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Quels enseignements tirer de la catastrophe atomique de Fukushima ?

Voilà ! Ce qui devait arriver est arrivé… il y a 9 mois déjà. Après Kychtym, après Three Mile Island, après Tchernobyl, voici une autre catastrophe nucléaire civile, celle de Fukushima au Japon. Cela fait quand même 4 réacteurs qui ont explosé en 25 ans.

Le 11 mars 2011 les éléments se sont déchaînés. D’abord un tremblement de terre de force 9 sur l’échelle de Richter - sans doute le plus violent séisme que le Japon ait enduré de mémoire d’hommes - suivi d’un tsunami dont les vagues ont atteint et parfois dépassé les 10 mètres. Face à ce déchainement des éléments, la centrale nucléaire de Fukushima n’a pas pu résister.

Selon la chaîne japonaise NHK, le système de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima aurait été endommagé par le séisme [1], avant même que le tsunami ne déferle dévastant la région. Il semblerait qu’un « condensateur de secours n’aurait fonctionné que dix minutes après le tremblement de terre. ». Durant les trois heures qui ont suivi, la panne n’a pas été réparée de peur qu’une baisse de pression dans le réacteur se produise. « La compagnie présume que les ouvriers ont coupé manuellement le système, craignant que la pression dans le réacteur devienne trop basse et l’endommage », peut-on lire sur le site de la chaîne NHK.

Les coupures d’électricité ayant suivi le tremblement de terre auraient provoqué un arrêt prolongé des pompes du système de refroidissement d’un ou de plusieurs des cœurs. Les équipes techniques de la centrale de Fukushima Daiichi tentèrent alors d’utiliser l’alimentation de secours. Mais une heure après, la centrale est atteinte par le « Tsunami ». La hauteur de la vague était de 14 mètres alors que les deux centrales ont été bâties pour résister à une vague de 5,7 mètres pour Fukushima Daiichi et de 5,2 mètres pour Fukushima Daiini . Les pompes du circuit secondaire sont alors endommagées ce qui interdit d’évacuer la chaleur des réacteurs dans l’eau de mer suivant le circuit normal.
À Fukushima Daiichi, les groupes diesel de secours s’arrêtent brusquement une heure plus tard. Le réacteur n°2 et, plus encore, le n°1, connaissent immédiatement des problèmes de refroidissement.

Dans les heures suivant le séisme, le personnel tente d’installer en série des générateurs mobiles d’urgence transportés à la centrale pour redémarrer les pompes mais ils n’ont pas pu être connectés faute de câbles appropriés.
Finalement, trois réacteurs vont exploser et trois cœurs vont entrer en fusion.

Au-delà des conséquences au Japon, quel bilan peut-on faire de cette catastrophe nucléaire ?

L’ « accident majeur » devient la cause principale de l’opposition au nucléaire.

Rappelons qu’une des causes de l’échec du mouvement antinucléaire c’est le fait de n’avoir pas assez insisté sur l’accident nucléaire.

Dans les années 70, dans chaque numéro du journal La Gueule Ouverte, il y avait une page entière de Reiser sur le solaire, le vent, mais peu de références à la catastrophe nucléaire. Globalement l’essentiel n’était pas le désastre possible d’un accident nucléaire qui avait pourtant été bien analysé aux États-Unis en février 1957 par des scientifiques de Brookhaven dans le rapport WASH 740 et qui donnait une vue d’ensemble de l’ampleur de la catastrophe assez voisine de Tchernobyl.

Parler d’un désastre nucléaire dans une réunion antinucléaire des Amis de la Terre, du PSU, de la CFDT ou autres, était très mal vu, on se faisait traiter de « catastrophiste » et accuser violemment de rendre le mouvement « incrédible » . L’échec de l’antinucléaire en France ce n’est pas d’avoir été incapable de bloquer la nucléarisation mais de ne pas avoir développé dans la population la conscience des dangers inacceptables de l’énergie nucléaire qui aurait permis de la bloquer » [2] .

Or depuis Tchernobyl et surtout depuis Fukushima, les choses sont en train de changer.
Le Rézo [3] évoque maintenant beaucoup plus « l’accident majeur » comme cause d’opposition au nucléaire. Sur son site on trouve même l’expression autrefois bannie de « catastrophe nucléaire majeure ». Si le Rézo devient lui aussi « catastrophiste » où allons-nous ? Que vont dire Les amis de la Terre ?

