Dernière mise à jour 30/04/2017

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Comment traduire "sustainable development" ?

start_the_engine.jpgJ’habite à côté de la forêt de Brunoy, un peu au sud de Villeneuve Saint Georges, cette forêt de Brunoy que le roi Philippe VI de Valois voulait protéger et bien gérer par son ordonnance de 1346, celle-là même qui est à l’origine du concept créé en 1980 par les deux organisations internationales de protection de la nature IUCN et WWF : sustainable development

Du même auteur, lire : Le développement durable c’est le problème, pas la solution

Ces deux organisations cherchaient alors une expression un peu langue de bois, un peu contradictoire et hypocrite pour dire “tout et son contraire” : à la fois protéger et détruire la nature, à la fois favoriser l’économie tout en favorisant aussi l’écologie, hypocrisie volontaire pour plaire à tout le monde, se fâcher avec personne, ce qui est le principe des expressions diplomatiques. En clair il fallait rassurer les pays du Tiers-Monde, en colère depuis le première conférence de l’ONU sur l’environnement, en 1972 à Stockholm, car ils ne voulaient pas qu’on les bride dans leur espoir de se “développer” au nom des mesures de protection de l’environnement. D’où le stratagème alors choisit : caresser les Etats et le monde des entreprises dans le sens du poil en fabriquant pour leur plaire une expression qui contient leur mot-fétiche : “développement”…et y accoler un qualificatif évoquant les impératifs écologiques de la gestion prudente pour maintenir l’harmonie au sein des écosystèmes…

Petite histoire du mot anglais “sustainable”,dont on remarquera les deux “s” = sus.

Il vient du vieux français utilisé dans ce texte de 1346 = sous tenable, soustenir, avec deux “s”, et en français actuel, un seul “s” = soutenir, soutenable, soutenabilité (sustainability).

Le roi demandait à ses fonctionnaires appelés “Maîtres des forêts” de bien gérer (to manage = ménager, prendre soin) la forêt de Brunoy en établissant les quotas de coupes de bois = ne pas couper trop, pour ne pas entamer le capital de bois, laisser le temps à la forêt de repousser.

Cette bonne gestion, prudente et écologique permet de respecter la capacité naturelle de renouvelabilité de la ressource en bois pour tenir compte des besoins des générations suivantes. Ainsi la forêt existera toujours, elle pourra se “soustenir”, soutenir perpétuellement, pour le bienfait des générations futures.

Une bonne gestion est une gestion soutenable.

Le mot “sous-tenir” signifie à l’origine “tenir par en dessous”, en prenant la précaution de se placer exactement en dessous, pour avoir la charge à porter, tenir, bien équilibrée au centre de gravité. Même sens pour “supporter”, porter par en dessous.

Donc dès le début ce mot fait appel à une notion d’équilibre.
D’où le sens actuel de “précaution écologique”, d’équilibre écologique…

Le 24 mai, conférence en anglais de Dennis Meadows à Paris.
C’est lui qui nous a raconté comment à 27 ans en 1972 il avait participé à la rédaction du fameux rapport au Club de Rome que j’avais lu avec la passion de mes 19 ans à l’époque; sur internet en tapant sur google : “le club de rome confirme la date de la catastrophe” et aussi = “Is it too late for sustainable development” on découvre les propos de Dennis Meadows tenus à Washington au Smithsonian Institution le premier mars 2012, à l’occasion du 40e anniversaire de ce fameux rapport = “The limits to Growth”. J’ai pu rencontrer Dennis Meadows juste après cette conférence, on a sympathisé, il m’a donné son adresse.
Il a expliqué à cette conférence pourquoi il était hélas désormais trop tard pour lancer le “sustainable development”, car de toute façon cette expression est contradictoire : il a expliqué que le développement ne peut pas être soutenable. Il a précisé que pour lui l’expression “sustainable development” est un oxymore, ce que nous étions quelques uns, avec Serge Latouche (par exemple dans la revue “Tiers-Monde n° 100) à dire dès la fin des années 1980…
Seule la stabilité est soutenable, pas ce qui se développe, croît, augmente, gonfle, grossit. Donc il faut d’abord arrêter le développement.
Et ensuite inventer des modes de vie qui gaspillent moins : des modes de vie soutenables, à faible empreinte écologique. Juste ce qu’il faut pour vivre, avec sagesse et simplicité, ce qui est aussi le sens du mot français “se sustenter”, repris par la langue espagnole pour traduire “sustainable”. Les portugais aussi ont choisi de ne pas dire « durable ».

