Dernière mise à jour 27/03/2017

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Bourdieu : l'amour, contre toute attente...

La.Domination.Masculine_P.Bourdieu_2002.jpg À l’origine, je souhaitais livrer une présentation accompagnée d’une réflexion personnelle à propos de l’ouvrage très particulier dans l’œuvre de Pierre Bourdieu qu’est La domination masculine. Mais au bénéfice de la lecture du livre Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, un recueil de plusieurs textes collectés par Edouard Louis, j’ai eu l’heureuse surprise de trouver l’article d’Arlette Farge qui nous propose une présentation dotée de prolégomènes précieux qu’il m’aurait été difficile de restituer. On aborde donc, ci-dessous, au travers de son Indisciplines le délicat sujet de la domination masculine par le biais de l’histoire du livre éponyme de Pierre Bourdieu qui, je crois, apporte un éclairage décisif à ce sujet.

PierreBourdieu_Linsoumission.en.heritage.pngIndisciplines - La domination masculine - par Arlette Farge [1]

Indiscipline : la sortie en 1998 du livre La domination masculine, publié aux Éditions du Seuil dans la collection « Liber », fut à l’époque un peu comme une déflagration, et avant tout considéré comme une indiscipline majeure. Indiscipline qui revêtait plusieurs formes; les critiques très nombreuses ont fusé de toutes parts dans la presse, dans de longs articles dont un fut intitulé : « Bourdieu, le dernier des gourous : l’affaire défraie la chronique », signé par Catherine Laprade dans la revue L’histoire à l’époque très en vue.

Pourtant, comme le rappellent de nombreuses personnes, il ne s’agissait que de 134 pages, alors que Bourdieu habituait ses lecteurs et lectrices à de plus gros ouvrages.

Le premier trait d’indiscipline relevé le fut par les féministes de l’époque, qui ne trouvèrent dans ce livre aucune référence aux travaux qu’elles menaient depuis les années 1975, qu’ils soient américains ou français, historiques ou sociologiques. Non pas comme s’ils n’existaient pas puisque Bourdieu fait à plusieurs reprises référence au fort travail féministe mais sans citer aucun livre. Or, à l’époque, les travaux d’histoire des femmes étaient extrêmement abondants et des groupes spécifiques existaient, de façon statutaire différente, dans les universités ou à l’École des hautes études. Les seuls auteurs cités par Pierre Bourdieu étaient alors les suivants (je les cite par ordre d’arrivée dans l’ouvrage) ; Marie-Christine Pouchelle (ethnologue), Thomas -Laqueur (historien), Nadia Tazi (littéraire) ; Yvonne Kniebielher (historienne), Margaret Maruani (sociologue), Nicole-Claude Mathieu (sociologue), Jeanne Favret-Saada (ethnologue), Francine Muel-Dreyfus (sociologique).

Les féministes ne parlèrent pas alors d’indiscipline à propos de Bourdieu, mais d’incorrection, de mépris et d’insolence. Elles reçurent le livre comme un camouflet. Bien évidemment, Pierre Bourdieu n’ignorait pas ces travaux, et c’est en toute conscience qu’il commit ce qui fut appelé un forfait. Cela me rappela le tollé chez les historiens en 1975 au moment de la sortie de Surveiller et punir de Michel Foucault, fustigé pour ne contenir qu’un appareil de notes très succinct.

Michel Perrot, dans un article paru dans Libération, écrivit le 27 août 1998 les phrases suivantes : « On peut regretter son ignorance (ou son peu de considération) pour le travail effectué depuis une vingtaine d’années, y compris en France, et jusque dans les domaines (École, État) qu’il voudrait voir explorer. Certain(e)s le ressentiment comme un ” déni d’existence ” qui fait justement partie de la domination en cause. » Cet article s’intitulait : « Femme encore un effort », avec comme chapô ; « On peut aliéner aux thèses de Bourdieu et s’étonner du peu de crédit qu’il accorde au pouvoir de changement des féministes. »

La controverse fut violente et le reste jusqu’à nos jours, et le livre fut moins débattu sur le fond par les féministes qu’il ne l’aurait sans doute fallu. La tension entre féministes était telle que me fut refusé un article sir e livre dans la revue Clio, revue à laquelle j’appartenais.

Pourtant, ce livre (que je considère comme très important) relevait un nombre de thèses très convaincantes, dont certaines sur lesquelles je voudrais insister parce qu’elles concernent les raisonnements de Bourdieu sur la discipline historique, les principes d’historicisation et de déshistoricisation, raisonnement que l’histoire peut à l’évidence regarder encore en face aujourd’hui.

Pierre Bourdieu, très souvent critiqué, voire rejeté pour son déterminisme radical, prend dans ce livre une position d’une grande netteté : partant de ses travaux ethnographiques sur la société kabyle, il démontre que « la division des choses et des activités (sexuelles ou autres) selon l’opposition entre le masculin et le féminin reçoit sa nécessité objective et subjective dans un système d’opposition haut/bas, dessus/dessous, clair/obscur, public/privé, dur/mou, sec/humide, etc. » Ces schémas enregistrent des différences de nature qu’ils contribuent à faire exister comme des faits naturels. Ainsi la domination masculine se passe de justification. La vision androcentrique serait neutre.

