Dernière mise à jour 19/11/2017

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La radioactivité de la République

L’héritage nucléaire laissé derrière elle par la France à ses îles des antipodes est ainsi fait que l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) se sent encore obligé, 26 ans après l’arrêt des essais nucléaires aériens qui ont duré pendant 8 longues années (de 1966 à 1974), de nous informer de la “Baisse régulière du taux de radioactivité en Polynésie française”.

[Mise à jour du 23/10/2017 : Baisse régulière du taux de radioactivité en Polynésie française =>https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRTOY06924520080110]

irradies-de-la-republique-g.jpgL’information se veut rassurante mais étonnamment elle réveillerait bien plutôt le commun des mortels de sa douce torpeur en la matière… nucléaire bien sûr. Pour ce faire cependant, il aurait fallu qu’il puisse la lire ou la voir (mal)traitée au 20 heures. Or, ce soir on avait d’yeux que pour la libération de deux otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie pourtant elles aussi bien lointaines. En conséquence, s’il y a belle lurette que dans son esprit il ne devait plus y avoir aucune trace d’aucune radiation issue des essais nucléaires de l’armée française d’outre-mer postée à Tahiti, Papeete et ses environs, il n’y a pas moins de chance pour que ça en reste là pour nombre d’entre nous. Ainsi, même si la radioactivité baisse sans que ce soit une nouvelle pour personne, initiés ou indifférents, et sans qu’on n’y fasse rien, ce qu’il en reste n’existe en conséquence pour personne ou presque, en métropole en tout cas.

En titrant comme l’IRSN a choisi de le faire (Baisse régulière… blabla) une info qui n’a aucun rapport avec une des multiples petites entreprises présidentielles ne pouvait pas faire le poids face à la libération d’otages qui au contraire a beaucoup de rapports (cf.163 heures de JT), affaire Bétancourt oblige.

Mais à la lecture de la publication qui nous occupe et surtout des commentaires avisés, il n’aurait pas encore fini d’éveiller sa comprenette. D’une part en apprenant que la Polynésie est grande comme l’Europe et qu’en conséquence elle ne peut se réduire aux 7 îles surveillées par l’institut; d’autre part que cette décroissance de la radioactivité est on ne peut plus normale du fait de la désintégration non moins naturelle des matières radioactives (cf. Radioactivité par Wikipédia); pour finir, que l’essentiel et le plus dangereux de la radioactivité restante due aux essais nucléaires dans cette contrée n’est pas sous surveillance de l’IRSN mais encore et toujours de l’armée française que l’on appelle aussi la grande muette. Impossible de mettre ça sur le compte de la sécurité des indigènes, ça en dirait trop long sur l’état des lieux. Il vaut donc mieux se taire. CQFD.

À mon avis, le problème n’est pas vraiment là”. s’indignerait presque Bruno Barillot, chargé de mission auprès du Coscen (Comité de suivi sur les conséquences des essais nucléaires, qui relève du gouvernement polynésien) et ancien directeur du Centre de documentation et de recherche sur la paix et les conflits (CDRPC).

La radioactivité due aux essais nucléaires ne se mesure plus dans les fruits et les poissons, mais dans la santé des personnes qui ont travaillé sur les sites ou qui ont vécu en Polynésie principalement pendant la période des essais aériens (..)

Le problème capital est quand même de savoir comment on gère Moruroa et Fangataufa et pour cela il faut que le pays puisse avoir sa propre expertise sur ces deux atolls qui restent extrêmement contaminés “.

En d’autres termes, la réalité qui apparemment n’intéresse pas les autorités en charge de la dîtes surveillance, réside dans la radioactivité qu’elle n’observe toujours pas : celle des deux îles de l’archipel des Tuamotu qui ont subit tous les outrages du feu nucléaire durant 30 ans (la troisième guerre mondiale aurait été froide et nucléaire ?) et dans la santé de ceux qui en ont été les ouvriers et se sont nourris, on le devine, sans se méfier, des fruits et des poissons en question à une époque où ils devaient frétiller d’une franche consommation de radioactivité néanmoins pas encore surveillée par cet institut ou un autre. Quoiqu’il en soit, rien a été fait pour que les habitudes alimentaires locales soient adaptées aux circonstances. On ne devait sans doute pas savoir, pas encore, ça doit être ça l’explication.

