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Un founou-founou dans l'Essonne (1)

Lutte des sans-papiers : le comité de grève de Viry-Châ­tillon, un fou­nou-fou­nou* dans l’Essonne, de juin 2008 à jan­vier 2009, par Waraa.

* Un fou­nou-fou­nou est une petite tor­nade typi­que du Sahara Malien.

Avec 30 cama­ra­des sans-papiers, j’ai fait la grève de juin 2008 à jan­vier 2009. Je pré­sente en ce début jan­vier 2009,  à toi lec­teur, avec ou sans-papiers, mes meilleurs vœux pour,  comme dit le poète, la faim uni­ver­selle, la soif uni­ver­selle, nos som­mets libres…

 Cher lec­teur,
Une des par­ti­cu­la­ri­tés de la lutte des inté­ri­mai­res sans-papiers de Viry-Châ­tillon est qu’elle a été diri­gée par un comité de grève des tra­vailleurs en lutte. Le pro­to­cole de fin de con­flit a été signé, le 5 jan­vier 2009, entre ce comité de grève et la direc­tion de l’entre­prise.  Nous avons été capa­bles de diri­ger notre lutte, de la gagner (30 régu­la­ri­sés sur 31), par nous-mêmes.
Je crois que c’est parce que nous n’avons pas attendu des sau­veurs (syn­di­cats, asso­cia­tions, par­tis poli­ti­ques) et que nous nous som­mes même oppo­sés à eux lorsqu’ils ont voulu nous dépos­sé­der de la direc­tion de notre lutte, la frei­ner au nom de notre inté­rêt, que nous avons gagné. J’espère que l’his­toire de cette lutte dans l’Essonne sera ins­truc­tive pour les tra­vailleurs, afin qu’ils diri­gent eux-mêmes leurs lut­tes à venir. C’est une des con­di­tions néces­sai­res à leur vic­toire.

 Waraa, mai 2009.

Quel­ques-uns des acteurs :

  • Waraa, mili­tant sans-papiers
  • Ber­trand, diri­geant syn­di­ca­liste
  • Alexan­dre, mili­tant révo­lu­tion­naire
  • Chan­tale, diri­geante syn­di­ca­liste et élue locale
  • Anne, mili­tante asso­cia­tive
  • Jac­que­line, mili­tante asso­cia­tive
  • Pierre, écri­vain et mili­tant asso­cia­tif reli­gieux
  • Ber­na­dette, Maire
  • Abdel et Mou­loud, syn­di­ca­lis­tes.


 Merci à tou­tes les per­son­nes qui sont pas­sées nous sou­te­nir sur le piquet de grève. Nos sin­cè­res hom­ma­ges à l’une d’entre elles qui nous a quit­tés, fin 2008. Je lui dédie cette bro­chure et la salue pour le cou­rage qu’elle a mon­tré face à la mala­die qui ne l’a pas empê­ché de par­ti­ci­per à nos actions jusqu’au bout.

 Merci pour tout ce que tu fis pour nous et repose en paix.


Du Mali à Paris

  Je m’appelle Waraa. Je suis né au Mali. J’y ai étu­dié la comp­ta­bi­lité à l’Ecole Spé­ciale de Ges­tion et d’Admi­nis­tra­tion des Affai­res (ESGAF), puis occupé quel­ques emplois. J’ai fait par­tie de l’Asso­cia­tion des élè­ves et étu­diants du Mali et fut secré­taire géné­ral des Jeu­nes Pana­fri­ca­nis­tes de l’ESGAF.
Arrivé en France en 2001, je suis entré léga­le­ment avec un visa tou­ris­ti­que. Dès l’arri­vée à l’aéro­port, il m’a fallu trou­ver un endroit où dor­mir. Je me suis rendu au foyer de la Com­man­de­rie de la porte de la Vil­lette où je fus hébergé par un com­pa­triote. Le len­de­main, je sor­tis comme les autres pour aller cher­cher du tra­vail. Nous n’avions pas besoin d’aller trop loin. Des  recru­teurs venaient à proxi­mité du foyer et nous emme­naient dans leurs camion­net­tes, pour aller tra­vailler au noir.

  Je tra­vaillais à la jour­née. Je ne savais pas le matin en me levant si je trou­ve­rais du tra­vail. Mon visa était vala­ble pour un mois.

