Dernière mise à jour 23/07/2017

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Les chroniques de la monnaie (4)

Pour cet épisode, nous allons examiner, ce qu’il advient lorsque l’État injecte des fonds pour la réalisation de “grands travaux” et les conséquences sur l’économie. Nous découvrirons là aussi que nous sommes très éloignés des poncifs qui circulent (plus rapidement que la monnaie, hélas !).

Les faits relatés dans le conte ci-dessous se sont déroulés dans un pays imaginaire, mais il se pourrait qu’ils vous évoquent des évènements météorologiques que nous avons eu à connaitre.

Le coût réel d’un investissement public.

Il y eut une fois, il y a fort longtemps, dans un pays qui s’appelait La Françutopie, une terrible tempête océane.
Des forêts entières furent abattues, mais surtout, le peuple de l’ouest vécut de très longues journées sans électricité, les pylônes et les lignes ayant été abattus.

Le Grand Ordonnateur manda son Grand Argentier et lui tint à peu près ce langage :

  • Monsieur le Grand Argentier, je désire que l’ensemble des câbles électriques de la Françutopie soient enterrés, afin que si survient de nouveau une si terrible tempête, le bon peuple n’en souffre plus et que les techniciens de l’électricité puissent passer les fêtes de fin d’année tranquillement au coin du feu, avec leur famille, au lieu de grimper sur des pylônes dans le froid et la pluie. Ceci également rendra plus accueillants les paysages de notre merveilleux pays pour les millions d’étrangers qui le visitent chaque année au grand bénéfice de notre balance des paiements.

  • Le Grand Argentier obtempéra, appela le directeur général de la Distribution d’Électricité en Françutopie (D.E.F.) et lui transmit les souhaits du Grand Ordonnateur.

  • Impossible, lui répondit celui-ci, cela coûterait 15 milliards d’eurosutopiques (€) TTC, nous n’en avons pas les moyens.

Le grand Argentier rapporta cette conversation au Grand Ordonnateur qui réfléchit quelques jours et ordonna que :

  1. La D.E.F. serait maître d’œuvre de l’enfouissement des lignes électriques en Françutopie.

  2. Qu’elle prendrait les sous-traitants qu’elle souhaitait

  3. Que les travaux seraient payés au fur et à mesure des avancements par l’État qui les financerait, ainsi elle n’aurait nul besoin de crédit bancaire, mais aux conditions suivantes (il s’agit d’hypothèses de travail bien sûr !!) :

  • Qu’il n’y aurait aucune importation, de matières ou de produits finis. Tout devait être extrait et transformé en Françutopie.

  • Que les entreprises sous-traitantes ne fassent, sur ce chantier, aucun bénéfice. C’est-à-dire que le flux d’argent entrant devait être intégralement distribué, soit en salaires, soit en paiement de fournisseurs amont, soit en Taxe Vraiment Admirable (1) qui est un impôt sur l’ajout de la valeur que réalise chaque créateur de biens ou de service, soit en charges en retour à l’État. Il n’y aurait donc aucun impôt sur ces sociétés puisqu’elles ne feraient pas de bénéfices.

  • Que seuls des salaires seraient payés, du balayeur au directeur, de telle manière que chacun ait la juste rémunération de son labeur et que chacun s’engage à dépenser ces salaires dans le commerce, au fur et à mesure, et à ne pas les immobiliser dans d’éventuels placements financiers que proposaient encore les banques de l’époque. Les actionnaires, n’ayant aucun labeur réel dans cette opération (ils se contentaient de toucher des jetons de présence aux Assemblées générales), ne percevraient aucun dividende.

  • Les amortissements seraient intégrés dans les coûts, à charge pour les entreprises d’effectuer les investissements de remplacement dans le cadre défini ci-dessus.

La D.E.F. chercha quelque temps les entreprises qui acceptaient ces conditions, et finalement en trouva deux, en décidant de se charger elle-même de raccorder les câbles aux extrémités, travail difficile et dangereux s’il en était.
La société Dufil qui fabriquait les câbles,
La Société Latranchée qui se chargeait de réaliser les tranchées et de poser les câbles au fond de ses trous.

