Dernière mise à jour 25/09/2017

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Attentats parisiens : la pseudo absence des femmes et l'impensé social de ce qu'elles donnent au monde commun

Ce texte est dédié en tout premier à deux femmes : Djamila Boupacha et Fatima Elayoubi[1]
Mes pensées vont vers elles et vers toutes les femmes qui prennent soin des enfants.

Une fois dépassée la sidération que les récents événements parisiens m’ont provoquée, j’ai été frappée, dans un premier temps, par la quasi- absence des femmes en lisant et écoutant, tout ce qui se disait ou était publié sur ces événements tragiques. Frappée mais pas vraiment étonnée. Certes peu de femmes « universitaires » se sont exprimées sur ce carnage, certainement pour les raisons évoquées par Silvia Lempen-Ricci [2] : auto-dépréciation et sentiment toujours vivace de ne pas en savoir assez et d’avoir tant à apprendre des autres car ce qui est impliqué dans ces assassinats engage plusieurs approches disciplinaires. J’ai donc beaucoup écouté et lu mais je l’ai fait aussi dans les interstices et à partir de mes propres travaux de recherche, car il me semble qu’il fallait justement regarder ailleurs pour entendre ce que disaient ou écrivaient de nombreuses femmes, dans toute la diversité qui les constitue : ce qu’elles procurent et donnent au monde social ne se situe pas uniquement là où les grandes fresques socio-politico-médiatiques s’élaborent et se donnent à voir et à entendre. Quelle place occupent-elles dans le monde social s’agissant de ce qui est en premier lieu impliqué dans ces assassinats, à savoir les vulnérabilités et fragilités humaines dont celles des enfants dans un monde devenu si inhumain où la violence des rapports sociaux prédominent et se manifestent dans des gestes individuels de désespérance voire suicidaires ? À quoi répondent ces assassinats perpétués par ces jeunes hommes, devenus tueurs, et par les policiers qui les ont abattus ? Il semblerait bien que nous soit renvoyé un écho foudroyant entre la violence suicidaire de ces jeunes – provoquant leurs exécutions – et le vide abyssal de sens qu’ont à l’heure actuelle la financiarisation du monde et la guerre de tous contre tous. Écho foudroyant aussi entre le monde virtuel dans lequel vivent les financiers et autres traders, un monde sans limite, et celui dans lequel vivaient ces jeunes, qui ne connurent de limites que celle des armes qui les abattirent. Il y aurait beaucoup à dire sur cette absence de limites que l’espace de cet article ne me permet pas de développer.

Centrés autour de la liberté d’expression et contre la terreur dont avaient été victimes les journalistes de Charlie H. et les juifs du Supermarché Casher, les rassemblements, sous le coup de l’émotion, en ont parfois oublié qui étaient ces jeunes français devenus «jihadistes» et eux aussi abattus. Très vite, mon attention s’est centrée vers ces jeunes hommes, pressentant, sans avoir encore lu quoi que ce soit à leur sujet, que leur vie n’avait pas dû être « un long fleuve tranquille ». Déformation professionnelle peut-être ? J’ai en effet longtemps travaillé comme sociologue dans un laboratoire de recherches du CNRS situé dans la banlieue est de Lyon en particulier sur la transmission intergénérationnelle et sur la prise en charge des enfants. J’avais en outre encadré plusieurs mémoires sur les familles monoparentales assistées de la banlieue lyonnaise, sur les dispositifs d’aide à la parentalité et était intervenue à plusieurs reprises auprès de travailleuses sociales, interpellées par ce qu’elles voyaient et vivaient dans ces banlieues de relégation sociale : toute cette tragique affaire n’était donc pas sans m’interpeller.

