Dernière mise à jour 24/07/2017

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La naissance du fascisme : Benito Mussolini

Couv_naissance_du_fascisme.jpg Ivo Andrić ou Andritch (1892 – 1975) est, à ce jour, le seul Prix Nobel de littérature (1961) yougoslave. Écrivain, journaliste, il a aussi été diplomate. Il est âgé de 28 ans quand en 1920 il est nommé à l’ambassade du royaume des Serbes, des Croates et Slovènes auprès du Vatican. Cette nomination lui permettra d’observer l’atmosphère insurrectionnelle et chaotique qui a cours en Italie au début des années 20, ambiance proto-fasciste qui sera le lit de la montée inexorable et violente de la réaction. Deux autres séjours en Italie le conforteront dans son analyse du fascisme naissant et du développement de la dictature mussolinienne.

Je vous propose ici un deuxième extrait tiré d’un recueil de neuf textes dont le titre est La naissance du fascisme (Éd. Non lieu, 2012) et dont la première de couverture illustre ce billet. On lira avec profit l’introduction et les notes de Jean-Arnault Dérens, agrégé d’histoire, universitaire mais aussi créateur et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, portail électronique francophone qui traite de l’actualité des pays de l’Europe du Sud-Est en général et des pays slaves du sud (yougoslaves) en particulier.



Jugoslavenska njiva, Zagreb, 1923

Partout dans le monde il arrive que des personnalités de premier plan et des faits de portée générale se déforment et s’amplifient dans les articles de presse et dans les cerveaux échauffés de la province désoeuvrée qui se plaît tant à décerner à autrui les qualités dont elle-même est dépourvue. En Italie, c’est là, semble-t-il, un phénomène ordinaire : ici, hommes et événements deviennent fréquemment des légendes avant même leur entrée dans l’Histoire.

Avec M. Benito Mussolini [Fr., It.] et quoique le cas ne soit pas tout à fait identique, il en est ainsi. J’ai devant moi trois de ses biographies1 illustrées d’imposants portraits et chargées de symboles manifestes d’immortalité anticipée. Tant que M. Mussolini n’était qu’un journaliste pauvre et ambitieux, il n’existait aucune biographie de lui, et ce qui s’écrit aujourd’hui ne relève plus de la biographie. Dans toutes, Benito Mussolini apparaît tel que souhaité par les masses italiennes et tel que nécessaire à l’Italie. Sous nos yeux, se modèle l’exemple vivant d’un homme qui sombre dans son action, perd ses traits propres, authentiques, et se voit attribuer le visage et cette signification que les masses et les événements sont prompts à conférer et les temps plus prompts encore à altérer. En conséquence, on comprendra que ces biographies écrites dans les derniers mois de 1922 à des fins, soit de propagande, soit de glorification du chef et dictateur, ne possèdent pas toutes une force de conviction égale ni ne peuvent constituer la seule et unique clef permettant de pénétrer cette forte personnalité, son évolution et son ascension. Nous tâcherons néanmoins d’extraire de la masse de lieux communs, d’envolés stylistiques et d’exagérations patriotiques, l’homme vivant et sa destinée, de présenter l’émergence de l’intéressant dictateur tel qu’il se révèle à nous dans ses discours et actions d’avant son accession au pouvoir.

Benito Mussolini est né, comme il l’écrit lui-même dans une autobiographie, le 29 juillet 1883 à Varano de Costa, commune de Predappio, dans la province de Romagne. « Le soleil depuis huit jours déjà était entré dans la constellation du Lion. » Son père s’appelait Alexandre, il était autodidacte, forgeron de profession, et socialiste de conviction. Entre 4 et 5 ans, Benito Mussolini apprend à lire et à écrire, et plus tard fréquente l’école. Querelleur et turbulent, il rentre souvent chez lui la tête cassée, mais plus fréquemment encore, c’est lui qui casse celle des autres. Avec délectation, il chaparde des fruits dans les vergers et des oiseaux dans les pièges posés par d’autres. Sa mère dévote le mène à l’église, mais l’encens, les fleurs, et les l’orgue le troublent et lui causent une émotion désagréable. On l’envoie ensuite étudier à Faenza chez les Salésiens. « Un fringant galopin, dirait-on » estimera le prieur. Il y reste plusieurs années, jusqu’à son renvoi pour avoir porté un coup de couteau à un camarade qui l’avait provoqué. Il termine ses études à Forli puis, au terme de longues recherches, obtient un poste d’instituteur dans l’école du village de Gualtiéri.

