

« Dans ce livre, ce qui parle à travers moi [dit-il], c’est ma génération qui constate que la même situation revient sans cesse, celle de la peur continuée par d’autres moyens, d’abord atomiques, puis terroristes et écologistes. »

D’abord atomiques, puis terroristes, puis écologistes !?

« Nous vivons la dernière grande peur : la peur écologiste »

continue-t-il.

« La peur écologiste me rappelle le Lebensraum, cette notion géopolitique de l’espace vital. Je l’ai bien connue lorsque je travaillais en Allemagne où je voyais des pancartes qui signalaient des ‘forêts interdites au juifs’. L’espace vital niait la présence d’une frange de la population dans un lieu considéré comme sacré… Aujourd’hui, l’idéologie de l’espace vital peut se superposer à l’idéologie de l’écologie. »

On se pince et on se demande de quelle écologie nous parle Virilio : est ce de cet écofascisme contre lequel les écologistes nous mettent en garde depuis les années 1979 ? Mais alors la décroissance est une solution évidente.

La réponse est déconcertante :

«  Quand on me parle décroissance, je ne joue pas le jeu. Nous n’en sommes pas là : comment dire non à ce qui nous augmente ? Avant de ralentir, il faut d’abord comprendre de qui il s’agit. »

Ainsi Virilio, après avoir durement critiqué la vitesse, semble ne pas vouloir la réduire… On cherche la cohérence. Les écologistes font-ils systématiquement le jeu de politiques autoritaires ? Cela leur a été souvent reproché en effet, au travers notamment de la critique de Hans Jonas, qui fait appel à une « heuristique de la peur », invitant à prendre en compte dans l’analyse le « scénario du pire »[5]. Pourtant de nombreux travaux le démontrent : la peur peut être une manière efficace de mobiliser des ressources dont on ne soupçonnait pas même pas l’existence. Les individus agissent dans des situations extrêmes tels qu’une guerre apprennent non à supprimer mais à écouter et domestiquer leur peur, qui se fait alors bonne conseillère. La peur est relative à un danger bien identifié, elle se distingue de l’angoisse qui semble caractéristique de la situation actuelle.

L’angoisse est un sentiment qui naît à la suite d’une menace mal identifiée, sur laquelle nous n’avons pas de prise. Les discours « catastrophistes », pour autant qu’ils n’avancent aucune lecture stratégique du monde et notamment des voies d’issue, sont générateurs d’angoisse. Les individus qui vivent dans une situation d’angoisse peuvent avoir tendance à retourner le problème et faire comme s’il n’existait pas, puisqu’ils n’ont aucune prise dessus. N’est ce pas le cas des régimes totalitaires ? Plutôt que de la peur, ne cherche-ils pas à susciter un sentiment d’angoisse ? Avec l’idée que le danger est imprévisible, que l’on peut être dénoncé d’un moment à l’autre ?


Retrouvez régulièrement Fabrice Flipo dans le mensuel La Décroissance (rubrique : Le petit philosophe)

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Auteur: Fabrice Flipo

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