On se demande en outre pourquoi ces atolls sont encore placés sous la surveillance d’un laboratoire qu’on dit mixte à défaut de pouvoir dire indépendant puisque rattaché au ministère de la Défense et à quoi peut bien servir le rapport de l’IRSN sinon à produire un écran de fumée alors que le Coscen a tous les moyens et bien plus de légitimité depuis l’arrêt complet des essais aériens (46) et souterrains (plus de 150) en 1996 pour juger du niveau de la radioactivité d’un territoire qui a désormais son propre gouvernement.

Bilan. Un rapport public, plus fumigène que fumivore, plus au sujet qu’au chevet d’une région du monde où le brouillard nucléaire semble irrémédiablement épais, opaque voire occulte, mérite sans doute un autre sort que de tomber dans les oubliettes médiatiques. On pense, par exemple, à un tir nourri de questions portant sur le rôle effectif de cet Etat dans l’Etat qu’est le nucléaire en France plus qu’à un piqué de Stuka sur ce pauvre institut de surveillance chargé de ne surtout pas regarder ses véritables méfaits.

Las, qui rêverait après ça de ses plages de sable fin, de ses eaux d’émeraudes et de ses cocotiers en fleurs ? Non, ce soir, on préférera attendre en bons spectatueurs de quelques niaiseries télévisées, la libération tant promise et à suspens d’Ingrid plutôt que d’en savoir un peu plus sur le sort copieusement irradié que nous avons réservé à une des populations pourtant parmi les plus pacifiques et érotogènes qui soit.  Gardons jalousement et intact le rêve et les photos sur papier glacé des catalogues de Tour operator. Laissons le picotement des doses radioactives ingérées, incorporées, dans les limbes de nos divertissements… et dans le cancer du côlon des vahinées.


Sources et références

  1. Les irradiés de la République - Les victimes des essais nucléaires français prennent la parole
    De Bruno Barillot
  2. Afficher l’ensemble des bilans de 1998 à 2006 de l’IRSN
  3. Publication du rapport 2006 sur la surveillance de la radioactivité en Polynésie française (pdf de l’IRSN)
  4. Les études publiées par le CDRPC
  5. Nucléaire: radioactivité en baisse depuis l’arrêt des essais (tahitipresse.pf)
  6. Baisse régulière du taux de radioactivité en Polynésie française (Reuters)
  7. Le site de l’Observatoire des armes (obsarm.org)
  8. Dossier |N!| Nucléaire : contre la banalisation de l’insoutenable


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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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Commentaires (3)

Dindon de la farce Dindon de la farce ·  19 août 2012, 23h35

Et c’est pas fini cette histoire !
Risque d’effondrement de Moruroa : le rapport qui inquiète :
http://www.tahiti-infos.com/Risque-…

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  11 juin 2013, 17h00

La CRIIRAD dénonce le licenciement de Bruno BARRILLOT et s’inquiète de voir refermer, une fois de plus, le dossier de l’impact sanitaire et environnemental des essais nucléaires de la France

« (…) L’une des premières décisions du gouvernement de Gaston FLOSSE, redevenu président de la Polynésie française le 17 mai dernier, a été de mettre fin, sans explication, à sa mission de suivi, pourtant loin d’être achevée. »

Lire le communiqué

EricJ EricJ ·  23 octobre 2017, 22h21

Polynésie, un avenir irradié
De 1966 à 1996, la France a effectué plus de cent quatre-vingt-dix essais nucléaires – aériens puis souterrains – sur les atolls de Mururoa et Fangataufa, omettant soigneusement d’informer les populations des risques encourus. Enquête sur les conséquences de ces tests dont la France semble bien peu se soucier.
[https://www.arte.tv/fr/videos/048690-000-A/polynesie-un-avenir-irradie/]

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