Il m’aura fallu trouver sur un site internet d’information, le témoignage d’une femme, leur voisine d’enfance, recueilli par une journaliste pour confirmer ce que je pressentais de l’histoire de deux des tueurs, les frères Kouachi [3]: une enfance de violence et de misère passée en partie dans une famille monoparentale – c’est à dire avec leur mère – dont les cinq enfants, vraisemblablement de pères différents, se sont retrouvés orphelins – à respectivement 10 et 12 ans - après le suicide de leur mère, accablée qu’elle était de devoir faire face à la misère, y compris en se prostituant : « Ici, nous vivions entre pauvres. Et encore, la plupart des gens, une fois passées quelques années, partaient ailleurs. Le quartier craignait vraiment. Nous avons décidé de rester pour changer notre environnement nous-mêmes, nous les locataires du 156. Nous voulions sauver notre quartier. » dit cette voisine en rajoutant : « J’adorais cet enfant. Il suffisait qu’on le cajole, qu’on le prenne dans les bras pour qu’il se calme. Moi, je l’ai trouvé touchant, ébahi comme tous les autres par la bande à Mickey. Un enfant comme les autres, qui croit en la magie de Disney, et qui se calme dès qu’on l’apaise » . Portrait sensible de ces jeunes devenus tueurs et noté aussi par Ségolène Vinson, journaliste rescapée de la tuerie de Charlie H., dans son témoignage [4]. À propos de Said Kouachi qui la tenait en joue et l’épargna, elle dit : « je l’ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. J’ai senti un moment le trouble chez lui, comme s’il cherchait mon nom (...) ». Placés par la DASS (direction des affaires sanitaires et sociales) à la mort de leur mère dans une institution pour enfants maltraités ou orphelins et lâchés « dans la nature » plutôt hostile dès leurs 18 ans, ils sont le produit du système socio-éducatif français – un des plus inégalitaires en Europe -, de « la politique de la ville » et de la montée des inégalités sociales à l’heure du capitalisme financier. Cette politique de la ville notamment relègue dans des quartiers périphériques dits « sensibles » - que je nomme prosaïquement pauvres - des familles entières, issues ou non de l’immigration. Amedy Coulibaly, le 3ème tueur, passa son enfance [5] à La Grande Borne-Grigny, dans une famille d’origine malienne dont il était le septième et unique garçon d’une fratrie de dix. Conçue par des architectes et urbanistes post-soixante huitards, où certains d’entre eux allèrent habiter au tout début – j’en connaissais certains – la ville nouvelle de Grigny, située dans la grande banlieue parisienne, fut vite délaissée par ses concepteurs qui revinrent habiter dans Paris. Grigny est devenue une ville de non droit où les trafics prolifèrent en même temps que la misère sociale et culturelle même si de nombreux travailleurs sociaux y œuvrent avec beaucoup de difficultés. Sa haine de la police et son sentiment d’injustice viendrait ou aurait été aggravée par la mort de son meilleur ami, Ali Rezgui, tué par un policier stagiaire et non poursuivi par la justice au prétexte qu’il aurait agi en légitime défense en poursuivant ces jeunes délinquants. Passant de la petite délinquance à la criminalité, son parcours de vie passa à plusieurs reprises par la « case » prison où il fit la connaissance de Cherif Kouachi et se convertit à l’islam radical. Pendant son incarcération, il tourne clandestinement un film qui dénonce les conditions de vie à la prison de Fleury Merogis, film dont certains extraits seront repris par l’émission Envoyé Spécial en 2009. Pendant qu’il commettait l’irréparable, il se souciait que ses actes soient « médiatisés » et propagés sur les réseaux sociaux et la TV, lui donnant l’illusion d’exister, de devenir visible et d’être considéré.....au moins comme tueur, point final d’un parcours de délinquance et de criminalité.

Ces jeunes n’étaient pas les monstres que l’on aimerait qu’ils soient même si, après leur passage en prison [6], ils se radicalisèrent et commirent l’irréparable, armés jusqu’au cou : des assassinats froids et déterminés, une fois leurs « cibles » repérées ! Conduite suicidaire certes mais qui n’est pas leur seul apanage : de nombreux jeunes sans en arriver à ces extrêmes se sentent humiliés et blessés par le peu de considération dont ils sont l’objet et le peu de place qui leur est réservé dans le monde social. ...à l’exception de celle de consommateurs potentiels.

Comprendre n’est pas excuser mais ne nous laissons pas aveugler par les raisons qui seraient liées à la religion musulmane, fusse-t-elle fondamentaliste, dans laquelle ces attentats trouveraient leur origine. L’essentialisme tellement critiqué par le mouvement féministe lorsqu’il s’agit de parler de la Femme[7] s’applique aussi au Musulman comme, en son temps, il s’est appliqué au Juif. Raisons pour lesquelles d’ailleurs ces « morts-là » ont parfois disparu de la liste macabre des personnes assassinées durant ces événements tragiques : sur un total de 20 morts - et non 17 victimes - 18 hommes. Macabre décompte qui montre cependant que cette tuerie a essentiellement concerné des hommes, à l’exception d’une femme psychanalyste, Elsa Cayat, à laquelle rend hommage Alice Ferney[8] et d’une femme policière municipale, Clarissa Jean Philippe, française originaire de la Martinique qui était encore stagiaire après avoir fait une formation d’agente de sécurité[9]. Jeune femme policière à laquelle Christiane Taubira, ministre de la justice, a rendu un « hommage appuyé ». Ces mini-présences féminines répondent d’ailleurs à la quasi absence de femmes dans le cortège des chefs d’États, présents lors du rassemblement parisien[10]. Caricatures du monde dit démocratique !

