Dernière mise à jour 27/03/2017

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Nucléaire : la banalisation de l’insoutenable

Addendum - citation - Alain Minc - France Inter - 23/09/08 

“Je pense que le Grenelle de l’environnement a permis en contrepartie des mesures pro-environnement de valider le choix collectif en faveur du nucléaire.”


Je ne sais pas si ce monceau d’inepties aux relents gaulliens qui s’affichent sur le site du Monde en face d’une des nouvelles publicités de cette EDF qui ne cache pas ses ambitions [2] aura été lu par beaucoup d’entre nous mais on se demande comment un journal dit de référence peut laisser s’étaler autant de fausses vérités dans ses propres colonnes. En fait, il n’y a pas à chercher longtemps, l’auteur de cet article n’est autre que le « président du conseil de surveillance de la Société éditrice du Monde SA. », un de ces hauts cadres responsables qui a toutes les facilités de trouver tribune ouverte dans le journal qui le paye pour être surveillé.

On ne pourra pas reprendre point par point les niaiseries doublées d’arrogance qui jonchent ce parterre de mots produits pour soutenir le difficile projet de la privatisation d’EDF et le sauvetage d’Areva. On retiendra pour commencer la dernière phrase : « Nous pouvons, si nous le voulons, inventer à nouveau notre pétrole ». Quel message subliminal que voilà ! Rappelez-vous : on n’a pas de pétrole mais on a des idées… Ce slogan au demeurant bien venu voulait nous encourager à faire preuve d’imagination pour faire le plus d’économie d’énergie possible alors que dans la même période tout était fait pour que nos maisons soit au « tout électrique »… nucléaire bien sûr !

[Article initialement publié et largement commenté sur le site Yonne Lautre]

On n’a pas de pétrole mais on a M. Minc [1]

Cet article de publi-information paru à quelques jours du 60 ème anniversaire des bombardements d’Hiroshima (6 août 1945, à 8 h 15, Little Boy tue 80 000 personnes) et de Nagasaki (9 août 1945, Fat Man, 70 000 morts). Total, 280 000 morts pour autant qu’on puisse le connaître avec exactitude et encore, les chiffres ne parlent jamais des souffrances, pas même celles qu’on endure encore aujourd’hui quand on a survécu à cette horreur. Les hibakushas se battent depuis le premier jour pour la vie contre l’ignorance mais aussi l’indifférence voire contre le rejet. La tendance irait-elle maintenant à l’oubli des victimes et des causes de leurs malheurs ?

L’autre facette du message, a priori moins tragique quand on fait des calculs derrière un bureau, c’est la tentation d’une relance autoritaire du nucléaire. M. Pompidou est ici repris en modèle et l’on sait combien la première vague des années 70/80 puis celle des années 90 furent décidées hors de tout débat démocratique avec pour principale raison, celle d’une pseudo indépendance énergétique qui dissimulait mal la première motivation d’ordre militaire : aurions-nous à inventer aussi un nouveau programme nucléaire militaire à une époque où nos élus en mal d’imagination n’ont pour seuls horizons politiques déclarés que des projets sécuritaires truffés de caméras et de mini-nukes [3].

Au passage, l’auteur égratignera M. Chirac ce qui nous laisse comprendre qu’il profite de l’occasion pour servir une soupe sarkozienne, bien à la mode en ce moment et tout à fait dans le ton, spécialité de ce ministre de l’intérieur, depuis « bisé », dont on se souviendra qu’il aura été celui qui a autorisé la construction des EPR à Flamanville sans que le « Débat national sur l’énergie » prévu en octobre prochain, légal et très attendu n’ait eu lieu.

80% d’électricité nucléaire : indépendance… ou dépendance ?

C’est vrai, 78% de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire. EDF, il y a encore quelques années nous l’a suffisamment rabâché dans des spots publicitaires. C’est peut-être bien la seule vérité que contient cet article. 78, disons 80% pour faire bonne mesure, qui laissent 20% de l’électricité produite par des centrales thermiques (fioul ou gaz), les barrages hydrauliques et autres unités très marginales qui sont solaires, éoliennes, marée motrice, qui relève du petit hydraulique etc. On devrait s’inquiéter bien plutôt que ces dernières représentent si peu dans le décompte officiel [4] et si on se révèle incompétent dans ces spécialités du renouvelable, il suffit de demander à nos voisins qui parfois ont moins de vent et moins de soleil de nous éclairer de leurs expériences et de leurs réussites.