Au temps, déjà, de l’école à Forli, il écrivait des sonnets révolutionnaires et des critiques littéraires pétries de caractère. Instituteur à Gualtiéri, il mène une vie agréable et paisible. « Chaque dimanche on donnait le bal. J’y allais moi aussi. »

Mais depuis longtemps il est dit quelque part : « Dommage qu’un esprit d’une telle hauteur doive n’être qu’un simple instituteur » et Mussolini se résout à partir en Suisse pour voir le monde, apprendre et chercher le bonheur.

Rapidement il épuise ses maigres avoirs. Il est contraint de gagner son pain en portant des briques sur un chantier, de coucher sous les ponts, et aussi de mendier jusqu’à ce qu’un jour on l’appréhende pour vagabondage et désœuvrement. Il a donc vécu suffisamment de temps en Suisse, « allant de la prison à l’université ». Il regagne sa Romagne natale. Devient journaliste. Organise des grèves, harangue les foules et connaît ses premiers succès d’orateur et ses premières désillusions. Il part à Trente où il travaille au Popolo, le journal du défunt Cesare Battisti2, mais très vite la police autrichienne l’expulse et le renvoie en Italie. À Forli il fonde le journal Lutte des classes. Il se signale par sa véhémence et sa ténacité dans le combat. On fait appel à lui comme rédacteur d’Avanti. Du fait de son tempérament, dès cette époque, il entre en conflits avec les marxistes orthodoxes moins radicaux. Il organise les « semaines rouges » qui, par les incendies et les violences de toutes sortes dons elles s’accompagnent, terrorisent les grands propriétaires et, par leur brutalité démesurée, deviennent une source d’inquiétude pour les dirigeants du parti socialiste. Mussolini alors déjà rejetait la discipline de parti et, par ses méthodes très radicales et moins socialistes, commençait à se heurter à la direction.

Au début de la guerre, en 1914, c’est un révolutionnaire inflexible, un esprit international qui ne connaît ni frontière ni nationalité mais uniquement les intérêts du prolétariat dans sa globalité. Maintenant que Mussolini est président du Conseil et dictateur de l’Italie, les journaux socialistes aiment à rapporter des extraits de ses articles et lettres privées datant de cette époque. Et les lire aujourd’hui n’est pas dénué d’un certain intérêt.

Mais sitôt passé les premiers mois de guerre se produit chez Mussolini un revirement inattendu, brusque et complet dans le jugement qu’il porte sur la guerre et sur les tâches incombant à la sociale démocratie dans cette même guerre. C’est un point obscur que toutes ces biographies passent sous silence ou évoquent à coups de phrases creuses.

Sa foi dans le socialisme, dit l’un de ses biographies, jusqu’alors n’était pas globale, et « le fait grandiose que constituait la guerre européenne a précipité sa crise intellectuelle et spirituelle ». Comme le proclame haut et fort et confusément un autre biographe, « des barricades de l’opportunisme il a sauté avec impétuosité dans les tranchées de la foi ».

Il prône ouvertement que la guerre européenne est un phénomène révolutionnaire qui favorisera nécessairement l’écroulement des plus hauts remparts de la réaction : l’Autriche et l’Allemagne. À cette fin, il faut, conjointement avec la bourgeoisie, jeter toutes ses forces dans la guerre jusqu’à la victoire, et le processus révolutionnaire, ensuite, trouvera sa voie et poursuivra sa marche en avant. La direction du parti socialiste, alors l’une des plus orthodoxes d’Europe, à l’unanimité s’insurge contre cette thèse dont son rédacteur en chef est le chantre. Et le 25 novembre Mussolini est exclu du parti. Lors de la dramatique session tenue en ce jour décisif, il défend sa conception comme étant la seule authentiquement révolutionnaire et bénéfique pour le prolétariat. Dans sa défense, éloquente et audacieuse, peuvent effectivement se deviner certains traits du futur dictateur.

