Dernière mise à jour 19/11/2017

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Fukushima... pour toujours

120311-estampe.jpgEntre le 11 mars 2011 et nos jours, le Japon a subi près de 2000 séismes au moins de niveau 4.

Ce jour là, il y a un an, à la mi journée, la multiplication des secousses de niveau 6 et plus ébranle la façade pacifique du pays du levant.

À cette heure, de ce coté-ci du pays, une région, une ville-capitale et une des plus importante centrale électronucléaire au monde ne sont pas encore connues ailleurs que là. Elles portent le même nom : Fukushima.

[Je dois le titre à Alain de Halleux et son film : Tchernobyl forever]

Un signe distinctif cependant permet de savoir quand il s’agit de la grande centrale nucléaire : « Daiichi » signifie numéro 1 et permet de ne pas la confondre avec l’autre centrale qui se trouve à douze kilomètres plus au sud, Fukushima-Daiini, la centrale « Fukushima numéro 2 » et ses 4 réacteurs. Ils étaient déjà arrêtés quand l’épisode fatidique a commencé.

120311-accidentnucleaire.jpgDans quelques heures à peine, « Fukushima » sera aussi tristement célèbre que Three Miles Island et Tchernobyl. Fukushima n’est pas connu et pourtant quelque chose de ce mot hante l’inconscient collectif à l’échelle planétaire, un cauchemar nuit et jour, là sous nos yeux, sur tous les écrans.

Comme une rime malheureuse, la première bombe atomique lancée à des fins d’extermination s’apparie à la plus impressionnante catastrophe électronucléaire de l’histoire : Hiroshima-Fukushima-Hiroshima-Fukushima-Hiroshima… FU-KU-SHI-MA !…

D’aucuns se laissent aller et se hasardent déjà à penser que ce pays doit être maudit. On ne sait ni pour quelle raison ni pour quelle faute mais, ce pays recevrait une punition suprême, le châtiment irréversible, que ce ne serait pas étonnant. Ce n’est pas explicable autrement. Pourtant, il y a bien une explication historique que tout le monde semble avoir déjà oublié : la politique que mène l’Agence Internationale à l’Énergie Atomique - l’AIEA - une agence autonome depuis sa fondation en 1957 sous l’égide de l’ONU. Qui sait encore combien cette politique aura été décisive pour convertir le peuple cobaye en un peuple en outre consentant ?

« Atom for peace » : le nucléaire pour la Paix ?

Cette formule étrange, cet oxymore (?) et quoiqu’il en soit ce slogan, aura été prononcée quatre années auparavant par le président américain Dwight Eisenhower lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU. Dès le début de la guerre dite « froide » [1], « Atom for Peace » sera à l’origine du développement de l’industrie électronucléaire et l’AIEA en sera le bras armé.

La Paix qu’on ne manquera jamais d’écrire avec un grand « P » sera toujours prononcée pompeusement dans de grands discours. Mais qui sur cette planète en aurait refusé le dessein même mensonger après tant d’années de guerre mondiale et de haine destructrice sans précédent ? Alors, même après l’outrage éradicateur d’Hiroshima et de Nagasaki, s’il fallait accepter l’électronucléaire pour ne plus vivre l’enfer sur terre, l’enfer de la guerre moderne, l’enfer des bombes et du feu atomique, va ! pour le nucléaire pourvu qu’on retrouve la paix… même sans l’emphase.

120311-desinformation.jpg

Nous sommes toujours le 11 mars 2011, il est 14H46 et personne ne sait si les réacteurs de Fukushima Daiichi vont tenir alors qu’ils viennent d’être stoppés net selon une procédure d’arrêt d’urgence. Bien des périls continuent de la guetter mais ce que tout le monde redoute le plus c’est la fusion des dizaines de tonnes de combustibles radioactifs et l’explosion qui fait tellement penser à la bombe.