Un de mes pre­miers chan­tiers : la Biblio­thè­que Fran­çois Mit­ter­rand

  J’ai tra­vaillé pour une entre­prise de net­toyage indus­triel sur le chan­tier de la Biblio­thè­que Fran­çois Mit­ter­rand, qui était en cons­truc­tion. L’entre­prise appar­te­nait à un tuni­sien, il fai­sait de la sous-trai­tance. Je lavais les vitres, trans­por­tais du maté­riel en le por­tant sur le dos, en mon­tant et des­cen­dant à pieds huit éta­ges. En tra­vaillant pen­dant trois mois, j’ai gagné  assez de sous pour me faire faire une fausse carte de séjour pour 1500 FF (envi­ron 200 euros).
  Sur le chan­tier de la Biblio­thè­que Fran­çois Mit­ter­rand, j’ai été repéré par un  ivoi­rien, Armand. Son entre­prise était aussi en sous-trai­tance avec la société TQ4, une des gran­des entre­pri­ses de net­toyage en France. J’étais très mal payé et Armand disait avoir une pro­po­si­tion plus inté­res­sante à me faire. Il m’a pro­posé de deve­nir chef d’équipe pour lui. Il me fit tra­vailler dans le quar­tier d’affaire de La Défense, à la tour Le Cœur de La Défense. Ce chan­tier, sur lequel je tra­vaillais donc en sous-trai­tance pour TQ4, appar­te­nait à Bouy­gues.
Mon tra­vail con­sis­tait à recru­ter d’autres sans-papiers qui comme moi avaient du mal à trou­ver du tra­vail, à poin­ter les arri­vées et les heu­res tra­vaillées par les gars sur le chan­tier, à pla­ni­fier leur tra­vail. Les heu­res sup­plé­men­tai­res n’étaient pas payées. Sou­vent, on tra­vaillait 24 heu­res d’affi­lée : je com­men­çais à 7 heu­res du matin, finis­sais à 7 heu­res le len­de­main matin, ren­trais chez moi puis, le même jour, reve­nais à 14 heu­res pour tra­vailler jusqu’à 20 ou 21 heu­res, et recom­men­cer à 7 heu­res, le len­de­main matin. TQ4 a fait venir d’autres boî­tes de net­toyage en sous-trai­tance car Bouy­gues vou­lait finir le chan­tier dans les délais, alors que du retard avait été pris. Une cin­quan­taine de sans-papiers furent recru­tés pour accé­lé­rer le tra­vail.

 On n’avait pas de syn­di­cat. Sur le chan­tier, nous étions qua­si­ment tous afri­cains, dont deux magh­ré­bins, l’un chef d’équipe et l’autre con­duc­teur d’engins. On a eu des pro­blè­mes de paye. Comme je l’ai dit, TQ4 avait le mar­ché, mais le sous-trai­tait à Ten­los, l’entre­prise d’Armand. Par­fois, Ten­los payait avec un retard d’un mois, sans fiche de paye, et le salaire n’était pas com­plet.
C’est là qu’un autre res­pon­sa­ble de TQ4 m’a repéré. Un chargé d’affaire de cette entre­prise vou­lait me recru­ter. Lors d’un entre­tien, ils se sont aper­çus que je n’avais pas de papiers. Ils ne pou­vaient donc pas m’inté­grer dans l’équipe pré­vue. Cepen­dant, le chargé d’affaire m’a pro­posé de tra­vailler, avec ma fausse carte de séjour, pour une autre entre­prise qui, soi-disant, appar­te­nait à son ami. Ils ont accepté de me recru­ter pour cette société. C’était une société de démo­li­tion. J’ai fait des chan­tiers à Leval­lois, à la tour PB12, près de La Défense, à Paris près de la rue de Sol­fé­rino pour un chan­tier du grand groupe Petit.

  Au total, nous étions une qua­ran­taine à tra­vailler sur ces chan­tiers. Seuls deux ou trois avaient des papiers.

  Nous tra­vail­lions tou­jours sous les cris des chefs. Pas le droit de répon­dre au télé­phone. Impos­si­ble d’aller boire deux fois dans la jour­née sans avoir la remar­que “Tu pas­ses ta jour­née à aller boire !” En plus du poids du sac de gra­vats sur le dos, on devait sup­por­ter de se faire  hur­ler des­sus.
Sur un chan­tier, on nous a fait démo­lir des bâti­ments pleins d’amiante. Sans aucune pro­tec­tion. Nor­ma­le­ment, les bâti­ments auraient du être désa­mian­tés avant leur démo­li­tion. Et nous n’aurions dû inter­ve­nir qu’après le désa­mian­tage. Dans les faits, on a détruit des bâti­ments désa­mian­tés en par­tie seu­le­ment.