« Le temps dira, lance-t-il à ceux qui le jugent, qui de nous avait raison et qui avait tort sur cette question effroyable qui, jusqu’à présent, jamais encore ne s’était posée au socialisme pour la simple raison que dans l’histoire de l’humanité, jamais il n’y a eu de conflit semblable à celui-ci où des millions et des millions de prolétaires sont dressés les uns contre les autres. Une guerre semblable à celle-ci n’est pas une chose quotidienne, elle rappelle l’époque napoléonienne. En 1814, il y eut Waterloo ; en 1914 peut-être qu’un autre principe sera jeté à bas et qu’une autre couronne volera en éclats, peut-être que la liberté sera sauvée et que s’ouvrira une nouvelle ère dans l’histoire du monde et notamment dans l’histoire du prolétariat qui, à tous les moments critiques, m’a vu à cette place, de même qu’il me voyait au combat dans la rue. Mais je vous le dis : dès cet instant, je n’aurai ni pardon ni pitié pour tous ceux qui, en cette heure tragique, n’osent dire leur mot de peur de s’entendre huer et injurier. Je n’accorderai pas de rémission et je ne connaîtrai pas de pitié pour tous les fourbes et les lâches ! ».

Exclu du parti socialiste, le même mois il fonde son journal, Popolo d’Italia, quotidiano socialista

De ces polémiques passionnées qui alors se font jour, B. Mussolini apparaît avec deux visages diamétralement contraires. Pour ceux qui étaient encore récemment ses amis, pour le puissant parti socialiste tout entier, c’est un traître honni, un renégat aventuriste, un transfuge avide d’or français dont le journal nouvellement créé a été conçu dans la caisse de l’ambassadeur de France, M. Barrère. Pour les nationalistes interventionnistes, c’est un idéaliste, « un homme qui s’est dressé, seul et sans peur, contre la marée de ses ennemis, un homme d’une rare conscience et d’une témérité inouïe ».

Quel visage est le bon? Dans la brume et la fumée de ces furieuses et fatales polémiques discerner la vérité historique n’est pas chose aisée. Nous n’examinerons pas ici les motivations de la conversion de Mussolini ni les moyens qu’il a mis en œuvre dans l’action. Les deux biographies, qui débordent de foi et d’enthousiasme, ne sont guère susceptibles de nous offrir les matériaux propices à cet examen. Une chose désormais est claire : à cette époque déjà, et même sans l’admettre, Mussolini avait abandonné la position d’idéologue socialiste et s’était mis à pratiquer la « politique de la réalité » et à œuvrer en fonction des « besoins de l’instant » pour reprendre l’expression dont il aime user aujourd’hui. Voici, en guise de preuve, un passage caractéristique du grand discours qu’il a tenu à Parme en décembre 1914 :

« Parallèlement au mouvement pacifique citoyen au sujet duquel il est inutile de gaspiller sa salive, existe un second mouvement pacifique de nature internationale, ouvrier celui-ci. Dans cette guerre, lui aussi a révélé son insuffisance. Les Allemands, qui devaient prêcher l’exemple, se sont rangés, comme un seul homme, sous la bannière du kaiser. La trahison des Allemands a contraint les travailleurs des autres États à adopter à leur tour le point de vue de la nation et de la défense nationale. L’unanimité nationale allemande a automatiquement déclenché l’unanimité nationale des autres pays. On dit à juste titre qu’il en est de l’Internationale comme de l’amour : nécessité est de jouir à deux faute de quoi on tombe dans l’onanisme. L’Internationale n’existe pas. Depuis hier elle est morte, et il est impossible de prévoir comment naîtra et quelle sera celle de demain. La réalité ne se laisse pas gommer, ni survoler, et cette réalité, la voici : des millions et des millions d’hommes – en majorité des ouvriers – se font aujourd’hui face dans les plaines ensanglantées d’Europe. Les neutralistes s’égosillaient à crier « À bas la guerre ! » sans même remarquer le grotesque et la lâcheté de ce slogan. Cruelle est l’ironie de crier « À bas la guerre ! » alors que l’on se bat et que l’on meurt dans les tranchées. »

La tonalité fondamentale de ses discours d’alors est : « il faut agir, bouger, se battre, et, si nécessaire, mourir. Jamais les neutralistes n’imprimaient de cours aux événements, ils s’y soumettraient. Le sang est le moteur qui lance la roue de l’Histoire. »