Les systèmes de refroidissement qui garantissent contre la catastrophe sont-ils déjà endommagés voire inopérants ? C’est bien possible. C’est même probable disent les esprits les moins attachés à cette industrie. Après un an, personne n’en a acquis la certitude d’autant que toute la presse internationale n’aura de cesse d’accuser le tsunami. La Tepco, l’EDF japonais exploitant cette centrale lourdement avariée mais aussi le gouvernement japonais, tout deux interdisent encore, de concert, que nous le sachions. C’est la digue de l’omerta qui se dresse et demeure immuable même un an après. C’est la démocratie qui succombe devant les grilles de cette centrale depuis recluse à l’abri de la zone interdite.

Comment pourrait-on en sortir ?

120311-dessindeline.jpgComme si le temps s’était arrêté, il est toujours 14h46, heure officielle, il y a un an. Le Big One, ce tremblement de terre de tout temps redouté prolonge comme un coup de tonnerre paroxystique la multiplication des répliques des séismes de niveau 6 qui l’a précédé. Puis quand nous l’apprenons, le monde entier retient son souffle alors que trois réacteurs entrent secrètement en fusion. Ils finiront par exploser et, quelques jours plus tard, quand viendra le tour du réacteur n°3, tout le monde découvrira ce qu’est le MOX [2] alors que les retombées de ce poison bloque à l’infini les compteurs Geiger. La plupart des journalistes jusqu’alors ne connaissait même pas l’existence de ce mélange d’uranium et de plutonium d’une incroyable toxicité et pourtant, ils « donnaient » heure après heure l’info, la relayaient le plus souvent et surtout la commentaient encore et encore, en temps réel et à flux tendu.

Au plus haut sur l’échelle de Richter, le séisme de niveau 9 provoque des secousses d’abord verticales. Ici, elles fracturent la croute terrestre, crée des failles jalonnant les rues et les routes d’incongrues reliefs interdisant toute circulation. Là, elles libèrent des entrailles de la terre la lave qui ravive l’activité des volcans et enflamment les stocks et raffineries de pétrole. Puis viennent des mouvements horizontaux, des mouvements qui cisailleront même les murs. Les gratte-ciels vacillent et se tordent, des maisons s’effondrent. Les enceintes de béton armé autour des réacteurs entament leur délabrement. Déjà, le décor se transforme et devient peu à peu méconnaissable.

Dans le même temps, au large, en face de la centrale, une vague se forme et se transforme peu à peu en un raz de marée. La vague de ce tsunami ne mesure pas encore 15 mètres de haut mais avance à grande vitesse. C’est à l’approche du rivage, là où le plancher sous la mer soudain s’élève que la vague prendra une ampleur inouïe, imprévue. Elle envahit et pénètre les cotes, balaye tout sur son passage, inexorablement, une fois par le flux puis une seconde fois par le reflux. Plus rien ne ressemble à rien. Les bâtiments réacteur de Fukushima Daiichi ne sont plus reliés au monde censé les contrôler. L’irrémédiable est désormais une certitude.

Les phénomènes naturels sont insondables pour le grand nombre… comme la bêtise de l’Expert qui croit pouvoir toujours les dominer.

120311-abriantiatomique.jpgLe temps a passé, déjà une année révolue. Une année qui s’est hâté de passer lentement à égrainer les heures et puis les jours à petit feu. Une année faite de questions douloureuses, sourdes un jour, lancinantes le lendemain qui se résume en une seule : Que nous est-il donné encore d’espérer ?

Alors même que toutes les centrales ou presque ont été peu à peu arrêtées, alors que le quotidien reprend au fur et à mesure ses droits et surtout impose ses nouvelles contraintes, on découvre que le monde n’est plus tout à fait le même : il n’est plus possible de sortir du nucléaire.

La radioactivité était enfouie au sein d’une nature protectrice. Désormais elle est partout [3], diffuse, dans l’air et les sacs d’aspirateur, dans les foins et sur la flore des cerisiers, dans l’eau et le lait des biberons, dans le riz quotidien. Inodore, incolore, imperceptible par nos sens, il n’y a de réellement efficace que notre prise de conscience pour en révéler la présence et la dangerosité réelles. L’invisible est devenu une étrange évidence.