L’impensé social de ce que procurent les femmes au monde commun ....et de leurs difficultés

1/ Des femmes dans les interstices

Le Monde des Livres dans sa livraison du 16 janvier a fait place aux écrivainEs pour exprimer leur réaction à ces événements tragiques et d’autres sites d’expression pullulent de témoignages de femmes. Celles de quatre femmes ont retenu mon attention pour ne citer qu’elles :

- la première est Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014 pour son livre « Pas pleurer » dans lequel elle relate la guerre lancée pendant la guerre d’Espagne, avec la bénédiction de l’Église, contre «les mauvais pauvres» -dont sa mère - ; par ailleurs pédopsychiatre « de l’autre côté du périphérique » parisien, elle pose un regard très lucide sur ces très jeunes enfants pour lesquels « les méchants sont les juifs et les mécréants » et, dit-elle, avoir compris pourquoi. Je la cite « ces enfants, pour qui l’idée de se rendre à Paris était une affaire compliquée et presque insurmontable tant ils se sentaient loin de ce que Paris représentait, ces enfants aux yeux desquels les valeurs de la France ne signifiaient strictement rien puisque du haut de leurs immeubles ils n’en voyaient pas la moindre mise en pratique, ces enfants qui vivaient dans la nostalgie du bled qu’ils ne connaissaient pas et dans l’humiliation blessante d’être tenus à l’écart de la fête, ces enfants se raccrochaient, faute de mieux, à ce qu’ils trouvaient à leur portée : des croyances communes et des haines communes en guise d’armature ». Diagnostic très juste dont je partage la conclusion : « Je suis convaincue qu’il faudra beaucoup de temps avant que celles-ci s’apaisent (...) et que le travail pour s’en émanciper sera considérable et ne se satisfera pas de quelques pansements, encore moins de dispositifs de contrôle et de milices de nettoiement comme l’Histoire en a connu, toujours prête à surgir».

- la deuxième est Christine Angot, auteure entre autres de L’inceste, roman autobiographique, qui commentait le dernier livre d’Houllebecq dont la lecture comme celle de ses autres livres « ne la met pas mal à l’aise, ne la heurte pas mais la blesse, l’humilie ». Qui sait si la lecture de Charlie H. ne provoquait pas la même chose chez certainEs dont la sensibilité était blessée et qui n’apprécient guère qu’on s’attaque à ce à quoi ils-elles se raccrochent pour ne pas couler ? C’est le cas de toutE dominéE d’avoir peu d’humour sur les sujets qui réveillent sa souffrance quand celle-ci est à fleur de peau.

- La troisième est Amélie Nothomb[11] qui « riait beaucoup » avec les journalistes de Charlie H. Certes ! Mais cela l’autorise-t-il à conclure son court article d’un mépris condescendant écrivant à propos d’Amedy Coulibaly, le troisième tueur, dans le logement duquel fut retrouvé un de ses livres qu’il« ne savait sûrement pas lire » ? Ignorance du parcours de ce jeune homme qui fit toute sa scolarité dans un lycée professionnel jusqu’en première.

- la quatrième est Jemma Bent Seghir, enseignante d’origine émigrée[12]. Elle s’interroge sur la manière dont, relayéEs par les médias, les enseignantEs sont amenéEs à construire « la figure de l’élève supposé-e musulman-e et qui serait réti-f/ve aux « valeurs de la République », complice du terrorisme, antisémite et foncièrement obscurantiste . Tous ces témoignages visent à construire aussi en creux, par différence, l’image d’une institution scolaire et de ses membres qui seraient, eux, du bon côté de la frontière civilisationnelle, à savoir humanistes, éclairé-e-s, progressistes ». Elle soulève par ailleurs « des entorses à la position déontologique de l’enseignant-e » qui, faisant face à des questions jugées problématiques de certains élèves vont les rapporter à la presse ....et à la police. Or, considérant que des questions ou remarques problématiques ne sont pas l’apanage des seuls enfants d’origine musulmane mais d’enfants de tous les milieux sociaux, elle-même, issue de l’immigration, a souffert des mêmes discriminations et humiliations et partage certaines de ces questions, trouvant tout à fait inadmissible que la liberté d’expression des élèves ne soit pas élevée au même rang que celle prêtée à Charlie H.