Pendant ces sept mois de neutralisme, de novembre 1914 à mars 1915, il déploie une grande activité pour promouvoir la guerre, il investit toute son énergie juvénile et son tempérament tempétueux, mais aussi toute l’expérience acquise et tout son instinct politique inné. Il se déplace, harangue, écrit, exhorte, flatte, provoque, brandit au roi la menace d’une République, à Giolitti et à ses ministres celle d’un massacre, à l’Italie toute entière celle de la révolution. Assurément, parmi les interventionnismes personne à l’exception de d’Annunzio ne préconise avec autant d’énergie et de succès l’idée de participation à la guerre.

Lorsque le 24 mai 1915 l’Italie entre finalement en guerre, Mussolini ne monte pas aussitôt au front ainsi que l’ont fait d’Annunzio et la majorité des autres interventionnistes. Ses adversaires le traient d’« embusqué », et ses amis eux-mêmes lui en font grief. Bissolatti qui, malgré son âge et sa santé fragile, est déjà au front en tant que sergent, lui fait savoir sur le ton du reproche qu’il est temps de jeter la plume et de saisir le fusil. Mais dès que la classe de Mussolini est appelée à se battre, il part à son tour comme caporal au 11ème régiment de Bersagliers.

Le journal tenu par Mussolini au front a été publié récemment. Ce sont des observations et des notes surprenantes de brièveté et de sécheresse. Elles révèlent un homme d’action qui fuit, voire méprise la réflexion.

Quelques mois plus tard, le caporal Mussolini est blessé. « Dans la tranchée de première ligne » au dire de ses partisans. « À l’arrière, par un obus perdu » au dire de ses ennemis.

S’étant ainsi acquitté de sa dette de sang, et une fois rétabli de sa blessure, il retourne à Milan afin, par ses articles et discours, d’expliquer, de populariser les buts de la guerre, d’inciter les combattants à tenir bon et l’arrière à ne pas perdre courage.

Survient la défaite de Caporetto3. Depuis que l’Histoire existe, les peuples ont toujours cherché des responsables aux défaites, et ce, toujours en dehors de leur milieu. Fin connaisseur des masses, Mussolini ne cède pas un seul pouce de terrain, il ne fait pas acte de repentir, ne se laisse pas gagner par le découragement, il accuse. Alors que les opinions commencent à incriminer les va-t-en-guerre, avec une grande rouerie il pointe du doigt le camp opposé : les socialistes qui ont saboté son action et la direction suprême du parti qui l’a conduit sur une voie erronée. Dans le grand et habile discours qu’il prononce à Rome début 1918, avec l’intrépidité d’un tribun né, il se présente devant la foule afin de flatter, de la culbuter, de l’aimer.

Nous nous attarderons sur ce discours qui, à bien des égards, est caractéristique de la personnalité de B. Mussolini.

Avant toute chose, il se livre à examen de conscience par rapport à la débâcle de Caporetto, examen qui, naturellement, se révèle absolutoire pour lui et les siens et dévastateur pour ses adversaires. Nous sommes tous coupables, dit-il. Et nous qui, en mai 1915, souhaitions la guerre, nous aussi avons commis une grande erreur que maintenant nous expions. « Nous qui voulions la guerre devions alors nous saisir de tout le pouvoir !  (Tempête d’applaudissements.)

Et après s’être adressé à lui-même et aux siens le reproche de la noblesse et de la circonspection comme étant leur unique tare, il s’en prend violemment à la direction suprême, « des hommes du passé, des bureaucrates qui ont versé bien trop d’encre dans les plaies du peuple ». Il attaque les socialistes qui, à la Chambre, ont qualifié la guerre de « vain massacre » alors que la fleur de la jeunesse italienne périssait au front. Il cite la Russie comme épouvantable exemple d’égarement pacifique. Devant 15000 personnes ressentant la honte de la défaite et ravis de s’entendre dire qu’ainsi ils allaient rejeter la faute sur d’autres, Mussolini, le teint jaune, les lèvres bleues, le regard embrasé, tonne :

« Le temps n’est pas aux pleurs ni à la conduite d’une politique douçâtre. Le temps n’est pas aux anges dans cette guerre démoniaque ! Je suis en quête d’hommes brutaux. Je suis en quête d’un homme cruel qui possèdera l’énergie pour briser, l’inflexibilité pour châtier, pour porter des coups sans hésitation aucune, pour cogner d’autant plus fort que le coupable est haut placé. (La foule, saisissant l’allusion, se met debout, éclate en applaudissements.)