Mais l’électricité n’est pas la seule énergie consommée, loin s’en faut. 80% d’électricité nucléaire ne représentent en fait que 20 % des énergies que nous consommons ! On est bien loin du compte. Et comme on n’imagine pas faire voler l’A380 avec des moteurs électriques on se demande pour qui nous prend l’incontournable conseiller quand il s’exalte à l’idée d’« inventer à nouveau notre pétrole », de ce pétrole nucléaire qu’on ne pourra jamais transformer en kérosène sans lequel il est impensable de faire décoller le plus gros transporteur civil jamais construit. Curieuse aberration, soit dit en passant, qu’en ce début de millénaire apparaissent sur le marché un tel oiseau qui sera aussi celui qui précipitera l’appauvrissement irrémédiable des réserves d’or noir et partant du baril à 100 dollars qu’on nous annonce déjà.

Hormis le fait qu’ils sont tout deux des énergies, le pétrole est tout le contraire de l’électricité. Le pétrole, ce concentré de soleil qui a mis des milliers d’années à se constituer en réserve et que nous aurons totalement dilapidé en moins de 2 siècles est aussi un combustible fossile précieux mais qui pourrait, à l’avenir, se révéler l’être plus encore pour d’autres usages jusqu’ici ignorés, ce pétrole tant convoité a l’avantage d’être stocké naturellement et de pouvoir l’être aussi une fois modifié. Il n’a échappé à personne que l’électricité est en revanche une énergie de flux donc quasi impossible à stocker, qui se produit au fur et à mesure que les besoins apparaissent et qui de surcroît a tendance à la déperdition lors de son transport sur de longues distances.

Autrement dit, il n’y pas plus anti-économique, il n’y a pas plus inefficace que de vouloir la produire de manière centralisée et de devoir l’acheminer ensuite au delà de quelques dizaines de kilomètres. C’est justement parce qu’on veut faire tout le contraire que nos paysages sont défigurés par le réseau maillé des lignes à très hautes tensions qui permettent de distribuer l’électricité produite par les centrales, a priori partout où il y en a besoin et quand il y en a besoin. Nul doute que ce soit fait de manière idoine mais c’est un prix à payer dit-on, encore un, qui n’explique pourtant pas pourquoi, en France, on délivre toujours au compte goûte les permis de construire des éoliennes sous prétexte qu’elles défigureraient nos beaux paysages alors qu’il faudrait, selon ce grand projet pour la France, prolonger encore les réseaux à haute tension pour que nos voisins européens puissent consommer plus largement de « l’électricité nucléaire ».

Le paradoxe du nucléaire

Pourquoi vouloir relancer le nucléaire pour en produire plus alors que nous revendons déjà des excédents ? En effet, 10% à 20% de l’électricité produite par EDF sur le sol français se constitue en un excédent annuel revendu à nos voisins italiens, allemands et espagnols. Grand bien leur fasse mais eux ne veulent pas du nucléaire ou y renoncent déjà, s’émouvant d’ailleurs d’autant de centrales aussi proches de leur frontière, quand ce boulimique de l’influence ne trouve pas mieux que de vouloir amplifier cette part d’excédent et de faire de la France LE producteur d’électricité pour tout le continent européen. Il y a des grandeurs de la France qui ont bon dos ! On ne pourra pas lui reprocher de manquer d’ambition, mais de l’ambition il en a pour qui alors que l’EDF nationale a pour destin déclaré d’être privatisée ? Pour l’Europe ? Voir.

A qui donc profite le crime ? Combien faudrait-il de centrales pour satisfaire à cette double exigence de remplacer le pétrole par l’électricité, si tant est que ce soit possible même par le biais de l’hydrogène, et d’en combler aussi les besoins de nos voisins ? 100 ? 200 ? 300 ? 400 réacteurs ?… on se garde bien de le dire, alors que nous sommes déjà équipés de 58 tranches [5] et que nous sommes le pays à la plus forte concentration de réacteurs nucléaires au km2 dans le monde !