Et l’on se mit au travail.
Je vous passe les difficultés que rencontrèrent les entreprises pour éviter toute fuite d’eurosutopiques à l’exportation, par exemple lorsqu’elles avaient besoin d’acheter une pelleteuse mécanique, du ciment, ou des ordinateurs, avec la certitude que tous les composants étaient fabriqués en Fransçutopie et que les matières premières qui servaient à les fabriquer ou à les faire fonctionner venaient également de Françutopie. Mais il est inutile de rentrer dans ce genre de détail.

Au bout du compte, tous les câbles furent enterrés en une année et la Françutopie retrouva ses paysages naturels.

Le grand Argentier mit plusieurs mois à comprendre comment l’enfouissement des câbles n’avait rien coûté à l’État françutopien et avait permis une augmentation substantielle de l’activité et par conséquence une diminution importante du chômage qui, à l’époque, frappait durement la Françutopie.
Il est vrai que, depuis sa sortie de l’ENA (2), il avait toujours été ministre du Grand Ordonnateur, et chacun sait bien que les ministres sont très peu au courant des véritables réalités économiques…
Mais il y avait, fort heureusement, quelques conseillers qui eux ne venaient pas de l’ENA, dans son ministère. Ils lui donnèrent quelques cours du soir et lui expliquèrent, pas à pas, ce qui s’était passé.

1 TVA: Taxe Vraiment Admirable dans la mesure ou elle a réussi à faire que ce soit les entreprises qui soient devenues percepteurs (fermiers généraux) de l’État… mais ceci est un autre débat…
2 ENA: Ecole Nullement Adaptée… est-il vraiment nécessaire de s’appesantir ?

Nous allons maintenant examiner, avec notre Grand Argentier, la manière dont la monnaie injectée par l’État circule (sortons rapidement calculettes et aspirine !).  Cependant avec un peu d’attention vous verrez que cela n’a rien de très complexe : il s’agit d’un tableau de chiffres. 

Le Grand Argentier finit donc par comprendre que toute production de biens réels ne coûte que du travail et des marges imbriqués, les matières premières étant fournies gratuitement par la nature (celle-ci n’ayant pas de compte en banque) et donc que seul coûte, en salaires, le travail pour les extraire ou les transformer.
Que l’argent ne se consomme pas et qu’il circule de mains en mains ! Que les chaînes en cascade représentent des cycles !
Que tant que de la capacité de travail est disponible, l’injection d’eurosutopiques (€) dans l’économie ne coûtait rien à l’État, sous réserve bien sûr qu’il ne doive pas payer de quelconques intérêts sur cette monnaie, fiduciaire ou scripturale, car, en définitive, tout argent mis en circulation par l’État revient à l’État.
Les agents de la D.E.F. passèrent, jusqu’à leur dernier jour, les fêtes de fin d’année avec leurs familles, malgré les autres tempêtes océanes dues au dérèglement général du climat sur la Planète, jusqu’à ce que celle-ci reprenne son équilibre au fur et à mesure de la diminution de la pollution et de l’excès d’activité des hommes.
Mais ceci est

Conclusion

De cette présentation il ressort que sous certaines conditions:

  • Toute injection de monnaie par l’État, à utilité de travaux collectifs qu’il commande aux entreprises privées, lui revient intégralement au terme d’un certain nombre de cycles (de l’ordre de 4 à 5 ans)
  • Que pour une injection de 15 Md’€ l’activité totale générée s’établit à 63 Md’€ car les activités secondaires générées ont un effet multiplicateur
  • Que, toujours pour une injection de 15 Md’€, les salaires bruts distribués le sont pour un total de 37 Md’€, et donc que le coefficient multiplicateur des salaires bruts est de 2,46.
  • Que 37 Md’€ , pour une moyenne de salaire brut de 22500 € annuel, représentent 1.640.000 emplois (qui deviennent pérennes dès lors qu’il y a injection de 15 Md’€ de commandes publiques annuelles). Ces emplois supplémentaires permettent soit de diminuer les prestations d’Assedic (donc les cotisations salariales et patronales), soit d’augmenter les prestations compensatoires envers les laissés-pour-compte de la société.
  • Que les cotisations sociales redistribuables représentent 23 M’d€.
  • Ce que l’on peut y voir aussi, compte tenu de la vitesse annuelle de rotation de la monnaie (actuellement entre 4 et 5) c’est qu’au terme d’une rotation, c’est-à-dire une année, l’Etat a déjà récupéré 75 % de la somme engagée.

