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Aucun homme ne vaut 0,5 ou 1,5

Mabesoone_LM_12-11-11.jpgAujourd’hui, je suis allé donner une conférence dans un temple a Tokyo, le Hongyoji, dans le quartier de Nippori.
Dans ce temple, le célèbre poète de haïkaï KOBAYASHI Issa (*) a souvent séjourné, il y a deux siècles environ. Alors, tous les ans, le moine qui vit là, un vieillard adorable et fin lettré, organise un « Festival Issa ».

Bref, j’ai pu rencontrer aussi six ou sept poètes contemporains célèbres, qui venaient pour participer au jury du prix de ce festival. Presque tous, dès qu’ils m’ont aperçu, se sont exclamés : « Ah… un grand merci pour le recueil “APRÈS FUKUSHIMA” que vous m’avez envoyé l’autre jour ! J’ai été très ému… Je vois que vous portez le même ruban jaune qui figure sur la couverture de votre recueil… Je sais, c’est le signe anti-nucléaire ! ».

Cela fait plaisir. En fait, autant le monde de l’édition de poésie traditionnelle au Japon est muselé par les annonceurs du lobby nucléaire, autant les poètes eux-mêmes sont presque à 100% de mon coté. C’est ce que j’ai senti, en tous les cas. Normalement, je devrais voir les photos prises aujourd’hui dans quelques magazines spécialisés d’ici deux mois. J’espère seulement que mon ruban jaune ne sera pas gommé au photoshop !!

Lors de ma conférence, à plusieurs reprises, j’ai fait des parallèles entre mon sujet et le problème du nucléaire. C’est un peu toujours le même discours, mais je ne me lasse pas de le tenir, à chaque conférence :

« Mesdames, Messieurs, l’énergie nucléaire, me semble-t-il, repose toute entière sur une base simple, la discrimination. Les grandes villes consomment l’électricité, mais les risques des centrales nucléaires sont largement supportés par des villageois de provinces éloignées. Les adultes gagnent de l’argent avec le nucléaire, mais ce sont les enfants qui héritent des maladies induites par les radiations, et qui doivent en plus s’occuper de nos déchets. Eh bien, justement, le poète Issa, dont je vais vous parler aujourd’hui, lui, il s’est battu toute sa vie contre ces deux discriminations. Ayant perdu sa mère à l’âge 3 ans, il a souffert toute son enfance de discriminations de la part de sa belle-mère. Puis, afin de privilégier le demi-frère, ladite marâtre a décidé d’envoyer le pauvre gamin à Edo (actuel Tokyo) comme domestique. Doué d’une intelligence exceptionnelle, il fut vite reconnu comme un des poètes les plus novateurs de la capitale… MAIS, il était mal né !
Dans une société de classes, un paysan des montagnes de l’actuel Nagano ne pouvait prétendre au statut de « Maître de Haiku ».
Par là, j’essaie de vous dire ceci : autrefois comme aujourd’hui, en France comme Japon, ou n’importe où dans le monde, chaque homme vaut simplement 1,0 être humain. Aucun homme ne vaut 0,5 ou 1,5, etc… Pour être plus clair, un enfant de Minami-Soma [1] vaut 1,0 être humain, pas moins que le petit fils du Premier Ministre Noda. Ils doivent être traités de la même façon, c’est tout. ».

Les applaudissements qui ont suivi m’ont réchauffé le cœur.

Puis j’ai regardé mon compteur Geiger dans ma poche : même au fond du temple, il marquait entre 0,19 et 0,22 microsieverts/heure, à un mètre de haut…

Les bouddhas avaient l’air de pleurer.

Notes :

(*) KOBAYASHI Issa est un célèbre poète de haïkaï à propos duquel j’ai écrit ma thèse

[1]  à 20 km de Fukushima Daiichi


Post-scriptum

Comment parler de la vie et de l’avenir quand on a vécu une catastrophe nucléaire ? Au Japon, des auteurs ont publié en septembre un recueil collectif de haïkus, ces poèmes japonais extrêmement brefs, pour exprimer leur ressenti, leurs peurs, leurs espoirs. Voici la préface de ce recueil, intitulé « Après Fukushima ».

(Re)lire l’article « Raconter le monde après Fukushima »


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Laurent Mabesoone

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