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Au suivant !

Ou l’humi­lia­tion d’atten­dre son tour numé­roté, nu ou emmailloté dans sa ser­viette.

Quand l’état ne traite guère mieux ses citoyens que les p’tits sol­dats au « bor­del » de cam­pa­gne.

9h30, un jeudi matin, pré­fec­ture : « cen­tre admi­nis­tra­tif » ;  hall bondé, accueil débordé,  affi­chage « vigie pirate » sur tous les murs en guise de ren­sei­gne­ments ! J’accom­pa­gne ma fille, 16 ans. 

Elle s’inquié­tait ma fille, con­vo­quée pour la pre­mière fois de sa jeune exis­tence,  de devoir s’y ren­dre seule ; elle avait rai­son ! 

Où ? Où devons-nous nous ren­dre, quels esca­liers, tor­tueux méan­dres, emprun­ter pour trou­ver la salle recher­chée ? Per­son­nes per­dues, per­son­nes âgées déso­rien­tées, foule pres­sée,  ten­due ; angoisse…. Une seule envie : fuir, quit­ter ce lieu hos­tile, oppres­sant ! 

Pre­mière étape : réus­sir à attein­dre l’accueil où les hôtes­ses répon­dent à 10 per­son­nes à la fois, font leur pos­si­ble pour sérier les deman­des, gagner du temps ; nos papiers à la main, on se pousse, se bous­cule…  Sui­vant !

Un quart d’heure d’avance et déjà en retard, rien que pour obte­nir une direc­tion. Cou­loirs, paliers, éta­ges et demi-éta­ges, flé­chage aléa­toire, vieillis­sant, jauni, effacé…. Nous échouons devant l’accueil  du niveau: pré­somp­tueuse appel­la­tion d’un sor­dide gui­chet. 

Là : quel­ques nau­fra­gés, comme nous en quête d’infor­ma­tions… Queue. Sui­vant ! 

Puis : fenê­tre à guillo­tine, voix sèche, débit rapide : « C’est pour quoi ? Z’avez les docu­ments ? Pre­nez un N° ! Allez vous assoir ! Atten­dez !  Sui­vant !  

Salle d’attente, mor­nes affi­ches de pré­ven­tion-injonc­tion péri­mées,  pas une revue…  Des cris jaillis­sent d’entre les murs ; il y a du monde, on se regarde à peine, on parle à voie basse, on scrute le rouge du comp­teur digi­tal où défi­lent les N°. Sui­vant ! 

Appel, rap­pel, du gui­che­tier  aboyeur : «  N° 70 !!! » Expli­ca­tions jetées à notre tête : troi­sième porte à droite, cabine 5, désha­billez-vous !… Trois por­tes plus loin : « toi­let­tes », nous nous inter­ro­geons, avons-nous bien saisi ?
Prê­tes à faire demi-tour, je véri­fie quand même le local des lieux d’aisance ; les cabi­nes sont bien là. 

Un réduit, un porte-man­teau, une chaise, un haut par­leur qui braille pour cou­vrir les voix de l’autre coté et deux pan­neaux :
*  « Fem­mes en sous vête­ments ; hom­mes en slip et chaus­set­tes. »
* « Pré­pa­rez chè­que ou espè­ces pour régler immé­dia­te­ment. » 


De plus en plus gênées, ma fille se désha­bille un peu, je rédige un chè­que, enfer­mées dans ce lieu exigu, nous patien­tons encore. 

La porte s’ouvre, pas un bon­jour : « Avez-vous l’argent ? » Une main se tend et sai­sit mon chè­que, ma fille est pous­sée à l’inté­rieur.
5 min : Elle subit un ques­tion­naire débité auto­ma­ti­que­ment : Fumée ? Bois­son ? Dro­gue? 
5 min : On véri­fie rapi­de­ment sa vue, sa ten­sion, son poids…… Pour­quoi ? Pour quelle rai­son êtes-vous là ?  

Enfin une juste inter­ro­ga­tion ! Enfin  on nous regarde comme des per­son­nes, des êtres humains. Mais,  il est trop tard, trop tard pour racon­ter, trop tard pour don­ner un sens à sa com­pas­sion quand il décou­vre les cica­tri­ces, ima­gine les dou­leurs subies ; trop tard pour que quel­ques mots s’échap­pent au-delà du strict mini­mum néces­saire. Au sui­vant ! 

Tout ça parce que, suite à une mau­vaise chute, ma fille a un bras  dont le coude et le poi­gnet sont en par­tie blo­qués. Tout ça parce qu’elle vou­lait s’assu­rer, se ras­su­rer sur ses pos­si­bi­li­tés avant de pou­voir con­duire.  

A nou­veau le rébar­ba­tif gui­chet : Ouf ! Apte défi­ni­ti­ve­ment ! 

Cela ne suf­fit pas à chas­ser le sen­ti­ment désa­gréa­ble, d’avoir sup­porté un trai­te­ment com­plè­te­ment déshu­ma­nisé, imper­son­nel, humi­liant, dégra­dant…    Ma fille me dit : « Sans toi, je n’aurai pas pu ! » Moi non plus ! 

Mais de quel autre choix dis­po­sent  les sim­ples citoyens comme nous pour faire valoir leurs droits ? 

La pré­fec­ture repré­sente l’état ; les citoyens et les fonc­tion­nai­res y sont si hon­teu­se­ment  mal­me­nés qu’il n’y a AUCUNE illu­sion à se faire sur la façon dont l’état nous con­si­dère : du « bétail » !

A quand nos iden­ti­fiants agra­fés sur l’oreille, ou pire ! Injec­tés sous la peau au moyen d’une puce élec­tro­ni­que, lisi­bles, déchif­fra­bles tel des « code-bar­res » !


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Anne Flambard

Author: Anne Flambard

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Comments (1)

Geneviève Confort-Sabathé Geneviève Confort-Sabathé ·  16 June 2009, 19h11

Voilà où nous en som­mes!
Mon mari, ensei­gnant depuis trente ans, n’en finit pas de répé­ter que les clas­ses moyen­nes décou­vrent aujourd’hui le sort qui étaient jus­que là réservé aux gos­ses des cités.
Oui, c‘“est igno­ble, déshu­ma­ni­sant, insup­por­ta­ble, révol­tant. Et nous nous révol­tons. Enfin, un peu!
Mais pour ceux qui subis­sent cela depuis tou­jours, c’est devenu un habi­tus comme dirait Bour­dieu.
On les traite comme des chiens, ou pire, mais ils trou­vent pres­que cela nor­mal tant ils ont inté­gré cette image dégra­dée de leur soi assi­gné par la bureau­cra­tie capi­ta­liste. L’erreur des salauds qui mani­pu­lent nos vies est de s’être atta­qués aux clas­ses moyen­nes, ce ven­tre mou où pal­pi­tent les artè­res et où s’entre­mê­lent les vis­cè­res. Aucun corps ne sur­vit à une atta­que au ven­tre, mais il peut souf­frir long­temps avant de cre­ver: le mons­tre Capi­tal.

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