D’où ces 7 sites sur 19 classés pour les menaces qu’ils font peser sur une forte densité de population, comme Paris, Lyon, Roubaix, Metz, Strasbourg. En théorie, il en faudrait 440 [6] et tout de suite !… si nous étions convaincus qu’ainsi nous pourrions contribuer sérieusement à sauver la planète. L’ambition ici est bien différente des incantations nationalistes de circonstance qui dissimulent mal les appétits de pouvoir et l’appât du gain qui vont souvent de pair.

440 réacteurs et tout de suite étant, il faut se rendre à l’évidence, techniquement impossible même en français, il faudra bien trouver une autre solution. Et puis, est-il imaginable que la première destination touristique du monde puisse seulement envisager de le rester si elle devient le pays aux 440 réacteurs nucléaires !

On se gardera de dire qu’un tel projet est une pure hérésie tant il est probable qu’il a été envisagé voire étudié par les entités qui en ont tous les moyens. Il saute aux yeux en revanche qu’en proposer 400 serait habile pour faire accepter, au terme d’un improbable authentique débat, le seul remplacement de 30 ou même de 50 unités.

Au delà du seul point de vue franco-français, combien de réacteurs fonctionnent déjà que l’on comptabilise positivement dans les grandes réunions intergouvernementales contre l’effet de serre i.e pour sauver le monde des dérèglements climatiques ?

Pour la part du nucléaire civil : 471 réacteurs qui produisent chaque année près de 15000 tonnes de déchets hautement radioactifs. Pour la part du nucléaire militaire : 767 réacteurs et 182 bâtiments de guerre à propulsion nucléaire dont certains rouillent au large de nos côtes comme le sous-marin nucléaire Koursk qui, de triste mémoire, a sombré dans la mer de Barents. Et tant d’autres encore qui croupissent parfois encore équipés de leurs ogives nucléaires qu’on ne comptabilisera pas ici puisqu’elles se chiffrent en plusieurs dizaines de millier, de quoi détruire plusieurs dizaine de fois la planète.

Il faut dire que celui qui a inventé la dissuasion nucléaire n’avait pas peur du ridicule. Il faut le dire car le nucléaire c’est tout ça, c’est à prendre tel quel, civil et militaire, ou à laisser. Ceux qui parle de nucléaire civil mentent par omission en éludant l’indissociable nucléaire militaire. L’autre vérité, c’est que cette débauche de moyens n’a ni évité ni même amoindri l’aggravation du problème climatique et on ne voit pas pourquoi en augmenter la quantité inverserait la tendance. On verra plus tard que l’on est même en mesure de soutenir le contraire. Dès lors, on voit bien plus apparaître la menace que la solution, la menace de détruire la seule planète que nous ayons, à laquelle nous appartenons bien plus qu’elle nous appartient, et avant cela la menace d’une banalisation des plus délétère. Serions-nous trop nombreux aux yeux de certains ?

Le nucléaire pour combien de temps encore ?

Voyons la réalité en face et parlons combustible. L’uranium est un minerai rare et comme tout minerai, c’est une ressource non renouvelable d’autant plus sujette à un épuisement rapide que nous multiplierons les centrales en France mais aussi dans le monde comme certaines entreprises l’ambitionnent.

Sait-on assez que nous n’en n’avons plus dans notre sous-sol et qu’en conséquence nous ne pouvons plus invoquer l’argument de l’indépendance énergétique ?

Par ailleurs, connaît-on suffisamment les conditions de travail, sanitaires et de vie faites à ces pères de familles qui exploitent le minerai pour notre approvisionnement et parfois pour le compte direct d’EDF, dans ces pays d’Afrique que l’on saigne au passage pour leur soutirer le service de leurs dettes ?

S’inquiète t-on des conditions de l’exploitation des mines ukrainiennes, pays déjà tellement meurtri (à l’instar de la Biélorussie, voisin de l’Ukraine) qui peine encore à se remettre de la catastrophe de Tchernobyl pour autant que ce soit possible.

Pour se faire séduisant, ce pays candidat à l’adhésion à une union européenne qui ne le mérite pas, ce pays de courage et d’abnégation, se proposait lors de la récente visite de M. Chirac d’être notre fournisseur en uranium. Une belle solidarité nucléaire européenne semble en marche. Est ce vraiment celle qui est souhaitable et que l’on veut vraiment ?