Je me suis à dessein plus longuement attardé sur cette sortie de Mussolini qui, le mieux, révèle combien l’apparition du dictateur Mussolini n’est pas un phénomène aussi fortuit et inattendu qu’il paraît fréquemment aux profanes.

Lorsque la guerre prend fin, l’Italie se retrouve épuisée par le combat, insatisfaite des fruits de la victoire, déchirée par les crises économique et politique. Dans cette gueule de bois d’après-guerre, les masses italiennes toujours enclines au désordre et aux extrémités oscillent sous les idéaux qui, arrivant de Russie et propagés dans le pays lui-même, répondent si bien aux aspirations spirituelles et à la lassitude physique de ces mêmes masses. Nous avons en son temps et ici même (voir Jugoslavenska njiva, 1923, II, p. 344) brossé un bref tableau de la situation d’après-guerre en Italie. Débute alors sans doute la période la plus pénible tant pour Mussolini lui-même que pour l’idéologie qu’il prône.

Il semble effectivement que Mussolini avait raison lorsqu’en novembre 1914, il parlait de la guerre comme étant un phénomène révolutionnaire, lorsque, dans ses discours à ses camarades socialistes, il promettait comme résultantes de la guerre la faillite des vieux principes, la chute de nombreuses têtes couronnées, et un avenir meilleur pour le prolétariat. Mais étrange est la marche de l’Histoire : à présent, c’est Mussolini qui est insatisfait des conséquences que lui-même avait prophétisées. Car, et la chose vaut d’être dite ici, pendant les quatre années de guerre, il a eu le temps de faire place totalement nette en lui-même et de rompre avec son passé qui était tout entier le socialisme. Le « phénomène révolutionnaire » qui, dans l’après-guerre, s’embrase dans toute l’Europe, depuis longtemps fermentait en lui, il s’est élucidé et a sédimenté en une conviction forte, aux antipodes de la précédente. Dès 1917, il retire de son journal Popolo d’Italia le sous-titre « journal socialiste ». Un abandon d’ordre purement typographique car, en réalité, socialiste, le journal ne l’était plus depuis longtemps.

Mussolini a rompu avec le socialisme ; dans son sang n’en subsistent pas moins nombre de ses méthodes et l’expérience multiple et difficilement acquise d’organisateur et de connaisseur des masses. Ces méthodes et cette expérience ont su servir la contre-révolution - concrètement, le refoulement du socialisme et son exclusion totale de la vie publique -, mais cela, uniquement par la suite. [NdE : c’est moi qui souligne ce passage]

En mars 1919, il effectue une première tentative dans le domaine de l’organisation. À Milan, sous sa présidence, se rassemblent les ex-interventionnistes, des hommes en majorité sans pouvoir politique ni grand prestige social, et il jette les bases de la petite et vague Union des Combattants (Fascio dei Combattenti). Le programme est large et flou, nationaliste en substance et, par ailleurs, truffé de nouveautés sociales sans lesquelles il était à l’époque impossible de concevoir un programme en Italie et que plus tard seulement le fascisme pourra et osera jeter au rebut comme autant de fanfreluches.

Toute la presse italienne a traité cette première et réellement blême tentative, soit par des notes méprisantes, soit, au mieux, par un silence apitoyé. Subodorant sans doute que la politique de la ligne droite est la meilleure, Mussolini hausse encore le ton et navigue contre le temps autant que faire se peut. Dans ses articles d’alors percent une colère à peine rentrée et un poing serré. Au dédain et au silence de la presse il répond : « Mais viendra le jour où c’est vous qui parlerez du fascisme. Oh oui, pour en parler, vous en parlerez ! »

