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Peut-on critiquer la croissance ? par Geneviève Azam

La faillite des poli­ti­ques néo­li­bé­ra­les, la réces­sion éco­no­mi­que et les ingré­dients d’une régres­sion sociale et poli­ti­que sont bien là. On entend déjà les appels pour “la crois­sance” et, en fili­grane, une sorte d’injonc­tion morale à taire les cri­ti­ques, étant donné l’ampleur du désas­tre attendu. Allons-nous répé­ter l’erreur des années 1980, pen­dant les­quel­les les dégâts de la crise sociale ont remisé et mar­gi­na­lisé les rap­ports scien­ti­fi­ques déjà alar­mis­tes et les réflexions cri­ti­ques sur un mode de déve­lop­pe­ment por­teur d’une crise éco­lo­gi­que et ali­men­taire grave ?

Cet aban­don a pour­tant con­tri­bué à légi­ti­mer les poli­ti­ques néo­li­bé­ra­les pour ceux qui ont mis dans le libre-échange géné­ra­lisé, les nou­vel­les tech­no­lo­gies et la déré­gle­men­ta­tion finan­cière l’espoir d’une crois­sance retrou­vée, et qui ont cru faire de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mi­que un nou­veau pro­jet poli­ti­que éman­ci­pa­teur pour l’huma­nité.

Les désas­tres éco­lo­gi­ques accé­lé­rés par cette fuite en avant ne sont plus que mar­gi­na­le­ment con­tes­tés, les iné­ga­li­tés attei­gnent des som­mets. Les cri­ti­ques d’un modèle désor­mais glo­bal, fai­sant du pro­ces­sus de pro­duc­tion infi­nie la voie du pro­grès social, s’ampli­fient. Cer­tains “fruits” de la crois­sance sont en effet sérieu­se­ment empoi­son­nés, et leur répar­ti­tion n’est pas plus juste que celle de leurs bien­faits: ce sont les plus pau­vres qui sont les plus expo­sés au quo­ti­dien aux mul­ti­ples dégra­da­tions de l’envi­ron­ne­ment. C’est dans ce con­texte que l’idée de décrois­sance, appuyée sur les tra­vaux de Nicho­las Geor­gescu-Roe­gen, est venue inter­ro­ger à nou­veau le modèle de déve­lop­pe­ment domi­nant et per­cu­ter nom­bre d’ana­ly­ses qui avaient oublié à quel point le capi­ta­lisme est en même temps et indis­so­cia­ble­ment pré­da­teur des acti­vi­tés humai­nes et socia­les, et de la nature. Face à la réces­sion peut-on encore for­mu­ler une cri­ti­que poli­ti­que de la crois­sance ?

Reve­nons d’abord aux défi­ni­tions pure­ment éco­no­mi­ques. L’inverse de la réces­sion, carac­té­ri­sée par une baisse de l’acti­vité éco­no­mi­que, n’est pas la crois­sance mais l’expan­sion. La crois­sance est carac­té­ri­sée par l’aug­men­ta­tion con­ti­nue, dura­ble et auto-entre­te­nue de la pro­duc­tion. Elle con­tient l’idée d’amé­lio­ra­tion et de pro­grès. On parle de trend sécu­laire de crois­sance pen­dant lequel l’acti­vité con­naît des pha­ses d’expan­sion et de réces­sion. La réces­sion actuelle ne signi­fie donc en rien l’arrêt de la pers­pec­tive de crois­sance et ne sau­rait être assi­mi­lée à la décrois­sance, quelle qu’en soit la défi­ni­tion. Les con­fu­sions sou­li­gnent tou­te­fois la fra­gi­lité et les ambigüi­tés de cette idée de décrois­sance.
Il est pour­tant impé­ra­tif de pour­sui­vre la cri­ti­que. À l’heure de la crise pro­fonde du modèle néo­li­bé­ral, ce ne sont plus les antien­nes de la glo­ba­li­sa­tion finan­cière et de la déré­gu­la­tion qui sont à l’ordre du jour.

Au moment où sont van­tés les méri­tes d’une régu­la­tion des mar­chés, réduite essen­tiel­le­ment à la socia­li­sa­tion des per­tes, et au moment où les ins­ti­tu­tions qui avaient pour mis­sion de pro­mou­voir la soli­da­rité ont été lami­nées, le secours sem­ble venir du côté de la crise éco­lo­gi­que. Un nou­veau con­sen­sus se cons­truit autour des bien­faits de la crois­sance “verte”, por­tée stric­te­ment par le mar­ché et les tech­ni­ques pour les plus libé­raux, avec en prime la régu­la­tion publi­que pour les autres. Le capi­ta­lisme, inca­pa­ble d’assu­rer le pro­grès social, se trou­ve­rait ainsi une mis­sion supé­rieure, celle de sau­ver l’huma­nité du péril éco­lo­gi­que.
Ainsi, pour l’éco­no­miste Jean-Paul Fitoussi, qui vient de publier la Nou­velle Éco­lo­gie poli­ti­que (1), il n’y a aucune limite à l’expan­sion capi­ta­liste si elle se réa­lise en déve­lop­pant, avec le con­cours de l’État, le capi­tal imma­té­riel, à savoir les con­nais­san­ces et la tech­no­lo­gie, seu­les capa­bles de faire recu­ler la loi d’entro­pie déve­lop­pée par Geor­gescu-Roe­gen. La sim­ple évo­ca­tion des limi­tes éco­lo­gi­ques ou bien encore celle des néces­si­tés de par­tage sont ren­voyées au regis­tre des “uto­pies tota­li­tai­res” ou à un idéal aris­to­cra­ti­que lorsqu’il évo­que le beau texte de Key­nes, Pers­pec­ti­ves éco­no­mi­ques pour nos petits-enfants, publié en
1930. En effet, pour Jean-Paul Fitoussi, “on peut déci­der d’une crois­sance aussi forte que l’on veut (donc d’un pré­lè­ve­ment cor­res­pon­dant sur les stocks de res­sour­ces) à con­di­tion de dis­po­ser d’un niveau de con­nais­san­ces suf­fi­sant pour assu­rer la péren­nité du sys­tème”. C’est la thèse néo­clas­si­que de l’infini sub­sti­tua­bi­lité des fac­teurs de pro­duc­tion, qui oublie les phé­no­mè­nes d’irré­ver­si­bi­lité, qui omet la pres­sion sur les res­sour­ces de l’éco­no­mie de “l’imma­té­riel” et qui, loin de renouer avec une pers­pec­tive poli­ti­que, s’en remet à la méca­ni­que éco­no­mi­que pour résou­dre les pro­blè­mes de l’huma­nité. Écou­tons plu­tôt Key­nes: “Sur­tout, ne sures­ti­mons pas l’impor­tance du pro­blème éco­no­mi­que, ou ne sacri­fions pas à ses néces­si­tés sup­po­sées d’autres ques­tions dont l’impor­tance est plus grande et plus dura­ble.

(1) La Nou­velle Éco­lo­gie poli­ti­que, Lau­rent Éloi et Jean-Paul Fitoussi, La Répu­bli­que des idées, édi­tions du Seuil, 2008.
* Gene­viève Azam est mem­bre du Con­seil scien­ti­fi­que d’Attac.


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