On évalue les réserves mondiales à 170 milliards de tep (tonnes équivalent pétrole) alors qu’on nous dit par ailleurs (sources CEA) qu’il en faudra environ 15 milliards de tep en 2020 calculés au terme d’une progression de la demande de 2% par an à partir de notre consommation actuelle.

Tiendra t-on 60 ans à ce rythme ? Rien est moins sûr et c’est pour cela que l’industrie du nucléaire est en mal d’une autre solution.

Iter, une corne d’abondance dans 60 ans, si tout va bien…

Vous ne manquerez pas non plus, en lisant l’article de M. Minc, de remarquer l’habile manière de minorer une réalité déjà fort déraisonnable.

Hormis celles que l’on vient de décrire et qui devraient suffire à convaincre que le consultant des cabinets privés et publiques ne semble pas vouloir rendre compte des réalités qui se trament derrière le projet qu’il soutient, il y a la réalité qu’Iter (et son prédécesseur, Mégajoule) a pour objectif de pures vues de l’esprit (créer un soleil sur terre quand le modèle original nous irradie généreusement sans frais de port et sans défaillir jour après jour et pour longtemps encore), visions de l’esprit qui vont neutraliser la bagatelle de 10 milliards d’euros (ce n’est sans doute qu’une mise de départ) d’un budget tiré en parti de nos impôts qui seraient bien plus utiles pour réapprendre à chasser les « Gaspy » et pour développer des recherches dans le secteur des énergies renouvelables.

On s’interdit du même coup une voie d’avenir dont on sait qu’elle produirait bien plus d’emplois du fait même qu’elle exige au moins autant de recherche et qu’elle décentralise les installations et l’exploitation.

Cet Iter qui dans le meilleur des cas produira de l’électricité dans 60 ans alors qu’il en consommera d’ici là des quantités faramineuses pour faire bouillir le magma dans sa marmite, devrait se transformer en un précurseur d’une soit-disant corne d’abondance d’électrons et de protons alors qu’il se sera écoulé au moins 10 ans après que le pétrole aura selon toute vraisemblance disparu de nos pompes !

Arrêterons-nous ce progrès si tant est qu’il en soit un ?

En attendant, on espère que tout ce manège périlleux n’aura pas réussi à mettre la planète toute entière sens dessus dessous voire à feux et à sang. On n’ose penser d’une part à ce qui se passerait si nos apprentis « fusioneurs », qu’ils pratiquent du coté de Bordeaux (laser Mégajoule) ou à Cadarache (Iter) venaient à en perdre le contrôle et d’autre part au chaos énergétique engendré par le choix d’une voie industrielle qui serait aussi une impasse technologique dans le temps court que nous avons pour reformuler complètement nos politiques énergétiques.

Ce type de projet, à l’instar de Superphénix, est éminemment discutable et on s’emploierait à en discuter le bien-fondé si les pouvoirs publics acceptaient qu’il le soit. Une chose est de vouloir maintenir la connaissance d’une technologie vieillissante même pour continuer d’asseoir un pouvoir au yeux d’un monde qui a profondément changé, une autre est de vouloir la maintenir coûte que coûte en se lançant dans une politique de projets digne d’une véritable fuite en avant, qui ne peut plus dissimuler sa grande dangerosité en faisant des plans sur la comète à un moment où le réalisme devrait nous conduire à reconsidérer sérieusement nos modes vie.

… et l’EPR, une bonne poire pour la soif en attendant

Quant à l’EPR, ce soit disant « futur réacteur nucléaire » (entendez, réacteur nucléaire du futur), cheval de bataille sur le retour d’Areva, est déjà tellement une antiquité et tellement impossible à fabriquer (des cuves énormes qu’on ne sait pas fabriquer en France et dont on ne voudrait pas laisser la fabrication au japonais) qu’en vérité, personne n’acceptera de s’en équiper sauf nous… ou bien plutôt la France au nom de l’ « exception nucléaire », dixit M. Sarkozy. Exception nucléaire qui devrait évidemment servir notre grand projet de lutte contre le réchauffement climatique, car à ce qu’il paraît, le nucléaire ne génère pas de gaz à effet de serre.