Quatre témoignages de femmes fort différents – et il y en a tant d’autres ! - qui s’ancrent bien sûr dans leur expérience à la fois personnelle, sociale et politique dont celle qu’elles purent avoir du mépris et de l’humiliation vécus ou incorporés en voyant leurs parents et singulièrement leur mère les subir mais aussi vécu de l’institution scolaire française où l « ’égalité des chances » n’existe plus. Ces expériences sont sécantes aux rapports de sexe, de classe, voire de « race » qui se construisent très tôt.

Les dégâts du mépris ne s’apaisent pas si vite surtout lorsqu’ils durent depuis si longtemps, voire depuis plusieurs générations qui l’ont vécu, s’agissant en particulier des populations immigrées issues des guerres coloniales, eussent-elles la nationalité de leur pays « d’accueil » : « toute la seconde moitié du 19ème siècle et la première moitié du 20ème sont marquées par toute une série de stéréotypes raciaux qui ont appartenu à la culture de l’Europe impérialiste et colonialiste (...), tentant de justifier rationnellement et idéologiquement une gigantesque entreprise de conquête et de génocide. Loin d’être relégués au sein des sociétés savantes, ces concepts imprégnaient profondément le langage politique de l’époque »[13]. Qu’on attribue aujourd’hui au Musulman, comme il fut fait en d’autres temps au Juif, le rôle du bouc-émissaire d’une crise qui est désormais structurelle, montre à travers ces stéréotypes que l’Histoire ne se répète pas mais sait repasser les plats. En effet, les attributs dont Le Musulman est affublé deviennent la cause de nos maux sociétaux au prétexte qu’il n’aurait pas la même « humanité » que la nôtre ni « notre » conception de la laïcité, d’ailleurs falsifiée [14]. La mise à l’écart, dans l’indifférence de beaucoup de ceux et de celles qui se sont rassemblés pour dire leur attachement à la « liberté d’expression » - à géométrie variable d’ailleurs -, concerne des millions de personnes – parents et enfants – relégués à la périphérie des grandes villes dans des ghettos que sont devenues certaines banlieues françaises, la France n’ayant pas l’exclusivité de ces relégations chargées de mépris et d’humiliations. Il n’est donc pas étonnant que ces rassemblements ont été essentiellement « blancs », les populations immigrées s’en étant tenues à l’écart, craignant une fois de plus d’être stigmatisées et prises à partie comme le sont les jeunes musulmanes porteuses du « foulard » et exclues de l’espace public. L’émotion d’ailleurs est sélective puisque peu d’entre nous nous émouvons des morts abattus dans les guerres économiques ou militaires que mènent les pays occidentaux, dont la France. Malgré les mises en garde contre tout amalgame avec la population musulmane française, les attaques de lieux et de françaisEs de religion musulmane ont eu lieu et se multiplient. Va-t-on assister au retour des « ratonnades », après les exécutions sommaires dont ont été victimes de nombreux jeunes hommes ces dernières années dans les banlieues de relégation sociale et « ethnique » ? Et quid de la liberté d’expression lorsque des enfants et adolescentEs ne peuvent même pas exprimer pourquoi « ilLes ne sont pas Charlie » ? Quelle est cette nouvelle conformité et unanimité à n’écouter que les mots qui arrangent ?