Ces démonstrations restent valables quel que soit le bien ou service d’intérêt général, même s’il s’agit d’une bibliothèque municipale, sous réserve que ce soit l’État qui finance (ou rembourse la commune de son «avance de trésorerie», ce qui revient au même).

Corollaires

Les grands et petits travaux, biens collectifs d’utilité publique, présentent des avantages certains :

  • Ils procurent les biens d’équipement collectifs, vitaux pour le pays.
  • Ils procurent du travail à ceux qui n’en ont pas.
  • Ils permettent la création d’activités individuelles secondaires.
  • Ils permettraient, en injectant moins de 30 Md’€, de résorber totalement le chômage et l’exclusion.

Cette étude invite aussi à se poser quelques questions fondamentales :

  • Pourquoi l’État a t-il abandonné son droit de créer l’argent dont il a besoin, avec pour conséquence qu’il doit donc maintenant couvrir les déficits ( qui correspondent grosso-modo aux intérêts payés) en empruntant sur le marché financier? (je reviendrai dans le prochain épisode sur le sujet de la dette de l’État; nous y verrons là aussi le rôle de l’intérêt et ce que cela nous coûte)
  • Pourquoi refuse t-il de lancer les grands travaux dont nous avons besoin (ferroutage, enfouissement des lignes électriques, investissement dans la recherche, développement des énergies renouvelables, indépendance logicielle et informatique, etc, et en allant plus loin, l’aide aux PVD sous forme de “plan Marshall”)

Je n’ai pas de réponse à ces dernières questions… Comment les banquiers ont-ils obtenu de nos dirigeants le droit exclusif et exorbitant de créer la monnaie ?


L’État dit “je n’ai pas d’argent”, alors qu’il a tout fait pour ne pas en avoir.
L’État dit “je n’ai pas d’argent pour créer de l’emploi “, alors que l’emploi n’en consomme pas.

“Coûter cher” signifie simplement “coûter beaucoup de travail…”
C’est justement l’objectif recherché pour résorber le chômage.


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Edrobal

Auteur: Edrobal

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Commentaires (4)

Alan Alan ·  14 novembre 2009, 14h37

J’aime beau­coup cette chro­ni­que de la mon­naie, car j’ai le sen­ti­ment que nous som­mes peu infor­més sur les tenants et les abou­tis­sants de la mon­naie, tout en subis­sant malen­con­treu­se­ment ses effets. Je n’ai pas assez d’armes à mon goût pour affron­ter les argu­ments éco­no­mi­ques, donc cette chro­ni­que tombe à pic.

Cepen­dant, je me per­mets d’atti­rer votre atten­tion sur le fait que les deux pre­mière chro­ni­ques «se suf­fi­saient à elles-mêmes». Leur cons­truc­tion était très claire, aérée, et on voyait bien où allait l’argent, d’où il venait, etc. La der­nière chro­ni­que me laisse son­geur, et j’ai l’impres­sion de ne pas tout bien com­pren­dre : le rôle de l’État dans l’éco­no­mie me sem­ble appa­raî­tre tout à coup, sans plus d’expli­ca­tions. Il me sem­ble que c’est pour­tant une ques­tion qui divise les par­tis et les éco­no­mis­tes.

J’ai l’impres­sion que pour une fois, vous tein­tez votre pro­pos éco­no­mi­que d’une cri­ti­que. Bien sûr, avant aussi, mais ici, j’ai l’impres­sion de ne lire que cela, et de ne pas avoir appris un véri­ta­ble ‘con­cept’ en éco­no­mie. (Si ce n’est qu’en France, les mar­chés publics devraient n’employer que des Fran­çais ?) Par ailleurs, le rôle de la TVA, de l’ENA, etc., sont cri­ti­qués sans jus­ti­fi­ca­tion solide, c’est car­ré­ment léger : je ne peux pas par­ler éco­no­mie sim­ple­ment en ayant une ‘opi­nion’ sur la TVA et l’ENA. :)

Ceci dit, je vous remer­cie de votre chro­ni­que… en atten­dant la suite !