Mauvaise pioche ! nous dit le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), la vapeur d’eau est justement Le-Grand-Responsable-de-l’effet-de-serre !

Rappel : « Gaz à effet de serre = vapeur d’eau 55%, nuages 17%, autres gaz 28% dont : halocarbures 8%, protoxyde d’azote 5%, méthane 18%, gaz carbonique 69% ». Les rejets de gaz carbonique dont on nous parle toujours comme s’ils étaient les seuls gaz à effet de serre ne représentent en réalité qu’un petit 20% du total des gaz qui contribuent à l’effet de serre et, on le sait moins bien, à l’assombrissement de la planète. L’avantage de la vapeur d’eau sur les gaz issus de la combustion d’hydrocarbures c’est la toxicité qu’elle peut ne pas contenir.

De ce point de vue, même la solution avancée de l’hydrogène qui ne rejette que de la vapeur d’eau après sa combustion est générateur de gaz à effet de serre !

Par conséquent, il faut craindre que d’en produire massivement grâce à l’électricité issue du nucléaire ne soit pas non plus la solution.

Il semble de plus en plus important d’envisager la question autrement que par le prisme industriel et productiviste centralisé qui a été le modèle jusqu’ici. Il nous faut penser d’abord à réduire notre consommation d’énergie de manière importante et s’en donner les moyens notamment en mobilisant la recherche qui oeuvre jusqu’ici massivement pour le nucléaire.

L’objectif serait d’obtenir les meilleurs résultats d’un point de vue écologique mais aussi économique au moment de la production et de la consommation d’énergie, en décentralisant les lieux de productions pour être au plus près du lieu de consommation et donc des besoins. Il apparaît donc intéressant de décentraliser mais aussi de diversifier les modes de production d’énergie afin de tirer au mieux parti de l’environnement de vie de chacun.

Finalement cela reviendrait à ne pas mettre tout ses oeufs dans le même panier. Cette sagesse en vaut bien une autre qui ferait qu’un ministre gérerait les comptes de la Nation en bon père de famille. Quoiqu’il en soit, plusieurs plans alternatifs existent résultant du travail de scientifiques. Qu’on nous donne au moins l’occasion d’un vrai débat pour un choix démocratique éclairé.

Une épée de Damoclès, un avantage ?

Les vérités que l’on s’évertue à ne pas dire et qui prendraient bien trop de temps à égrainer toutes dans le détail mériteraient pourtant qu’au moins on les évoque car tout n’a pas encore été dit, par exemple, des graves problèmes de santé que vivent notamment les irradiés civils dont les scientifiques du CEA eux-mêmes mais aussi des militaires y compris du contingent.

Que ne dit-on pas aussi des 10 sites sur 19 actuellement exploités par EDF dont on doute qu’ils résisteraient à une secousse sismique alors qu’il est réputé les savoir depuis longtemps exposés à de tels risques.

Que ne dit-on pas non plus des 8 sites inondables encore et toujours vulnérables… aux inondations.

Répondre que les travaux seraient trop coûteux, c’est déjà reconnaître que tout n’est pas fait pour la sécurité alors qu’il n’y a pas en la matière de conception trop prudente.

C’est dire qu’il y a évidemment un intérêt à produire le moins cher possible pour rendre séduisante cette électricité là et que l’on a sans doute, pour elle, de grands projets. Est ce à dire aussi qu’il est envisagé de remplacer les centrales actuelles plutôt que seulement les démanteler ?

La réponse est évidente. Il suffit seulement d’attendre une situation propice pour l’annoncer. Cette situation inévitablement viendra au moment d’une crise énergétique qui elle-même nous est déjà promise.

Il est maintenant établis que la catastrophe de Tchernobyl est due à une mauvaise réaction d’un technicien lors d’une situation exceptionnelle. Evidemment, l’exploitant national vous dira toute les précaution qu’il prend pour que ça ne se produise pas en France et il faudra le croire. Il serait cependant bien légitime de s’interroger sur le traitement qu’il va réserver à la perte d’expérience relative au départ massif en retraite de ses agents spécialisés.

De même pour le problème aigu qu’opposent des prestataires de services recourant fortement à l’emploi d’intérimaires et les incompétences qui en découlent entraînant une dangereuse banalisation des pratiques.