  La res­pon­sa­bi­lité de la démo­li­tion était con­fiée à un ouvrier, chef d’équipe de fait…, mais sans la paye cor­res­pon­dante, et cela avec de mul­ti­ples acci­dents.  Il n’y avait aucune coor­di­na­tion entre les dif­fé­ren­tes équi­pes, les règles de sécu­rité n’étaient pas res­pec­tées. L’un d’entre nous a voulu sou­le­ver avec un pied de biche des cloi­son­ne­ments de vitres. La vitre s’est bri­sée  et un éclat l’a blessé au mol­let. Il y avait du sang par­tout. Cela a néces­sité l’inter­ven­tion des pom­piers. Les chefs ont demandé qu’on éva­cue les lieux et qu’on se cache. Ils nous ordon­naient de ne sur­tout pas décli­ner notre iden­tité à l’ins­pec­tion du tra­vail, appe­lée par les pom­piers.
En effet quand un ins­pec­teur du tra­vail arrive, il cher­che habi­tuel­le­ment les con­si­gnes de sécu­rité mais en plus, par­fois, il peut faire un con­trôle d’iden­tité.
J’étais “chef d’équipe” du blessé. Je vou­lais témoi­gner et suis resté dans ce but, bien que n’ayant pas de papiers. Il n’y eut pas  de con­trôle d’iden­tité. Le blessé, était le seul de l’étage à avoir des papiers.
Je me per­mets au pas­sage un petit saut vers le futur.

L’hypo­cri­sie de l’État face au sys­tème des vrais-faux papiers

  Le nom que je lus sur les papiers du blessé, je le retrou­vai 5 ans plus tard sur la liste des gré­vis­tes de chez G. dont je par­le­rai plus loin en détail. Or ce nom était trop rare pour qu’il s’agît d’une coïn­ci­dence, c’était for­cé­ment le nom de la même per­sonne. Mais le gré­viste por­tant ce nom n’était pas le blessé du chan­tier. Je me per­mis donc de deman­der dis­crè­te­ment au cama­rade gré­viste des nou­vel­les du blessé. Il me répon­dit qu’il tra­vaillait tou­jours dans le Bâti­ment, et qu’ils sont plu­sieurs à tra­vailler sous son iden­tité, donc avec le même numéro de Sécu­rité Sociale et plu­sieurs coti­sa­tions men­suel­les, cha­cun étant déclaré dans une entre­prise dis­tincte.
Aucun ne peut faire un arrêt de tra­vail à son nom, ni tou­cher des indem­ni­tés chô­mage, par peur de déclen­cher une enquête. Mais bien sûr, sans enquête, les orga­nis­mes de l’État qui sont con­cer­nés savent que plu­sieurs per­son­nes tra­vaillent sous la même iden­tité, mais tant qu’il s’agit d’encais­ser les coti­sa­tions, ça passe. Dans l’autre sens, quand il s’agi­rait de ver­ser des pres­ta­tions, des scru­pu­les nais­sent, cela néces­site des enquê­tes. Ceux qui tra­vaillent sous une fausse iden­tité rem­plis­sent tout de même une décla­ra­tion de reve­nus, à leur vrai nom d’un mon­tant de 0 euros pour lais­ser une trace de leur pré­sence en France pour une année, docu­ment qui appuiera leur future demande de régu­la­ri­sa­tion. Mais les reve­nus qu’ils ont reçus sous un faux nom sont ins­crits sur la décla­ra­tion de revenu faite à ce nom. Cette décla­ra­tion fait donc appa­rai­tre plu­sieurs salai­res d’une seule per­sonne qui aurait tra­vaillé au cours d’une même année, à temps plein, à temps par­tiel, en CDI, en CDD, pour dif­fé­ren­tes entre­pri­ses, et même une mai­rie. Les ser­vi­ces de l’État savent qu’une seule per­sonne ne peut tra­vailler plus que 24 heu­res par jour, mais cela ne les gêne pas de par­ti­ci­per à ces décla­ra­tions frau­du­leu­ses.
Nous par­ta­geons bien sûr l’impôt à payer avec le cama­rade qui nous prête son nom. Ce sys­tème fait que nous payons des impôts en per­ma­nence sans pou­voir jamais rece­voir les pres­ta­tions aux­quel­les nous devrions avoir droit.
Reve­nons sur le chan­tier.

