Dernière mise à jour 22/10/2018

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Kentaikan

Mabesoone_LM_10-11-11.jpgAujourd’hui, comme tous les ans en fin d’année, la presse japonaise a annoncé les « 60 mots et expressions à la mode » pour l’année 2011. Bien sûr, la moitié ont un rapport avec la catastrophe nucléaire… [1] 

Surtout, on remarque tous ces euphémismes rabâchés par le gouvernement et par la Tepco depuis 8 mois :

  • « Pas dans l’immédiat (d’influence sur la santé) » ( tadachi ni ),
  • « une quantité non nulle (de radioactivité) » ( zero de wa nai ),
  • « l’hypothèse n’était pas envisagée » ( soteigai ),
  • « pour le reste, nous suivrons l’évolution des choses » ( ato wa nagare de )…

Il y aussi un mot rare qui est sur beaucoup de lèvres en ce moment, c’est « kentaikan » : « sentiment de fatigue et de paresse chronique ». À n’en pas douter, il fera partie des « mots à la mode » l’année prochaine, car les symptômes de cette « fatigue » sont de plus en plus visibles dans l’est du Japon.
Moi-même, je ressens ce manque d’endurance physique depuis l’été, comme beaucoup de gens autour de moi. Mais les Japonais évitent d’en parler, pour éviter de « casser l’ambiance », et de créer un cercle vicieux. Au début, je pensais que c’était psycho-somatique, que c’était une somatisation du traumatisme de mars-avril. Mais, de plus en plus, l’apparence de mes élèves à la Fac me persuade du contraire.

Aujourd’hui, comme tous les jeudis, je me suis rendu dans la banlieue nord de Tokyo, pour enseigner, entre autres, la littérature comparée dans une « université privée pour jeunes filles ». J’ai un cours de 120 étudiantes. L’année dernière, il fallait sans-cesse faire le gendarme contre les bavardages.
Cette année, rien ! Elles sont calmes, même plutôt amorphes, et beaucoup dorment pendant le cours. Je n’ai pas eu à dire une seule fois « Un peu de silence, s’il vous plait ! ». Beaucoup d’ « absences pour maladie » aussi.

À midi, je mange à la cafétéria, entouré de plusieurs centaines de jeunes filles. L’année dernière, le lieu était si bruyant (éclats de rire, cris de surprise, etc…), qu’il m’était impossible de prendre un appel sur mon portable. Cette année, j’entends très bien mon interlocuteur. Jamais plus je n’ai l’impression que la cafétéria est bruyante. Le seul problème, c’est que le niveau scolaire de mes élèves, aussi, a bien baissé.

Alors, je me suis souvenu de cette émission de télé indépendante : “Our planet”, en japonais, vient de sortir avec les sous-titres en français sur youtube [2] .

Une spécialiste japonaise, qui a passé de longues années à s’occuper des enfants de Biélorussie, nous explique que 98% des enfants de ce pays ne sont pas en état de santé normale, qu’ils contractent encore aujourd’hui des pathologies plus ou moins graves, allant de la fatigue chronique, des troubles de la concentration à d’autres maladies plus graves. À cause de cela, la durée réglementaire des cours à l’école est passée de 45 minutes à 25 minutes !

Le Japon est un pays dont toute la réussite dépend du niveau d’étude élevé de sa population. Qu’allons-nous faire si ces symptômes s’aggravent d’année en année ?

La priorité, à mon avis, c’est de limiter au maximum la contamination interne (par la nourriture) des enfants et des jeunes.

À propos ! Aujourd’hui, à la cafétéria, on ne voyait plus - enfin ! - ce maudit menu d’octobre de la coopérative étudiante nationale qui titrait : « Soutenons le nord-est en mangeant leurs produits ! ».
Mais les jeunes filles mangeaient du poisson « sanma » pêché sur les côtes du nord-est comme si de rien était !

Ma fille de trois ans, elle-même, a mangé le même poisson à la cantine de la crèche. Et encore, je parviens à glisser une gamelle de riz de l’année dernière… mais c’est traitement de faveur !


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Auteur: Laurent Mabesoone

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