Comment ne pas être préoccupé par l’importance, particulièrement en matière de nucléaire, de la gestion des compétences alors que l’on choisit par ailleurs de prolonger de manière importante la durée d’exploitation des centrales et que l’on se fait, dans le même temps, obligation de rendre l’exploitant économiquement séduisant dans le cadre du projet de sa privatisation ?

Comment tout cela a été décidé alors qu’il était entendu que les centrales avaient une durée de vie fixée et un démantèlement prévu avec provision des coûts ? Insuffisantes les provisions. On triche par là sur le prix final du kilowatt heure ! disent certains. Rien que du pas clair en somme.

Plus généralement, il faut bien évoquer tout de même les vastes questions de sécurité inhérentes à la production nucléaire que sont les trafics de combustibles et de déchets mais aussi la prolifération (Inde, Pakistan, Corée, Iran…) parfois non maîtrisées des armes radioactives et nucléaires à même d’émouvoir les plus aguerri, les plus blindé.

En dehors de « ces risques dont on ne parle jamais » il y a aussi cette grande surprise que les centrales nucléaires polluent avant même qu’elles aient générées leur premier gramme de déchets radioactifs !

Elles polluent à l’occasion les rivières par le rejet d’une eau trop chaude pour la faune (y compris celle des parcs de pisciculture) et la flore qui la reçoit en aval de la centrale trop souvent en dépit des règlements et, on ne le sait généralement pas, de produits chimiques.

Car pour refroidir les réacteurs il faut de cette eau qui courent en temps ordinaires fraîche et abondante dans nos rivières et en temps de plus en plus fréquents, raréfiée en période de sécheresse et réchauffée en période caniculaire. Elle est ensuite pompée pour alimenter un circuit de refroidissement avant de ressortir plus que bouillante dans ces tours de 160 mètres (sauf à Chinon, 30 mètres) d’où elle s’échappera pour une part sous forme de panaches de vapeur d’eau a priori bien inoffensifs… mais, rappelons le, à effet de serre quand même.

Il faut en outre des produits à base de nitrates et de nitrites pour lutter contre les légionelles qui se développent dans les tours de refroidissement ! Qui aurait pu croire que les centrales nucléaires étaient aussi des centre de production de légionelles ?

Il semble malheureusement qu’il soit bien plus facile en vérité de promettre de futurs et hypothétiques temps glorieux emballés dans des phrases ronflantes que de reconnaître que le nucléaire est une véritable épée de Damoclès.

Limiter les dégâts & limiter les débats

58 tranches vieillissantes entretenues à l’économie pour les faire durer à moindre coût, élevés sur 19 sites inondables, en zone sismique ou à forte densité de population, plus ces deux programmes fort coûteux que sont l’EPR et ITER, le premier obsolète et le second à jamais prometteur. Cette concentration de moyens nucléaires civils mais aussi tous les centres de retraitement ou de stockage ainsi que les sites militaires constituent une débauche de moyens mobilisés et de risques afférents qui n’offrent pas une réponse durable à la hauteur des enjeux. Rien que d’y penser est insoutenable.

On ne plaisante plus cette fois. La « planète brûle » et la véritable urgence est de faire plus et mieux que de remplir les objectifs fixés à Kyoto ! Toute cette machinerie qui promet un héritage que nos descendants ne pourront pas refuser existe belle et bien. Tout est déjà bien en route et on vient se plaindre encore qu’il n’y en ait pas assez alors qu’il y en a déjà bien trop et qu’on voudrait plutôt s’en débarrasser au plus vite en se gardant bien de bâcler… la facture des démantèlements qu’on ne nous présente pas encore devant être, à n’en pas douter, des plus salée !

Qui traite en tabou le nucléaire sinon ce serviteur des grandes politiques et des grands de ce monde là, en refusant de donner tous les tenants et tous les aboutissants de la politique énergétique française depuis 30 ans, dispendieuse, dangereuse, méprisante à l’égard des victimes irradiées du nucléaire civile et militaire, de France et d’outre-mer et sans respect pour les générations futures d’ici et de partout ailleurs ?