Mon pre­mier licen­cie­ment : une sanc­tion dis­ci­pli­naire

  Dans l’entre­prise de démo­li­tion, j’avais un CDD d’un an. C’était mon pre­mier con­trat écrit. Face à tous les pro­blè­mes, évo­qués plus haut, qui sur­gis­saient entre sala­riés et chefs de chan­tier, je com­men­çais à réa­gir. Un con­duc­teur des tra­vaux a com­mencé à repé­rer mes inter­ven­tions, il ne les appré­ciait pas. Je deve­nais pour lui un élé­ment récal­ci­trant. Effec­ti­ve­ment, je deman­dais des gants, des mas­ques et que les règles de sécu­rité les plus élé­men­tai­res soient res­pec­tées.
 J’ai été licen­cié au bout d’un an et demi. Motif offi­ciel : fin de chan­tier, en réa­lité, une sanc­tion dis­ci­pli­naire. J’avais fait des dizai­nes de chan­tiers. Celui-ci se ter­mina par un licen­cie­ment.

Tour Gam­betta, Gare de Lyon

  J’ai com­mencé à cher­cher du tra­vail par les boî­tes d’inté­rim. L’une me pro­posa d’aller faire du net­toyage indus­triel à la Tour Gam­betta, Gare de Lyon, après pré­sen­ta­tion d’une sim­ple pho­to­co­pie d’une pièce d’iden­tité fran­çaise et sans cer­ti­fi­cat de tra­vail.
  Ma feuille de mis­sion rem­plie, ren­dez-vous est pris avec le patron, devant la tour Gam­betta, Gare de Lyon. Nous som­mes deux inté­ri­mai­res. Le patron nous amène dans un local tech­ni­que (au lieu d’un ves­tiaire) où nous nous chan­geons. Nous mon­tons sur le toit de la tour de qua­torze éta­ges pour véri­fier la nacelle. Nous rece­vons un tal­kie-wal­kie, moyen de pré­ve­nir la sécu­rité en cas de pro­blème. Nous nous retrou­vons à deux dans la nacelle et après une heure ou deux de net­toyage des vitres, la nacelle se blo­qua entre le 11ème et le 12ème étage, la com­mande de la nacelle ne fonc­tion­nait plus. Nous ne pou­vons ni mon­ter ni des­cen­dre. Nous appe­lons la sécu­rité qui cher­che pen­dant des  heu­res une solu­tion, en vain. Le patron est pré­venu, il arrive en hâte, cou­rant dans tous les sens. Il sem­ble inquiet. Nous som­mes tous dans le pétrin, à dif­fé­rents points de vue. Sans papiers, je ris­que d’être placé en cen­tre de réten­tion et expulsé. Lui ris­quait d’être mis en cause : avait-il fait res­pec­ter les con­si­gnes de sécu­rité, les véri­fi­ca­tions tech­ni­ques pour la nacelle, savait-il qu’il employait un sans-papiers ? Il avait rai­son de s’inquié­ter car comme dit plus haut, la boîte d’inté­rim m’avait envoyé sans m’avoir demandé de cer­ti­fi­cat de tra­vail ni mon habi­li­ta­tion à mon­ter dans une nacelle. Fina­le­ment des pom­piers sont des­cen­dus par une corde jus­que dans la nacelle, nous ont fixé des har­nais et nous ont des­cen­dus le long d’une corde jusqu’au sol. Je ne suis jamais parti en vacan­ces à la mon­ta­gne, mais j’eus ma pre­mière aven­ture d’alpi­niste. Je n’ai pas man­qué de deman­der aux pom­piers de m’envoyer leurs pho­tos de la scène pour en gar­der un sou­ve­nir, ce qu’ils ont fait.
  La boîte d’inté­rim mit fin à ma mis­sion, il a fallu que je me batte pen­dant une semaine pour que cette jour­née me soit payée.