2/ Les mémoires et les blessures cachées : celles du sentiment

Les « mémoires et les blessures cachées » se transmettent aussi et font partie de l’héritage, souvent incorporé qui n’est pas que matériel mais aussi symbolique, c’est à dire chargé de sens et d’affectivité. Il est donc important d’écouter et de lire ce que disent ces femmes car la position sociale qu’elles ont éventuellement acquise dépend du vécu de leur parcours de vie qui les a fait arriver là où elles sont et donne lieu à réflexivité ! Dans ce parcours, se cachent et se nichent souvent « les blessures cachées » de l’enfance, terme emprunté à Arlie Hochschild[15] dont les travaux sur la souffrance des enfants et de leurs mères indiennes du Kerala, contraintes de quitter leurs enfants pour aller...ailleurs s’occuper de ceux des autres - dans le Golfe Persique par exemple mais aussi ici - m’ont éclairée et fait préciser ce que nous entendions, à propos de la transmission intergénérationnelle, quand nous écrivions que ce qui est procuré à l’enfant rend inséparables la matérialité de ce qui lui est donné de la relation qui s’est nouée avec lui[16]. L’enfant ne pourra intégrer une position d’adulte responsable et reprendre un héritage qui lui a été transmis–s’il lui fut transmis - que s’il s’est senti considéré dans ce qui lui a été procuré non seulement par ses parents mais par toutes les instances socialisatrices (école, institutions, rencontres, mouvements politiques, etc ) qui l’introduisent dans le monde social ! Dans cet héritage, combien de blessures cachées, combien de non-dits, combien de secrets qui ne sont pas seulement liés à l’histoire familiale mais aussi à l’Histoire, qu’elle soit sociale et coloniale ! Le manque ressenti dans l’héritage transmis (fait de pratiques sociales, de valeurs et même d’argent) ouvrant la possibilité d’une transformation de ou d’une rupture d’avec cet héritage s’ancre toujours dans le manque de considération puisque le repérage d’un manque rend inséparable la matérialité de ce qui est procuré à l’enfant de la relation qui la soutient. Que cette relation ait été chargée de mépris et d’humiliation, de manque de considération, l’enfant, un l’adulte en devenir refusera l’héritage transmis. Ainsi d’ailleurs fut la raison et l’origine des révoltes de mai 68... mais aussi de leurs dérives !

Ce manque de considération est observable dans de nombreux récits, qu’il s’agisse de jeunes ou de moins jeunes – hommes et femmes – issus entre autres de l’immigration, dès lors qu’ils portent un regard réflexif sur ce que fut la vie de leurs parents et la leur...mais aussi sur ce que fut leur expérience, entre autres de l’institution scolaire. Ce manque de considération et de bienveillance est patent dans de nombreux actes éducatifs et pédagogiques mais aussi dans le monde du travail à l’heure du néolibéralisme financiarisé. Prendre soin d’enfants et d’adolescents comme les éduquer suppose au moins de les considérer comme des êtres qui ont leurs propre sensibilité, capacités et préjugés comme nous avons d’ailleurs les nôtres. N’est-ce pas le rôle de l’institution scolaire en particulier d’apprendre aux enfants à transcender ces préjugés en acquérant les connaissances qui le leur permettront ? Ce serait le minimum à exiger de ceux et de celles qui ont prétention à éduquer un enfant, qu’il s’agisse de parents, d’assistantes maternelles, puéricultrices, d’éducateurs/trices, d’enseignantEs – peu forméEs pour prendre soin des enfants – de travailleuses sociales et bien sûr des responsables politiques. Beaucoup d’enfants dépendent désormais d’une pédagogie curative, et pas simplement dans ces milieux sociaux, tant leur sensibilité et leur vulnérabilité sont à vif.