Personnellement, je remplace “développement” par “enveloppement”. Cette idée commence à se répandre : Edgar Morin et Michel Maffesoli l’utilisent.

Toute cette histoire pour dire que la bonne traduction de “sustainable”, c’est “soutenable” : ne jamais dire pour traduire ce mot : “durable”, adjectif qui plaira au monde des affaires, troublé par le succès médiatique du Sommet de Rio en 1992, bombe qu’ils cherchèrent alors à désamorcer en rédigeant “l’Appel de Heidelberg” la veille du début de la Conférence internationale à Rio. C’est pour cela aussi que début juin 1992 les deux hommes d’affaire Maurice Strong et Stephen Schmidheiny créèrent le Business Council of Sustainable Development, et depuis ce club des plus grosses multinationales aide les plus gros pollueurs à se faire pardonner leurs crimes environnementaux. Maurice Strong, pdg de sociétés canadiennes œuvrant dans l’hydroélectricité et le pétrole est aussi depuis 1972 le Secrétaire Général nommé par l’ONU pour coordonner toutes les conférences internationales sur l’environnement. Il a été remplacé à ce poste fin 2010 par le français Brice Lalonde. C’est lui qui a créé en 1983 dans le cadre de l’ONU la commission “Environnement et Développement”, et c’est à ce moment là que les milieux d’affaire ont trouvé que l’astuce sémantique créée par IUCN et WWF trois années avant : “sustainable development”, était une bonne expression pour réintroduire les priorités économiques dans ces discussions sur l’environnement. Maurice Strong placera à la tête de cette commission l’ancienne ministre de la Norvège Gro Harlem Brundtland, et c’est par son rapport de 1987 “Notre avenir à tous” qu’elle rendra célèbre l’expression “sustainable development”. Quant à Stephen Schmidheiny, président du plus grand groupe mondial spécialisé dans l’amiante, il a été condamné en février 2012 à Turin à 16 ans de prison au grand procès italien des victimes de ce minerai aux fibres cancérigènes. Préférer “durable” à “soutenable est normal dans la logique managériale car pour ceux qui se soucient avant tout de leurs bénéfices et vivent rivés au seul court terme, ce qui doit durer, c’est la machine économique, elle doit continuer à se développer le plus longtemps possible, pour que la compétitivité des entreprises soit durable. Les francophones qui cherchent d’abord des bénéfices durables utilisent désormais le qualificatif “durable” à toutes les sauces, car il est devenu un vocable indispensable pour faire du “green-washing”, une simple astuce dans les politiques de communication, une coloration verte à la mode, l’art de se faire passer pour “écolo” tout en faisant tout pour maintenir la rentabilité des investissements, de façon “durable”.

Le qualificatif “soutenable” fait moins penser à la durée car il tient compte des impératifs d’équilibre écologique pour que la pérennisation puisse se dérouler en toute harmonie. Et ces impératifs sont complexes, multi-factoriels, plein de boucles de rétro-action. Faire seulement “durer”, c’est bien plus simple (et simpliste !) : juste continuer sur le seul axe du temps. Rien changer pour continuer à faire des affaires. Coûte que coûte, durer, et faire taire ces “écolos” qui osent demander aux tribunaux de faire payer les pollueurs…

Dire “durable”, c’est faire injure à la langue anglaise qui possède le mot “durable” dans sa langue et ne l’a pas choisi, préférant “sustainable”, qui a une longue tradition d’usage dans le vocabulaire anglais pour traiter des sciences de la gestion des forêts. De plus lors de la première parution en langue française du Rapport Brundtland “Notre avenir à tous”, éditions du Fleuve, Québec, en 1988, c’est bien le mot “soutenable” qui avait été choisi.

C’est faire aussi injure à l’origine française, attestée dans ce texte ci-dessous de 1346, du mot “sustainable” (soutenable, soutenir, soutenabilité)

Voici le texte d’origine :

Ordonnance de Brunoy, roi Philippe VI de Valois, 1346
Les Maîtres des forêts enquerreront et visiteront toutes les forêts et bois qui y sont et ferons les ventes qui y sont à faire, eu regard à ce que les-dîtes forêts et bois se puissent perpétuellement soustenir en bon état .”



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