Mon arri­vée  à G. comme inté­ri­maire

  J’ai cher­ché du tra­vail dans une autre agence d’inté­rim, sur le bou­le­vard Magenta, que j’ai sur­nommé bou­le­vard de la honte, expres­sion reprise dans le titre d’un arti­cle du jour­nal Le Monde con­sa­cré à notre grève. Cette fois-ci je me pré­sen­tais avec la carte d’iden­tité fran­çaise d’un cou­sin.
Outre le cou­sin qui tra­vaillait sur deux emplois (comme  éboueur pour une mai­rie et dans une société de net­toyage), ses deux frè­res tra­vaillaient déjà avec cette même carte d’iden­tité. Ils tra­vaillaient comme moi dans le sec­teur du Bâti­ment et des Tra­vaux Publics.
Une boîte d’inté­rim m’a pro­posé d’aller tra­vailler comme ter­ras­sier. On aurait du me deman­der  un cer­ti­fi­cat de tra­vail, attes­tant mon expé­rience dans ce métier. Je ne savais même pas ce qu’était un ter­ras­sier. Mais la boîte d’inté­rim ne me demanda rien. Être ter­ras­sier, c’est sim­ple­ment avoir la force de manier la pelle et la pio­che. Le tra­vail con­sis­tait à cas­ser avec le mar­teau piqueur, de 7 heu­res du matin jusqu’à 16 heu­res, et creu­ser des trous d’un mètre qua­tre-vingt toute la jour­née, 3 ou 4 trous par jour au mini­mum. Je com­men­çais donc à tra­vailler comme ter­ras­sier chez G. en 2004.
Cons­cient de la pré­ca­rité de ma situa­tion : inté­ri­maire et sans-papiers, je devais non seu­le­ment ne pas me met­tre à dos le chef de chan­tier, mais tra­vailler deux fois plus que les autres et faire pro­fil bas.
 
  Le chef de chan­tier ne savait pas que j’étais sans-papiers.
 
  Après deux ans, j’ai décidé d’arrê­ter de tra­vailler sous le nom du cou­sin car j’avais fina­le­ment gagné la con­fiance du chef de chan­tier qui appré­ciait mon tra­vail. J’ai recom­mencé à tra­vailler avec la fausse pièce d’iden­tité qui por­tait mon vrai nom. Ce chan­ge­ment de nom du jour au len­de­main, avec de faux papiers, au vu et au su de la boîte d’inté­rim et de mon chef de chan­tier, n’a posé aucun pro­blème. Le chef de chan­tier disait qu’il allait s’arran­ger avec la boîte d’inté­rim, ce qui fut fait. Les col­lè­gues du chan­tier se sont eux aussi habi­tués très vite à mon nou­veau nom sous lequel je suis devenu aide-plom­bier. Je  chan­geais des comp­teurs, des col­liers, posais des para­gê­les, fai­sais le tirage pour rem­pla­cer les tuyau­te­ries en plomb.
J’ai demandé une for­ma­tion pour pas­ser le CACES pour la con­duite d’engins, que j’effec­tuais quand je fai­sais le tirage. Cette pro­po­si­tion n’a pas plu à la res­pon­sa­ble de la boîte d’inté­rim qui m’a tou­jours dit que même si j’y avais droit, elle ne pou­vait pas m’y envoyer, car je n’avais pas de papiers.
De plus, il y eut à par­tir de juillet 2007 un dur­cis­se­ment des con­trô­les sur les boî­tes d’inté­rim, ini­tié à cette épo­que par le minis­tère de l’immi­gra­tion. Tout cela m’a con­duit à être le pre­mier sur les lis­tes de ceux dont le CDD ne fut pas renou­velé.
  Après trois ans et demi, j’ai donc été licen­cié en 2007 sous pré­texte que je n’avais pas de papiers.
Les con­trats n’étaient pas éta­blis avec exac­ti­tude, ils étaient sou­vent signés tar­di­ve­ment, juste avant ou après la date de fin de con­trat offi­cielle. Ce sys­tème per­met­tait de pou­voir nous licen­cier du jour au len­de­main. C’était mon deuxième licen­cie­ment, il était jus­ti­fié ver­ba­le­ment par ma situa­tion de sans-papiers. Les motifs invo­qués dans les deux let­tres de licen­cie­ment étaient : fin de con­trat de chan­tier pour la pre­mière et fin de mis­sion après trois ans et demi pour le deuxième.
  C’était la goutte d’eau qui fit débor­der le vase !