La paix n’est plus. Il ne reste plus que l’atome… et nos chaînes qu’il nous faut encore rompre.

Notes :

[1] Dans le prolongement d’Hiroshima et Nagasaki, la guerre « froide » fut d’abord nucléaire par la multiplication des essais militaires et le déploiement électronucléaire (cf. Atomik park) puis ensuite - et en outre - elle fut et demeure encore à ce jour économique sans pour autant que les conflits armés aient disparus, bien au contraire. Nous n’avons pas d’autre monde mais ce monde doit maintenant décider de changer de système.

[2] Dossier technique sur le MOX

[3] http://fr.crms-jpn.com/



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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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Commentaires (4)

Dindon de la farce Dindon de la farce ·  12 octobre 2012, 15h30

Participation du Dr. Robert Jacobs, historien à l’Institut pour la Paix d’Hiroshima à une table ronde au Kazakhstan pour expliquer les causes des fusions des réacteurs de Fukushima Daiichi et les dommages connus pour avoir eu lieu avant le tsunami.

Article SimplyInfo, vidéo et transcription Anglaise + trad. Française : http://www.simplyinfo.org/?p=7624
Texte en Français (merci Hélios) : http://bistrobarblog.blogspot.fr/2012/10/cest-bien-le-seisme-et-non-le-tsunam…

Présentation du Pr. Robert Jacobs, page de l’Université d’Hiroshima :
http://serv.peace.hiroshima-cu.ac.jp/English/cgaiyo/kenkyuin14.htm

Traduction & sous-titrage par mes soins, avec l’autorisation de l’auteur & SimplyInfo, merci à eux.

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  27 août 2013, 13h47

Fukushima, cette crise que le monde voudrait oublier

Les derniers développements de la situation à Fukushima montrent que la crise nucléaire n’est toujours pas sous contrôle. Mais la communauté internationale ne semble pas avoir pris la mesure du problème.

[Mediapart | 24 août 2013 | Par Michel de Pracontal]

EJ EJ ·  31 août 2013, 17h18

Dans l’Équivalence des catastrophes, l’après-Fukushima (1), vous considérez un XXIe siècle postmoderne. Pourquoi y voir pareille rupture historique ?

Jean-Luc Nancy. Je ne pense pas que nous soyons encore dans le post-moderne. Nous sommes dans un « post-post », c’est-à-dire en fait dans un « pré- ». Nous sommes « avant » ou au début d’un changement sans doute aussi profond et considérable que la fin de Rome ou la Renaissance. La catastrophe de Fukushima représente un moment décisif car elle est survenue en un temps où tout était prêt pour lui donner un sens qu’elle n’aurait pas eu vingt ans plus tôt. L’état du capitalisme en surchauffe financière en face de l’irresponsabilité d’une entreprise productrice d’énergie, les déplacements des rapports géo-économiques et politiques, l’évidence croissante de l’absence de réflexion sur le long et même moyen terme, aussi bien écologique que technologique, sociologique et de civilisation. Tout cela a fait de Fukushima, un symbole fort, lesté en outre de la mémoire de Hiroshima. En fait, ce fut le bouclage d’une période : ce qui avec Hiroshima-Nagasaki pouvait être resté ambigu s’avérait univoque. Il est clair que nous ne savons pas, ni ne voulons savoir ce que nous faisons, pas plus que nous ne voulons, ni sans doute pouvons savoir ce qu’il faudrait faire. Que faire ? n’est plus vraiment notre question. Mais plutôt d’abord : « Quel faire ? » De quoi veut-on parler ?

(1) L’Équivalence des catastrophes (Après Fukushima).
Éditions Galilée, 80 pages, 16 euros.

Citation à retrouver dans l’interview de Jean-Luc Nancy : «Le communisme, c’est le sens
de l’être en commun à penser» - humanite.fr - 28/09/2013

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  31 août 2013, 20h59

AU-DELA DU NUAGE bande-annonce

Fukushima est un monde parallèle. Certain disent que tout va bien, que tout est sous contrôle, mais aujourd’hui rien n’est réglé….

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