Ces « blessures cachées », souvent héritées et incorporées lorsqu’un enfant ou un adolescent a vu ses parents méprisés ou humiliés, se renforcent dès lors que l’école, en tout premier lieu, est devenue une machine à « trier » les enfants : l’institution scolaire française qui attribue une place future à l’enfant – et ceci dès la maternelle [17] – est essentiellement conçue pour former les élites dites « républicaines » , mais aussi les grands dirigeants d’entreprises publiques et privées, et laisse sur le bas-côté de la route une grande majorité d’enfants. À ce « tri » dès le plus jeune âge, beaucoup de parents – et pas simplement des enseignantEs – participent selon des stratégies précises... et leur milieu social : choix du lieu de résidence, de l’établissement scolaire y compris en détournant la carte scolaire qui fut d’ailleurs supprimée, laissant aux parents qui le peuvent « le choix » de l’établissement scolaire le plus convenable et apte à profiler leurs enfants vers la réussite scolaire pendant que d’autres sont captifs du lieu où ils habitent et de l’absence de connaissances « stratégiques » . La ségrégation spatiale est aussi une ségrégation scolaire et sociale. Se comprend alors la manière dont beaucoup d’enfants et d’adultes font ou ont fait une expérience douloureuse de l’école et que le rapport à l’échec traverse une grande partie des entretiens biographiques que nous avons recueillis. Ainsi se construit un parcours scolaire qui débouche sur une place dans le monde social et la division du travail à la fois sociale, sexuelle et « raciale » : la seule place concédée à la majorité des jeunes de milieu populaire débouche désormais sur des stages non rémunérés et/ou des emplois sous- qualifiés – quand ils en trouvent - alors que leurs parents ont souvent fait des sacrifices pour leur payer des études qui ne servent à rien sans le réseau relationnel permettant d’accéder à un emploi qualifié ! Tel est le sort de beaucoup de jeunes aujourd’hui dont 130 000 sortent, chaque année, du système scolaire français sans aucune formation ou qualification. Je suis personnellement étonnée que d’autres Kouachi et Coulibaly ne se révoltent pas. Ceci explique peut-être pourquoi certains d’entre eux ont énoncé « je suis Coulibaly » : ne faudrait-il pas entendre ce raccourci, non pas comme une identification à « je suis un tueur » ou « j’ai envie de tuer » mais comme « je suis comme lui, aussi humilié et blessé » ? De la même manière d’ailleurs que le slogan « je suis Charlie » se saurait être une identification aux assassinés de Charlie Hebdo mais révèle beaucoup plus la sidération que la réflexion longue parfois à mûrir.

Inquiétants, outre les inégalités sociales grandissantes, sont le mépris et l’humiliation dont sont l’objet de nombreux enfants - garçons et filles - et leurs parents, dont les femmes des classes populaires issues de l’immigration sont les premières à souffrir dans ces quartiers de relégation sociale. Inquiétante aussi est l’utilisation faite des images propagées sur les « réseaux » ou la télévision, comme le soulignait une des grandes psychologues de l’enfant ....et de la télévision, Liliane Lurçat. Un de ses ouvrages[18] avait attiré mon attention alors que j’étais sur le « terrain » et observais ce que j’y voyais et entendais s’agissant d’enfants qui, dès 8 mois, étaient déjà « accros » à la TV. M’inquiète aussi le manque de considération et de bienveillance, l’absence de rythmes et de moments de calme et souvent de limites que les enfants vivent dans leur vie quotidienne quand leurs parents – et pas simplement leur mère – sont devenus « surnuméraires », et/ou pris dans le tumulte d’une vie de plus en plus stressante où le « zapping » s’est généralisé. Le nombre d’enfants qui ne mangent même plus à table mais devant la TV et souvent seuls, se servent dans le frigo dès qu’ils en ont l’âge en donnant un grand coup de pied dans la porte pour la fermer, n’est qu’un exemple de ce que j’ai pu observer sur le terrain quel que soit le milieu social....et ceci depuis longtemps. Car aujourd’hui, y compris dans les milieux les plus modestes, chaque enfant a son téléviseur ou son ordinateur dans sa chambre et regarde les émissions qu’il souhaite comme il surfe sur tous les réseaux sociaux qui lui sont accessibles. Certains parents s’en inquiètent mais ont beaucoup de peine à lutter contre l’envahissement des images dans l’univers enfantin comme ils en ont à lutter contre l’incitation à la consommation. Mais ceci serait à développer beaucoup plus longuement.

En guise de conclusion toute provisoire, je dirais que, peu considérés dans ce qui leur fut procuré soit dans leur environnement familial, social ou éducatif, dans l’abandon dont ils furent l’objet et dont furent l’objet leur mère et père quand il en avait un, ces jeunes nous renvoient une image saisissante de ce que sont les inégalités sociales (et territoriales) aujourd’hui, du mépris et de l’humiliation que subissent de nombreux enfants et jeunes issus de ces milieux sociaux ghéttoïsés, qu’ils soient d’origine immigrée ou pas d’ailleurs, les premiers ayant ce poids en plus à porter. S’ils voient les méchants de leur histoire - pour reprendre les très beaux mots de Lydie Salvayre - dans le peu de cas qui est fait de leur misère sociale, culturelle et relationnelle, dans l’indifférence dont les autres – les nantis pour eux – n’en ont rien à foutre, peut se comprendre qu’ils se soient sentis humiliés dans les caricatures de Mahomet que Charlie H se complaisait à faire au nom de la liberté d’expression et de caricaturer. Peut-être qu’aucune autre image identificatoire que celle du Prophète ne leur fut proposée leur redonnant une dignité et une estime de soi ?