En route vers la grève

  Le chef de chan­tier de chez G. m’a pro­posé de con­ti­nuer en emprun­tant les vrais papiers de quelqu’un d’autre et en m’ins­cri­vant dans une autre boîte d’inté­rim. Cer­tains d’entre nous le firent.  J’ai refusé pour ne pas sim­ple­ment dépla­cer mon pro­blème car j’avais déjà demandé à mon con­duc­teur de tra­vaux de faire une démar­che admi­nis­tra­tive pour ma régu­la­ri­sa­tion. Sachant qu’il y avait beau­coup de sans-papiers qui pour­raient pren­dre exem­ple sur ma demande, ils ont refusé de faire les démar­ches.
Fina­le­ment, je me suis ins­crit sous un troi­sième nom avec des vrais papiers d’emprunt dans une autre société du Bâti­ment, TJFR, tout en res­tant en con­tact avec les cama­ra­des de chez G. qui  avaient accepté de reve­nir tra­vailler pour ce groupe sous un autre nom et en pas­sant par une autre boîte d’inté­rim.

  Je con­tac­tai éga­le­ment ceux qui avaient été licen­ciés comme moi pour leur deman­der d’agir.
J’ai pro­posé à tous ces cama­ra­des d’aller pro­tes­ter con­tre ces licen­cie­ment à la boîte d’inté­rim, pour dénon­cer son hypo­cri­sie com­plice de celle du groupe G.. Mes cama­ra­des étaient d’accord sur le fond, mais redou­taient les repré­sailles.
  Le 15 avril 2008, une vague d’occu­pa­tion d’entre­pri­ses par les sans-papiers est orga­ni­sée par l’UL CGT de Massy et Droit Devant. Je sai­sis l’occa­sion du licen­cie­ment du plus ancien des inté­ri­mai­res sans-papiers (10 années chez G.) pour allon­ger ma liste de con­tacts parmi les tra­vailleurs sans-papiers de chez G.. J’expli­que aux cama­ra­des que si on ne fait rien, per­sonne ne sera épar­gné par les licen­cie­ments, puis­que le plus ancien lui-même était licen­cié, alors qu’il reve­nait chez G. sous un autre nom par le biais d’Adecco. C’est ainsi qu’ils pren­nent cons­cience qu’il faut rejoin­dre le mou­ve­ment des sans-papiers. Cela démon­tre l’espoir qu’a sus­cité ce mou­ve­ment, que nous étions très nom­breux à vou­loir rejoin­dre. Le moment était venu de met­tre fin à toute cette hypo­cri­sie.
  Un autre coup s’était ajouté à tout cela, la mort de mon père.

La mort de mon père et autres tran­ches de vie de sans-papiers

  Mon père était un ancien com­bat­tant de l’armée fran­çaise. Non seu­le­ment il n’était pas favo­ra­ble à mon départ pour la France, mais il tenait à m’expli­quer que par­tir non seu­le­ment ne résou­drait pas mon pro­blème, mais que j’allais repar­tir à zéro avec d’autres dans la même situa­tion que moi. Pas seu­le­ment des afri­cains.
  Aujourd’hui mon père n’est plus, ce père qui s’est battu pour la France et reçut comme récom­pense une carte d’ancien com­bat­tant, déli­vrée par la France en 1982 à tous ceux qui ont servi l’armée fran­çaise et un petit pécule comme pen­sion. Il est décédé le 31 jan­vier 2008, ayant tou­jours en mémoire ses faits d’armes et ses séjours en France dans le cadre de ses mis­sions.

  On m’annonce le décès de mon père la nuit du jeudi. Je ne pou­vais rete­nir mes lar­mes toute la nuit face à ce mal­heur et à ma con­di­tion de pri­son­nier de la France, privé de la liberté la plus élé­men­taire qui est sim­ple­ment la libre cir­cu­la­tion pour ren­dre un der­nier hom­mage à mon père ! Le pire c’est que le matin, je devais repren­dre le tra­vail, me con­ten­ter sim­ple­ment d’infor­mer le chef de chan­tier que je venais de per­dre mon père. Le chef m’a demandé de pren­dre mes con­gés le jour même, pré­ci­sant que les jours me seront payés par la sécu­rité sociale. Sim­ple­ment, il ne savait pas que je n’avais pas de papiers!
  Je lui réponds : “ça peut aller”. Je ne lui ai pas dit que, tra­vaillant sous un nom d’emprunt, il m’est impos­si­ble de four­nir les jus­ti­fi­ca­tifs pour obte­nir le congé, car je ris­que­rais de per­dre mon emploi. De ce fait, je reprends ma pelle et ma pio­che, les lar­mes aux yeux. A cha­que larme qui coule, mon cœur se dur­cit de colère aux sou­ve­nirs du père, qui défi­lent sous mes yeux toute la jour­née.
De la pri­son où je vis depuis 8 ans,  je me con­tente avec un cœur plein de dou­leur, de faire mes con­do­léan­ces. Encore une fois, papa, que la terre te soit légère, ton fils, si loin et si triste, est près de toi.
  Ajou­tez à cela l’accou­che­ment de ma femme en 2006. Je tra­vaillais chez G., mais je ne pou­vais pas béné­fi­cier de con­gés pater­nité.  Cela aussi, j’y avais renoncé. Quand je suis malade ou blessé, je suis obligé de ser­rer les dents. Cinq à six ans de tra­vail, sans arrêt, sans con­gés…, nos chefs de chan­tier le savent très bien. Les indem­ni­tés chô­mage, je n’en rêve même pas! Oui, c’est ça aussi la vie d’un tra­vailleur sans-papiers. Privé de tou­tes les liber­tés : on se cache pour tra­vailler, on se cache pour cir­cu­ler, et on n’a pas le droit de se pro­me­ner n’importe ou, n’importe quand, n’importe com­ment, car nous som­mes des proies. Cha­que sans-papiers est un pri­son­nier, et cha­que pri­son­nier a une his­toire, qui a besoin d’être racon­tée. Je me donne pour devoir de racon­ter celle de mes cama­ra­des de chez G., qui ne font pas excep­tion à la règle. Voici des épi­so­des de la vie de deux d’entre eux.