Pour les amateurs de mathématiques probabilistes [4] , comme Bernard Laponche, il est même question d’une augmentation inquiétante de la probabilité de l’accident en Europe. On serait passé d’une chance sur 1 million après Tchernobyl à une chance sur 100 après Fukushima : pas de chance, il y a plus de 100 réacteurs en Europe (cf. Global Chance). Néanmoins, bien que montrant l’inéluctabilité de l’accident majeur en Europe, Global Chance prône une sortie en… 20 ans (!) : si on peut en sortir en 20 ans c’est que le nucléaire n’est pas si dangereux que ça ! On voudrait pouvoir comprendre !

Par la bouche du Directeur de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, André-Claude Lacoste [5] , même « les Officiels » le reconnaissent :

« On ne peut garantir qu’il n’y aura jamais d’accident grave en France », en admettent par ailleurs que « des problèmes nouveaux se posent » !

Il est loin le temps où l’on déniait que Tchernobyl était une catastrophe nucléaire et où l’on affirmait qu’il s’agissait d’un accident soviétique.

En réalité, la relance de l’électronucléaire a échoué

  • Après 25 années de croissance très rapide, l’industrie nucléaire a connu au début des années quatre-vingt un recul plus rapide encore, avant une véritable traversée du désert.
  • Le nombre de réacteurs en chantier, après avoir culminé à 233 unités en 1979 était retombé en 1985 à moins de 35 unités, niveau sous lequel il s’est maintenu jusqu’en 2007.
  • Les données par le CEA sont à ce sujet très éclairantes. Le tableau « elecnuc » [6] situe précisément une pointe de construction en 1985, soit un an avant Tchernobyl, année durant laquelle on construisit 33 réacteurs. Ce nombre s’effondre dès 1986 (24 réacteurs) pour ne plus dépasser la dizaine annuelle à partir de 1991 (4 réacteurs, comme en 2005). Elecnuc annonce aussi qu’à partir de 2008, la capacité électronucléaire aurait diminué pour la première fois de son histoire.

Avec l’arrivée de G.W. Bush en 2000, une tentative de relance a eu lieu, relayée en France par Sarkozy qui est devenu « responsable » non seulement du nucléaire militaire mais aussi du nucléaire civil suite à un arrêté d’avril 2008 [7].
Cependant, si on considère le nombre de commandes prévues et le nombre de réacteurs qui atteindront l’âge respectable de 40 ans, il n’y a pas de compensation quantitative. On notera toutefois, que les exploitants envisagent de plus en plus ouvertement de prolonger à 60 ans l’exploitation des réacteurs les plus anciens.

En 2005, 361 des 439 réacteurs en service avaient entre 17 et 40 ans. C’est ainsi qu’environ 300 réacteurs seront mis hors service à partir de 2025. Même si 40 réacteurs [8] sont actuellement en construction dans le monde, au rythme de 3 à 4 réacteurs livrés par an, il y aura une perte nette de 240 réacteurs d’ici 2025 [9].

En prenant ainsi en compte l’espérance de vie des réacteurs, nous voyons donc un effondrement du potentiel énergétique nucléaire dès 2016 si l’on considère la durée de vie de 30 ans ou dès 2026 pour un prolongement à 40 ans.

Quand aux 200 « projets » en cours d’étude plus ou moins avancées, il est important de préciser que leur nombre a été évalué avant l’accident de Fukushima [10].

Ces données confirment que la part du nucléaire dans le « mix » énergétique est nettement en train de diminuer.
Peut-on d’ailleurs vraiment construire tous ces réacteurs en « projet », alors que pour exploiter toutes ces centrales il faudra produire de plus en plus d’uranium, fossile dont l’extraction est de plus en plus difficile et la disparition annoncée dans une perspective de 40 à 60 ans en fonction de la demande mondiale ?

nuc_nbre_react_construct_65-04.png

En 2005, la moyenne d’âge des centrales était ainsi de 22 ans.

En France, pays le plus nucléarisé au monde, le déclin s’annonce encore plus rapide

Même avec l’EPR, en maintenant les réacteurs en fonctionnement durant 40 ans, la puissance disponible est divisée par 2 dès 2025 pour plonger à une division par 4 dès 2030 (cf. graphique).

nuc_40ans_evol_puissance.png

D’une façon globale, si l’on regarde l’évolution de la part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité, ont constate ainsi qu’elle ne fait que diminuer. Alors qu’elle avait représenté jusqu’à 18 % dans les années quatre-vingts, elle s’établit à 13,6 % en 2009 et continue de suivre une courbe descendante de plus en plus raide [11].

Après Fukushima, la situation est encore plus catastrophique pour l’industrie nucléaire :  l’Allemagne a décidé d’arrêter, idem la Suisse, le Japon de réduire ses commandes après avoir arrêté 45 réacteurs sur 54 [12], l’Italie de ne pas relancer le nucléaire, la grande Bretagne de fermer son unité de production de Mox… Le contrecoup pour l’industrie nucléaire est ainsi une réalité quelques mois à peine après cette dernière catastrophe.