Ces jeunes, devenus tueurs, n’étaient pas des monstres, ils étaient les enfants que nous avons laissé grandir dans la désespérance. Au delà de ce qu’ils nous donnent à voir, peut s’appréhender le sentiment d’abandon et d’humiliation qu’éprouvent de nombreux citoyens français - et d’ailleurs - face aux crises qui traversent nos pays, et leur aspiration à davantage de justice sociale et de solidarité.


Notes:

[1] Djamila Boupacha,militante du FNL, torturée et violée par l’armée française et renvoyée à ses « fourneaux » quand la « révolution algérienne » n’eut plus besoin d’elle Fatima Elayoubi, femme de ménage, analphabète, ayant appris le français grâce à Marie Pezé qui écouta sa souffrance et à sa propre fille qui l’introduisit dans la langue française pour écrire un magnifique petit livre « Prière à la lune ».Elle le dédie « À ma France » et à toutes les Fatima.

[2] Silvia Ricci- Lempen, Le Temps, 23 janvier 2015
http://www.silviariccilempen.ch/chroniques.php?numero=24&suite&titre=penser-le-7-janvier-ou-sont-les-femmes

[3] http://reporterre.net/L-enfance-miserable-des-freres

[4] Témoignage paru dans Le Monde du 14 janvier pp 10-11:
http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/13/c-est-charlie-venez-vite-ils-sont-tous-morts_4554839_3224.html

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Amedy_Coulibaly#Enfance.2C_petite_d.C3.A9linquance_et_grande_criminalit.C3.A9

[6] Dans son enquête sur une prison de la région parisienne, Didier Fassin 2015, L’ombre du monde, Seuil, aborde de front les discriminations ethniques et raciales de l’appareil répressif français : 77 % des détenus appartiennent à une minorité ethnique et raciale avec une surreprésentation des jeunes peu diplômés ou en échec scolaire et habitant dans des zones de relégation urbaine, in Libération du 5 février 2015. Beaucoup plus repérés par la police et condamnés par les juridictions, sont les consommations de marijuana ou les actes d’incivilité que commettent ces jeunes que ne le sont la grande corruption financière, l’évasion fiscale ou la consommation de cocaïne réservée à d’autres classes sociales ! Discriminations de race et de classe se conjuguent !

[7] Le singulier est volontairement utilisé puisqu’il est synonyme d’essentialisme.

[8] http://www.la-croix.com/Actualite/France/Hommage-a-la-psychanalyste-Elsa-Cayat-2015-01-09-1290547

[9] http://www.ouest-france.fr/charlie-hebdo-clarissa-jean-philippe-jeune-policiere-tuee-par-coulibaly-3105567

[10] La photo prise des chefs d’État lors de la grande manifestation parisienne parle en soi : deux femmes – Angela Merckel et Anne Hidalgo, maire de Paris au milieu d’hommes d’États dont certains sont loin d’être des démocrates attachés à la liberté d’expression !

[11] http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/01/14/a-charlie-hebdo-on-rigolait-sans-arret-par-amelie-nothomb_4556273_3260.html

[12] Un témoignage d’enseignante, un parmi de nombreux autres : Jemma Bent Seghir, À bonne école : Élèves barbares versus enseignant-e-s civilisé-e-s, http://lmsi.net/A-bonne-ecole

[13] Enzo Traverso, 2002, La violence nazie, une généalogie européenne, La Fabrique, p.73

[14] Jean Baubérot, 2014, La laïcité falsifiée, La Découverte

[15] Uma S.Devi, Lise Widding Isaksen et Arlie Hochschild, La crise mondiale du care. Point de vue de la mère et de l’enfant, in Ss la direction de Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Le Feuvre, Fatou Sow, 2010, Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Les Presses de Science Po, p.122-135

[16] Francoise Bloch, Monique Buisson, 1994, La circulation du don entre générations ou comment reçoit-on ? Communications, 59  et Françoise Bloch, 2010, Prendre soin d’un enfant, un travail comme un autre ? Paedagogica Historica, Routledge, vol.46, nr 6 - http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/00309230.2010.526350

[17] Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, collectif créé en 2006
http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=131

[18] Liliane Lurçat, 2002, La manipulation des enfants : nos enfants face à la violence des images, Éditions du Rocher


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Françoise Bloch

Auteur: Françoise Bloch

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