Vous lirez dans l’article de M. Minc des explications du point de vue du petit bout de la lorgnette, accusatrices pour les opposants, condescendantes pour le plus grand nombre mais qui ne disent rien des raisons pour lesquelles, par exemple, il n’y a toujours pas ou si peu de voitures électriques dans nos villes et sur nos autoroutes, 30 ans après le premier choc pétrolier qui a permis de justifier tous les plans d’équipement nucléaires en éludant systématiquement tout débat démocratique.

De tels débats pourtant, auraient permis de révéler les dures réalités du nucléaire et auraient montré l’importance de veiller à tirer le plus grand avantage des moyens énergétiques que notre environnement peut nous prodiguer sans jamais le menacer en retour, sans jamais nous menacer nous même. Au lieu de cela on continue à vouloir gaspiller, dilapider mais aussi on persiste à prendre tous les risques d’hypothéquer l’avenir de la vie sur terre et de la planète elle-même, par le pillage de ressources rares, par des pollutions incommensurables et perpétuelles, par des économies faîtes sur le dos de la sécurité parfois la plus élémentaire, par le déséquilibre climatique qu’une relance massive du nucléaire ne pourra que contribuer à aggraver. Jamais la publicité et le marketing ne pourront contrebalancer ces menaces réelles et la banalisation forcée qu’elles sont chargées d’induire dans la société. Or c’est bien ce que l’on tente et que l’on tentera encore de faire comme c’est le cas dans l’article de M. Minc. Qu’adviendra cette grandeur tant promue de la France si elle se fourvoie dans une impasse énergétique qui ne s’engage pas dans une politique de sauvetage franche et résolue de notre planète. Là est la véritable priorité qu’il faudra savoir porter devant les électeurs en 2007. C’est le projet porteur d’avenir que nous attendons.

Au lieu de cela, vouloir expliquer, sans jamais expliquer réellement et au fond, pour éventuellement pouvoir dire qu’on l’a fait et surtout pour mieux contribuer à imposer un choix douteux est une méthode éculée et bien immorale. C’est être certain que l’on sait pour les autres, c’est aussi occulter que l’on peut se tromper soi-même et par conséquent, tromper les autres. C’est finalement oublier qu’on ne peut pas durablement avoir raison contre les autres et, il faut bien le dire, nous arrivons à un tournant dans ce dossier du nucléaire. Reste à savoir comment nous allons décider de la suite car pour le moment, on ne le sait même pas ou plutôt, on ne le sait que trop bien. La décision a déjà été prise, il ne reste plus qu’à expliquer que le choix n’avait pas d’alternative, selon l’antienne néolibérale bien connue.

Il est grandement temps d’invoquer avec conviction, en politique, le primat de l’écologie en lieu et place de celui d’une économie contestable et surannée avec, en corollaire, des incitations à la mise en pratique quotidienne. Il faut proposer au plus tôt la prise en compte réelle et efficace de ce primat d’avenir dans les sphères d’influence et du pouvoir. Il y a que notre démocratie chétive mériterait qu’on la dynamise en l’incitant à être plus participative et en lui marquant autrement mieux un respect qui lui redonnerait une confiance et qu’il nous tarde de savoir recouvrée. Ce diagnostique d’une démocratie diminuée est souvent rapportée aux effets d’un virus qu’on lui aura volontairement inoculé. Il est donc tentant de demander à ceux qui le conteste ou pourrait le contester de contribuer à faire la preuve qu’on veut vraiment, en tout lieux, d’une démocratie ragaillardie, allante, réelle.

Encore loin de l’idée qu’il faudrait revoir les institutions même si on se surprend de plus en plus à la trouver séduisante, il y a la possibilité d’utiliser à plein celles qui régissent actuellement notre vie collective. Pourquoi en effet ne pas conseiller à M. Chirac l’organisation d’un référendum sur une question aussi importante qui, étrangement, n’en a jamais fait l’objet jusqu’à ce jour ? Au delà du tournant de la politique énergétique c’est la bonne santé de la vie démocratique qui se joue ici. On serait bien avisé d’en prendre le plus grand soin et il n’y a pas mieux pour cela que de la solliciter.