La droite devient-elle «antinucléaire» ?

Le plus « comique », si tant est que l’on puisse utiliser ce terme après Fukushima, c’est le revirement des droites dans le monde. La droite allemande a accepté de sortir en 20 ans du nucléaire, la droite Suisse en 2034, la droite japonaise a pu évoquer la sortie du nucléaire par la bouche de l’ex-Premier Ministre Naoto Kan, certes il a vite été « licencié », mais il n’empêche qu’il représente une tendance (habatsu) importante au sein du PLD, enfin la droite berlusconnienne a pris acte du vote référendaire rejetant massivement le retour du nucléaire en Italie.

Certes, les droites ont pris acte de la pression populaire, et lorsqu’elles sont antinucléaires c’est d’abord pour des raisons financières.

Mais lorsqu’on voit les bilans d’EDF et surtout d’Areva dangereusement mis en péril par l’explosion des coûts du nucléaire [13] et par la baisse des commandes on ne peut que se demander où est passé la droite française ? elle en théorie (mais en théorie seulement) si soucieuse d’économiser les deniers publics quand va-t’elle faire comme avec la Grèce et accepter la faillite non point de l’Etat grec, mais du nucléaire en France ?


Notes :

[1] NDLR : un séisme bien plus faible de niveau 6 a t’on appris récemment

[2] Roger Belbéoch bulletin du Comité Stop Nogent

[3] Réseau Sortir du Nucléaire

[4] Bien entendu, nous ne partageons pas ces thèses probabilistes, car les causes de catastrophes majeures sont infinies.

[5] Le Monde 31/03/11 

[6] ELECNUC «les centrales nucléaires dans le monde » édition 2006 voir tableau en annexe

[7] Le décret n°2008-378 du 21 avril 2008 institue un conseil de politique nucléaire. Le mot « extérieure » a disparu de la politique nucléaire du conseil. L’article 1er de ce décret précise :

« Il est institué un conseil de politique nucléaire présidé par le président de la République. Le conseil définit les grandes orientations de la politique nucléaire et veille à leur mise en oeuvre, notamment en matière d’exportation et de coopération internationale, de politique industrielle, de politique énergétique, de recherche, de sûreté, de sécurité et de protection de l’environnement ».

Ainsi ce décret concerne toute la politique nucléaire française tant internationale que nationale et c’est le Président de la République qui s’occupe de tout, y compris de la recherche, de la sûreté, de la radioprotection et de l’environnement. D’après la lettre d’information n°118 de juin 2009 du comité Stop Nogent-sur-Seine

[8] En fait, il y a bien eu une « relance » entre 2005 et 2011, puisque le numéro spécial du journal Le Monde indique que 65 réacteurs étaient en constructions durant cette période, mais la plupart se trouvaient concentrés dans quatre pays : 20 en République Populaire de Chine, 7 en Russie, 6 en Corée du Sud et 2 en Inde, et c’était avant l’accident de Fukushima.

[9] Paul Chefurka «énergies et population mondiales »

[10] Le « courrier international » n°956 février 2009 

[11] Stéphane Lhomme dans le numéro 75 de «  Journal de la décroissance et de la joie de vivre » décembre 2010 

[12] En Octobre 2011 

[13] AREVA mis en difficulté ? (Le Figaro 12/12/2011)

  • Dérapage du cout de l’EPR : de 4 à 6 milliards
  • Baisse des commandes
  • 2 700 à 2 900 licenciements annoncés.
  • Conflit avec EDF au sujet de l’EPR.
  • Le cours des actions EDF et Areva ont été divisées par plus de quatre depuis 2007.

Post-Scriptum

[NDLR] En hommage à Roger Belbéoch décédé le 27 décembre 2011.
merci au groupe GROIX pour cette vidéo

Roger Belbéoch, scientifique anti-nucléaire

Roger Belbéoch, scientifique anti-nucléaire


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Jean-Luc Pasquinet

Author: Jean-Luc Pasquinet

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Comments (1)

Octopus Octopus ·  10 January 2012, 13h26

Après le nucléaire, le Japon face à un défi énergétique |16/09/2011 |
La catastrophe de Fukushima a changé la donne énergétique au Japon. Le pays, qui comptait développer son parc nucléaire au-delà des 54 réacteurs qu’il possède déjà, doit entièrement revoir sa stratégie. Le Japon est donc face à un immense défi énergétique. Reportage Vidéo :
http://japon.aujourdhuilemonde.com/…

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