À bien­tôt, pour la pro­chaine chro­ni­que !

edrobal edrobal ·  14 novembre 2009, 16h44

Le but de ces chro­ni­ques est de faire com­pren­dre que la mon­naie en elle-même n’est pas une res­source et qu’elle n’a pas de rai­son intrin­sè­que d’être limi­tée. La mon­naie est un agent per­met­tant de lier un besoin à une res­source.
Si la mon­naie est limi­tée alors que le chô­mage a libéré une quan­tité de res­source humaine, c’est que les États ont aban­donné leur pou­voir de “bat­tre mon­naie” au pro­fit - c’est le cas de le dire - d’ins­ti­tu­tions pri­vées et ce, en appli­ca­tion de la théo­rie néo-ultra-libé­rale cher à l’axe Rea­gan-That­cher-Blair-Bush, le véri­ta­ble “axe du mal”.
Cette chro­ni­que pro­longe donc les pré­cé­den­tes avec, il est vrai, un peu plus de tech­ni­cité. Par ailleurs, la cri­ti­que du sys­tème est un des buts de ces chro­ni­ques. Je ne pense pas que qui­con­que ait pu l’igno­rer.
Enfin quant à l’opi­nion néga­tive sur la TVA et l’ENA, si elle n’est pas moti­vée, c’est que ce n’est pas le sujet, ce qui n’empê­che pas que je la par­tage avec bien d’autres.

Alan Alan ·  18 novembre 2009, 14h01

OK. Vous avez sans doute rai­son, et j’entends, je com­prends que vous pen­siez votre pro­pos de façon très pré­cise. Mon pro­pos est de vous sug­gé­rer de ras­su­rer le lec­teur sur ce qu’il peut com­pren­dre grâce à vos arti­cles. Dans les trois pre­miers arti­cles, on com­prend net­te­ment qu’il y a une his­to­riette qui illus­tre un ‘con­cept’ de l’éco­no­mie en tant que science. Libre à cha­cun ensuite de vous sui­vre pour accep­ter de bou­ger les cho­ses dans sa tête, mais au moins, les ‘con­cepts’ avan­cés sont clairs : ils sont vali­des au sein de la fic­tion.

Ici, vous don­nez un exem­ple de fic­tion et un ‘con­cept’ asso­cié (la redis­tri­bu­tion de l’argent de l’état au sein de l’état), mais cela me sem­ble /magi­que/ comme dénoue­ment, ou du moins, bien plus magi­que que dans les autres his­to­riet­tes. J’entends déjà l’axe libé­ral rétor­quer que l’état fait tout mal, à la mode «com­bien ça coûte ?», et je ne sais pas bien quoi lui répon­dre : si ça a mar­ché une fois, pour­quoi cela mar­che­rait-il en géné­ral ? Votre fic­tion, de mon point de vue, dés­sert le con­cept, par sa magie : j’ai l’impres­sion que ça arrive sans rai­son. Et d’ailleurs, du coup, je ne suis pas sûr d’avoir bien com­pris pour­quoi ce n’est pas ‘magi­que’, toute cette his­toire.

Rien à voir, mais dans les autres his­toi­res, on res­tait dans un cadre assez ‘humain’, et là on passe direc­te­ment à un niveau éta­ti­que, ce qui sou­lève beau­coup de ques­tions chez moi sur ce qu’est l’état dans l’éco­no­mie, ou sur ce qu’il devrait être. Bref, j’arrête mes jéré­mia­des, et je vous laisse sur cette der­nière inter­ro­ga­tion : pour­quoi avoir ‘numé­roté’ cette arti­cle «suite» alors que les autres sont numé­ro­tés 1 2 3 ? On s’y perd ! Peut-être qu’un lien qui regroupe tou­tes vos his­to­riet­tes seraient un bon atout.

highlander87 highlander87 ·  27 novembre 2013, 01h05

Cher rédacteur de cet article,

Je lis tous vos articles depuis quelques temps et c'est un vrai régal que de lire la manière dont vous mettez en évidence toutes les illusions dans lequel nous baignons. Merci du fond du cœur pour ce que vous faites. Il n'est pas de meilleur moyen de participer au sauvetage de la planète qu'en participant de manière active à l'éveil des conscience.

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