Aux élections de 1919, M. Mussolini présente sa candidature à Milan, mais sa liste n’obtient pas mille voix. Plutôt que des votants, passent sous ses fenêtres d’interminables cortèges socialistes qui scandent : « Vive la Russie ! À bas Mussolini ! » En ce temps-là, relate un journaliste, il gardait près de lui, à la rédaction de son journal, un gros revolver de cavalerie et menaçait d’« en tuer au moins deux avant qu’on ne le tue. »

En mars 1919, se tient le deuxième Congrès du Fascio, à Florence. Encore insignifiant par le nombre et le renom de ses participants, ce congrès ne révèle que l’étendue chez les fascistes des divergences dans l’appréhension de la société et de l’État. Sont rassemblés des républicains et des monarchistes, des catholiques et des libéraux, des grands propriétaires et des semi-communistes. Mussolini affiche alors visiblement une sympathie plus marquée pour la gauche libérale et républicaine de l’Union, mais en usant surtout de son « sens pratique latin » se cantonne suffisamment dans le flou et s’efforce de tenir en main les deux ailes. Le fascisme toutefois se développe et, ce faisant, de plus en plus élimine les hommes de gauche. Ce qui ne pouvait manquer d’arriver, le capital italien et la grande propriété ont commencé à le financer et l’Italie monarchiste officielle à le tolérer et à le protéger.

Qui a suivi l’ascension de Mussolini depuis la création du Fascio, puis sa progression, a pu voir de jour en jour et toujours davantage s’effacer en lui les traces du passé.

Avec son « sens pratique latin », il reconnaît finalement et la monarchie et la papauté, et « dans les masses esclaves de l’athéisme et de la démagogie, se met à propager sa parole, religieuse et aristocratique ».

Aux élections de 1921 le Fascio dei Combattenti entre dans le bloc dit nationaliste, en compagnie des autres partis bourgeois et, grâce à cette participation, à la désunion des socialistes, et à sa propre énergie qui, dans la plupart des cas ne se différencie aucunement de la terreur, obtient après une lutte acharnée plus de vingt mandats. Mussolini est élu dans deux circonscriptions, à Ferrare et à Milan, dans ce même Milan qui, trois petites années auparavant, ne lui accordait guère plus d’une centaine de suffrages et le saluait d’un « A morte Mussolini ! »

En novembre 1921 se tient le troisième Congrès du Fascio, cette fois à Rome ? Le fascisme s’est alors considérablement renforcé et possède déjà sa petite histoire et sa grande hiérarchie. Mais il demeure encore et toujours un mouvement amorphe. Mussolini en est le régulateur, celui qui, en dépit de l’opposition des fanatiques, lui donne une forme constante, quoique élastique, de parti politique et lui assigne des tâches concrètes, le préservant ainsi des errements et de la logorrhée idéologique. La victoire de ses thèses au Congrès de Rome signifie du même coup la victoire définitive de sa personnalité au sein du mouvement tout entier. Il s’y affirme comme principale et unique personnalité, comme véritable chef.

D’Annunzio, la seule personnalité plus marquante de l’Italie nationaliste, est déjà à bout de forces. Mussolini, qui l’avait soutenu lors de l’aventure de Rijeka4, déclare désormais publiquement que d’Annunzio a bien mérité de la patrie, mais qu’en « esprit exclusivement héroïque et lyrique », il s’est trompé dans ses calculs et n’a pu discerner « l’abîme qui sépare la poésie de la prose cruelle de la politique ».

Le mouvement fasciste lui-même ne compte cependant pas d’hommes forts et en vue. Mussolini y est le seul à connaître les nécessités économiques et les besoins vitaux des différentes couches sociales, à être au fait des grands mouvements sociaux et à y avoir pris part, à posséder une grande expérience dans le domaine de la politique et de l’organisation et des qualités innées d’homme apte à se battre et à commander. L’entourent, soit des hommes jeunes, idéalistes, des collaborateurs actifs et modestes sans grande expérience ni perspectives, soit des aventuriers, des esprits inquiets, des hommes ayant une formation militaire et une compréhension militaire des choses et qui ne pensent pas tenir le haut du pavé. Quant aux avocats éloquents et aux professeurs, Mussolini les a soumis grâce à sa forte personnalité, sinon il les a écartés.