Implacable, articulé, ce raisonnement l’amène à en venir aux pièges que les historiens peuvent aisément lui opposer (sa relation avec l’histoire fut complexe et difficile) : celui d’affirmer l’invariance et l’universel, thèmes, notions anhistoriques s’il en est.

Mais son attitude est autre : son explication sur la domination masculine qu’il verrait comme pérenne, éternisée parce que toujours reconduite par la violence symbolique qui empêche l’individu de se voir autre que ce qu’il est, serait loin de l’ordre de l’invariance. Bourdieu refuse que les structures de domination soient anhistoriques et s’en explique dans un puissant chapitre intitulé « Permanences et changements » que l’histoire semble conduire (ou contraindre) à un éternel « cela va de soi » quasiment naturel, le travail de l’historien se doit de prendre en charge une tache nouvelle : en effet, s’il y a « éternel » dans l’histoire ce ne peut être autrement que par le produit d’un travail historique d’éternisation. L’historien se doit alors de reconstruire (pour pouvoir le défaire) l’histoire du travail historique de dehistoricisation.

Son exemple pris à travers la littérature, et notamment à travers les trois livres de Virginia Woolf (La promenade au phare ; Trois femmes ; Une chambre à soi), est plus éclairant. À remarquer que c’est d’ailleurs là aussi une marque d’indiscipline que de marquer ses concepts du sceau d’une seule œuvre littéraire. L’effort désespéré de V. Woolf, très lucide regard féminin, pour aller au-delà de ce qui lui fut inculqué et qui ne parvient pas à s’en défaire, car cela ferait partie de la « nécessité du monde », est un exemple de « l’éternel » dans l’histoire et du travail historique d’éternisation (cela dans l’École, la famille, l’État).

Pour les historiens, cet appel de Bourdieu n’est pas innocent ; ce n’est pas tout à fait l’habitude de leur discipline que de s’interroger sur ces questions. Déjà en désaccord avec certaines perspectives foulcadiennes ou benjaminiennes de détourner son concept d’éternisation en le désignant comme le produit d’un travail historique avaient du mal à être entendues.

Troisième signe (parmi d’autres) d’indiscipline. C’est de s’être beaucoup attardé sur la virilité, sans laisser de côté la femme bien sûr, mais en la positionnant de facto comme une impossible actante puisque symboliquement soumise à son corps défendant à la nécessité des choses, au schéma dominant. C’est là que Bourdieu passa sous silence les travaux vingtenaires des femmes ; pour lui, sans doute trop axés sur une histoire de la condition des femmes, marquée certes par des transformations historiques, mais ne prenant pas comme ressort de leur être la nécessité de la lutte politique seule capable selon Bourdieu d’inverser les paradigmes. Certes les historiennes du féminisme avaient déjà touché à ce terrain, mais un de leurs thèmes était de s’interroger sur la façon dont le féminisme ne faisait des apparitions que pour s’éteindre ensuite, puis réapparaître. De même, il faut le dire, à l’époque les historiennes des comportements masculins et féminins tenaient peu compte des classes sociales et des différences évidentes de posture que leur imposait leur statut social.

Dans le cadre de la virilité, Bourdieu affirme que les hommes ne sont pas virils par plaisir mais prisonniers de la représentation dominante. En effet, leur tâche est immense : chercher leur place, plutôt glorieuse ou convaincante, dans la sphère publique et étayer la domination dans le corps familial. Cet idéal provoque forcément beaucoup d’obligations, parfois de démesure sur soi. Et Bourdieu d’ajouter que cela induit une véritable vulnérabilité, une certaine peur des femmes, une inquiétude de ne pas tenir devant elles le programme viril attendu.

Cette partie argumentaire de Bourdieu fut une de ces indisciplines majeures par rapport au courant féministe. En 1998, plaindre les hommes est une véritable provocation. Le champ de la recherche féministe, sans être totalement doloriste (il y avait déjà eu des études sur le pouvoir des femmes), ne cherchait pas à réfléchir profondément sur ses effets sur le corps et la pensée masculins.

« La peur du féminin » expliquée par Bourdieu fut moquée plutôt que discutée. Aujourd’hui en 2012, on peut constater que les choses ont beaucoup changé et que de nombreux débats autour du genre, des formes de pouvoir féminin se préoccupent, parfois, de ce thème. Thème qui est d’ailleurs très abordé par les psychanalystes.

Mais s’il faut parler aujourd’hui, il faut bien constater que, dans le cours ordinaire des choses, dans la publicité médiatisée, le couple homme-femme est représenté par la mise en valeur réciproque des corps (cosmétique pour hommes, nudité pour hommes, dessous et lingeries très sexy pour les femmes). Dans ces représentations, on a l’impression d’une lutte des corps masculin/féminin, et à mon avis d’une peur réciproque réorientée par les schémas classiques de la virilité triomphante et de la ruse féminine alléchante.