  • [1] Le nucléaire, une chance pour la France, par Alain Minc Le Monde, 21 juillet 2005, 13h20
  • [2] « Vous êtes l’énergie de ce monde, nous sommes fiers d’être la vôtre » est un slogan qui tend à montrer qu’à travers ces clients, eDF (le ’e’ est bien en minuscule) a le projet de s’attaquer au marché mondial.
  • [3] De son vrai nom RNEP, soit Robust Nuclear Earth Penetrator, une bombe nucléaire miniaturisée à haut pouvoir perforant dotée d’une ogive à l’uranium appauvri dont la puissante équivaudrait à 300 tonnes de TNT : mini-nuke certe, mais qui fait le maximum !
  • [4] On s’étonne en effet que toute l’énergie solaire et éolienne que l’on utilise « l’air de rien » ne soit pas portée dans la comptabilité nationale. Il suffit de regarder les activités qui se déploient en période estivale sur les bords de mer notamment. Vous avez les véliplanchistes et les skieurs nautiques. Les premiers n’utilisent que la force du vent, les seconds ont besoin d’essence pour faire tourner le hors-bord qui les tracte. Qui n’a pas son panneau solaire sur son voilier désormais ? Plus sérieusement, calculons-nous toute cette lumière et toute cette chaleur que nous apporte le soleil à longueur de journée. L’évidence est que cette source d’énergie pèse déjà bien plus que n’importe quelle autre et qu’elle ne demande qu’à être plus et mieux exploitée.
  • [5] Sur un site peut être construit plusieurs tranche. Tranche est le mot cache-sexe synonyme de réacteur. Ce qui différencie un réacteur nucléaire d’une bombe nucléaire, c’est que les ingénieurs et les techniciens doivent veiller en permanence à ce que la réaction en chaîne de la fission soit sous contrôle pour éviter la surchauffe puis l’explosion. Three Mile Island (Etats-Unis) en 1979 et surtout Tchernobyl (Ukraine) en 1986 sont deux exemples qui ont montré que cette maîtrise est aussi très précaire. C’est ce qui fait la spécificité du nucléaire civil dont ne s’embarrassent pas vraiment les militaires et dont la principale préoccupation est ignition de l’explosion.
  • [6] Yves Marignac, directeur de WISE-Paris.

Bibliographie :

1) Le nucléaire ne peut pas sauver notre climat http://www.facts-on-nuclear-energy….

2) L’hebdomadaire Le Nouvel Observateur propose :

3) L’hebdomadaire Politis propose :

  • Vilaine chaleur, Politis, édition papier du 21 juillet 2005 (n°861)
  • Dossier, Politis, édition papier du 28 juillet 2005 (n°862, 863, 864) :
  • De Curie à Iter - Le fol amour du nucléaire
  • Milles grues de papier contre la bombe
  • Retour vers Hiroshima
  • Un jour le désarmement
  • Iter et Mégajoule, un couple infernal
  • L’étendard français du nucléaire (entretien avec Gabrielle Hecht)
  • Il y a vingt ans, l’État français coulait le « Rainbow Warrior »
  • Les irradiés montent au front

4) Pétrole : 2006, le début de la fin : http://www.courrierinternational.fr…

  • Et si, dès 2006, la production diminuait ? Selon un géologue spécialiste du pétrole, l’extraction mondiale d’or noir est proche de son plafond historique. Longtemps jugée farfelue, sa théorie est aujourd’hui prise au sérieux.
  • Notre avenir énergétique en huit questions La production mondiale sera bientôt insuffisante pour satisfaire la demande croissante. Le baril à 100 dollars, c’est sans doute pour demain.
  • Généraliser les biocarburants, une fausse bonne idée Bruxelles souhaite que 20 % du carburant soit d’origine végétale en 2020. Pour ce faire, le Royaume-Uni devrait y consacrer la totalité de ses terres agricoles.
  • Le Japon champion des économies d’énergie Ne produisant ni pétrole ni gaz, le Japon déploie d’énormes efforts pour améliorer son efficacité énergétique et réduire ses émissions de gaz à effet de serre.

5) Sarkozy réaffirme le primat de l’énergie nucléaire http://www.dissident-media.org/info…

6) Les fantômes d’Hiroshima, Edwy Plenel, Le Monde 2, 30 juillet 2005

7) L’appel de Paris - ARTAC http://www.artac.info/


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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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