  Moussa est arrivé en France  quand il avait 20 ans. Il en a aujourd’hui 40, il est tou­jours sans-papiers. Il a été expulsé trois fois. Il s’est retrouvé menotté, la bou­che bâillon­née afin de l’empê­cher d’inter­pe­ler les pas­sa­gers de l’avion.  Il est allé plu­sieurs fois en pri­son en France, quinze mois en tout, pour avoir résisté à d’autres ten­ta­ti­ves d’expul­sion.  Comme les autres, il tra­vaillait avec une fausse carte, et fut arrêté arbi­trai­re­ment par la police, pour con­trôle d’iden­tité.
Moussa est fina­le­ment libéré, mais il écope de dix années d’inter­dic­tion de séjour sur le sol fran­çais. Tenez-vous bien, sous le coup de cette inter­dic­tion, Moussa tra­vaillait. Il ver­sait des coti­sa­tions socia­les et il payait des impôts que l’Etat encais­sait. Son inter­dic­tion de séjour a expiré en juin 2008. Quelle hypo­cri­sie !

  Ous­mane, né à Sadiola dans une famille pay­sanne, fut attiré par la mine d’or de cette ville, exploi­tée par la SOMA­DEX (Société Malienne d’exploi­ta­tion), filiale de Bouy­gues. Il y a tra­vaillé comme manœu­vre parmi ces gigan­tes­ques machi­nes qui dévo­rent les pay­sa­ges, pour un mai­gre salaire qui per­met juste de sub­sis­ter. Le reste du fruit de la pro­duc­tion va dans les poches de Bouy­gues et de ses par­te­nai­res maliens.  La popu­la­tion ne reçoit que les dégâts sur l’envi­ron­ne­ment, la pol­lu­tion… La popu­la­tion ne con­nait pas encore tous les effets de ces pro­duits chi­mi­ques. Il n’y pas d’hôpi­tal digne de ce nom, de réseau rou­tier, etc… Ous­mane a quitté son Sadiola natal mal­gré lui, mais s’est pro­mis d’y retour­ner car, me disait-il, c’est à la jeu­nesse de faire la gloire de Sadiola, de la bâtir à son image. C’est Ous­mane qui rece­vra les coups des cadres de G. et sera envoyé à l’hôpi­tal, nous ver­rons plus loin dans quel­les cir­cons­tan­ces.

Les pré­pa­ra­tifs de la grève

  J’ai décidé d’orga­ni­ser une ren­con­tre dans un café. Nous fûmes trois la pre­mière fois. J’avais  une liste d’une qua­ran­taine de  cama­ra­des (comp­tés une seule fois cha­cun mal­gré nos mul­ti­ples iden­ti­tés!). Ils avaient donné leur accord pour se join­dre à nous ulté­rieu­re­ment. Sur les con­seils de syn­di­ca­lis­tes ren­con­trés lors des mani­fes­ta­tions qui ponc­tuaient le mou­ve­ment des sans-papiers, je  suis passé, avec ma liste,  à L’UL-CGT de Viry-Châ­tillon pour expli­quer notre situa­tion. Pou­vaient-ils nous aider ? Pour­rions-nous faire par­tie des entre­pri­ses occu­pées lors de la pro­chaine vague de grève ? Ils nous répon­di­rent qu’ils ne pou­vaient pas nous lais­ser par­tir en grève car ils man­quaient de mili­tants pour pilo­ter le mou­ve­ment.