Autre remarque encore : à propos du vocabulaire employé tout au long de son livre par Pierre Bourdieu. Connu pour sa difficulté de lecture, ses phrases longues, ses raisonnements implacables, sa façon de manier les concepts et de souvent montrer, à propos des phénomènes de domination, que les structures socialement construites produisent une forme de soumission des dominés résultant d’un accord entre les structures de l’histoire collectivement inscrite dans les corps et les structures objectives du monde, la lecture de La domination masculine étonne par le choix du vocabulaire. Au milieu d’une construction sémantique sévère et exigeante, se glissent assez souvent des mots ou des termes (et non des métaphores) qui appartiennent à un vocabulaire teinté d’irrationalité ou d’émotion. C’est très souvent que l’on rencontre par exemple le terme « magique » pour expliquer la violence symbolique et la façon dont elle colle aux structures. Voici le texte émaillé des mots : magique, hypnotique, malédiction, frontière magique, déclic émotionnel, ténébreuse passion, opacité des corps, pathétique, etc.

Cela donne au texte une dimension très particulière qui trahit ou traduit une forme de sensibilité de l’auteur, un véritable étonnement personnel face à ce qu’il démontre, une « tendresse » disons-le pour ce sujet, du moins une empathie, ou même encore les traces peut-être d’une expérience humaine.

En son absence, je ne me permets pas d’interpréter cette forme d’écriture, mais de noter qu’ici Bourdieu, tout en respectant le contrôle strict de ce raisonnement et la forme ardue de ces exigences intellectuelles, s’est permis de faire des trouées sémantiques finalement très importantes puisqu’elles abandonnent le champ habituel de la sémantique bourdieusienne.

Quoiqu’il en soit, pour une femme comme pour un homme, la lecture de La domination masculine peut créer un certain vertige. Implacable, le livre saisit par sa concision et ses redoutables démonstrations. Il arrive qu’à chaque page, on cherche l’espoir, car par moment, il est possible de se sentir cloué au mur comme un papillon aux ailes qui battent encore. Le seul espoir entrevu est celui qui concerne l’obligation à un travail historique exigeant. Il faut s’arracher à l’éternisation, au consentement toujours renouvelé, établir, faire l’histoire de la perpétuation à travers celle des changements. Donner à l’histoire cette responsabilité de ne pas regarder que les transformations, mais d’étudier comment les transformations ne changent pas le « cela va de soi ».

C’est une perspective passionnante, et Bourdieu invite hommes et femmes à la lutte politique. J’ajouterai ici une petite réflexion : oui, la lutte politique bien sûr, mais malgré tout, c’est déjà le travail de l’historien que de la transcrire en fracture dans le cours des événements. Pour Bourdieu la lutte politique est nécessaire, en même temps ne semble-t-il pas dire qu’elle est vouée à l’échec ?

Je termine : avant la conclusion s’insinue de la page 116 à la page 119 un « post-scriptum sur la domination et l’amour ».

Radicalement, brutalement, dans des pages étonnantes et bellement écrites, Bourdieu refuse le « plaisir de désillusionner » et met au centre ce qu’il appelle l’« univers enchanté des relations amoureuses ». Dans une note, il spécifie qu’il a bien entrevu que ce thème de la désillusion entraînant beaucoup de ces réactions violemment négatives que suscite souvent le sociologue.

S’ensuit une sorte d’hymne à l’amour : l’amour serait la mise en suspens de la violence symbolique, un îlot enchanté. Rappelant tous les poncifs concernant la femme (Circé ensorceleuse ou sorcière, rusée et maléfique, porteuse de sort), il évoque la trêve amoureuse où la domination semble dominée et la violence virile apaisée. Son vocabulaire est alors empreint de métaphores et d’expressions qui ne lui ressemblent pas. Voici son île enchantée de l’amour pur devenant parfois le lieu des miracles, de la réciprocité. Il termine par une invocation de l’amour pur, cet art pour l’art de l’amour, avec son mystère, celui qui inonde la littérature. Le « je t’aime » devient, contre toute attente, espace de liberté. Le sujet, les sujets abdiquent leur intention de dominer.

Devant ces pages, totalement indisciplinées par rapport à l’habitus bourdieusien, je me permets de vous dire que j’ai littéralement fondu, ne serait-ce que par le courage pris à esquisser un nouveau visage de ce que pourrait être la rencontre entre le masculin et le féminin.

Notes:

[1]  Historienne spécialisée dans l’étude du XVIIIème siècle, elle est directrice de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur des sujets aussi différents que l’histoire des comportements populaires, l’histoire des relations hommes/femmes ou l’histoire des voix. Elle a publié de nombreux ouvrages, dont :
 •    Dire ou mal dire. L’opinion publique au XVIIème siècle (Paris, Seuil, 1993)
 •    Des lieux pour l’Histoire (Paris, Seuil, 1997)
 •    Essai pour une histoire des voix au XVIIème siècle (Paris, Bayard, 2009)


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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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