  Avec un cama­rade nous avons assisté, au côté de 2000 autres sans-papiers, le 12 juin au grand mee­ting de la Halle Car­pen­tier. Les ora­teurs, parmi eux Ber­trand,  annon­çaient, sous les applau­dis­se­ments enthou­sias­tes des sans-papiers, une troi­sième vague de grève avec occu­pa­tion.  Comme d’autres, nous avons donc donné aux orga­ni­sa­teurs le nom de notre entre­prise avec la liste des sans-papiers prêts à l’occu­per pour deman­der leur régu­la­ri­sa­tion. J’étais heu­reux d’avoir un bon con­tact avec Ber­trand, ce qui me don­nait de l’espoir. Pour moi, Ber­trand était LE sau­veur. Il m’a dit qu’il me rap­pel­le­rait pour pren­dre ren­dez-vous. Il ne m’a pas rap­pelé. De même, j’ai recon­tacté à de nom­breu­ses repri­ses, en vain, l’UL-CGT de Viry. Je tenais mes cama­ra­des infor­més cha­que jour de mes démar­ches. N’ayant plus d’espoir dans la CGT, je con­tac­tai Droit-Devant, co-orga­ni­sa­teur des deux vagues de grève et du mee­ting du 12 juin. Droit-Devant nous pro­pose de pas­ser les voir la semaine d’après, ce que nous avons fait. Une ving­taine d’entre nous adhère à leur asso­cia­tion. Ils nous deman­dè­rent de patien­ter et d’atten­dre que vienne notre tour pour nous met­tre en grève. Je ne pou­vais plus atten­dre et res­ter dépen­dant de leurs ater­moie­ments. J’ai décidé de con­vo­quer une assem­blée des sans-papiers pour leur pro­po­ser de lan­cer nous-mêmes notre mou­ve­ment.

  Une Assem­blée Géné­rale s’est tenue le 28 juin dans un foyer de tra­vailleurs afri­cains, elle a réuni 38 cama­ra­des sans-papiers.

  J’ai expli­qué aux cama­ra­des que nous som­mes sim­ple­ment des tra­vailleurs, la force vive de la société, une puis­sance qui ignore son pou­voir. Avoir peur des repré­sailles aujourd’hui, c’est igno­rer le fait qu’on souf­fre déjà de ces repré­sailles.
    
  Avant cette assem­blée, j’avais adressé le 23 juin une let­tre à la direc­tion de l’entre­prise du groupe pour l’infor­mer de notre  situa­tion et sol­li­ci­ter une ren­con­tre en toute urgence, pour met­tre fin à cette situa­tion qui durait depuis 10 ans. Cette let­tre était res­tée sans réponse.
J’expli­quai aux gars que la CGT et Droit Devant ne pou­vant pas nous aider, nous devions déci­der par nous-mêmes de nous met­tre en mou­ve­ment ou pas. Pre­nons l’ini­tia­tive de la grève, les appa­reils nous sui­vrons ! Pour gagner notre liberté, qui n’a pas de prix, nous ne devons pas avoir peur de pren­dre des ris­ques. Nous devons le faire pour nous, et nous ser­vi­rons d’exem­ple pour ceux qui sont encore dans la crainte. Nous avons voté la grève avec occu­pa­tion du site à Viry. Cer­tains vou­laient l’occu­pa­tion des boî­tes d’inté­rim. J’expli­quai qu’occu­per direc­te­ment le siège de G. qui nous employait depuis 10 ans sans inter­rup­tion aurait plus de poids que l’occu­pa­tion dis­per­sée des dif­fé­ren­tes boî­tes d’inté­rim. Les syn­di­ca­lis­tes nous avaient aussi con­seillé d’occu­per les boî­tes d’inté­rim. Mais nous vou­lions met­tre l’entre­prise qui nous uti­li­sait face à ses res­pon­sa­bi­li­tés.

  Nous avons décidé qu’à par­tir du lundi 30 juin, nous occu­pe­rions le siège du groupe G. à Viry-Châ­tillon. Cette déci­sion, comme tou­tes cel­les que nous avions pri­ses ne devait être con­nue que de nos cama­ra­des.

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