La période qui sépare le Congrès de Rome de la marche sur Rome d’octobre 1922 est marquée pour le fascisme par un afflux incessant de forces. Parallèlement, Mussolini prend de plus en plus des allures de dictateur, comme si en exerçant la dictature dans le parti il s’entraînait pour celle qu’il instaurera à l’échelle de l’État qui l’attend. Il montre tous les attributs du dictateur : impudence, perspicacité, et capacité à organiser. Il pénètre l’âme des foules auxquelles il veut s’imposer et met habilement à profit leur mauvaise humeur de l’instant. Il introduit dans la vie publique le décorum et le cérémonial, proscrits depuis l’avènement de la démocratie et pourtant tellement prisés du peuple italien, il rend sa place à l’emphase, ouvre de nouveaux champs aux passions et aux vanités locales, aux ambitions personnelles. Dans le même temps, et à l’inverse des socialistes, il aborde les masses avec un idéal de sacrifice, de soumission à l’ordre, d’abnégation et d’obéissance aveugle. Il sait les toucher à cet endroit de l’âme humaine qui est éternel et qu’il faut simplement savoir découvrir. En récompense du combat et de l’abnégation, il ne leur promet rien sinon cette même ivresse de l’abnégation. « Le fasciste est tenu de tout donner pour la patrie et ne rien exiger en retour. »

Il est évident que pareille méthode ne pouvait se révéler efficace qu’auprès de minorités, d’une partie de l’intelligentsia, de la jeunesse. Mais Mussolini dispose également de méthodes touchant moins à l’idéal et visant les masses les plus larges. Il fonde les syndicats fascistes qui, d’abord faibles et raillés, compteront ultérieurement des milliers d’ouvriers car ces syndicats sont plus proches du pouvoir et, de ce fait, forcent déjà le respect des patrons.

Aux classes possédantes, enrichies par la guerre mais aigries et exténuées par le chaos d’après-guerre, il fait miroiter la jouissance paisible de leurs biens ; aux patriotes, l’ordre à l’intérieur et le renom à l’extérieur du pays ; à ceux qui se sont battus, notamment les officiers, la respectabilité et la reconnaissance de leurs mérites pendant la guerre ; à la jeunesse contaminées par la psychose d’après-guerre, le sport et l’aventure : l’indicible montée des passions, le cérémonial bruyant, les chemises noires, la gloire à peu de prix. Et pour ceux à qui il n’a rien à promettre ou qui déclinent ses présents, il éprouve également une méthode : de sang-froid il les livre à l’« action » de ses squadre, c’est-à-dire à la matraque, à l’huile de ricin, au feu, à la persécution et aux outrages de toutes natures.

Et ainsi Mussolini en est-il venu à détruire et éliminer dans le pays le parti socialiste et les socialo-communistes de toutes nuances tout en ruinant simultanément et définitivement la réputation déjà flétrie du régime démocratique.

Vainqueur de cet âpre et sanglant combat, il n’avait plus guère de motifs d’hésitation. L’État était à genoux devant lui comme la fille du roi devant le chevalier saint Georges. Restait simplement à faire main basse sur lui. Et c’est ce qu’il a fait : lors de la théâtrale et non sanglante marche sur Rome pour laquelle il a mis en scène 50000 chemises noires, Mussolini a arraché le pouvoir des mains du brave Facta5 puis, lui-même en chemise noire et tout pantelant encore de la marche, s’est présenté devant le roi et de ses mains a reçu (en fait, pris) le pouvoir de régner sur l’Italie.

Ici, aux accents des marches triomphales, s’achèvent les biographies qui sont devant nous. Nous allons nous en tenir là nous aussi car tout ce qui viendrait s’ajouter serait une critique de l’action de Mussolini, et tel n’est pas l’objet de cette présentation ; de l’une de celles à venir, peut-être.


1
  • Emilio Settimelli :Benito Mussolini, Piacenza, 1922

  • Arturo Rossato : Mussolini, éditions Modernissima, Milan, 1922

  • Orlando Danese :Mussolini, éditions Paladino, Mantoue, 1922

2   Cesare Battisti (1875 – 1916) : patriote italien né à Trente, alors territoire austro-hongrois. Irrédentiste d’inspiration socialiste, il fonde en 1900 le journal socialiste Il Popolo. Durant la Première Guerre mondiale, il s’engage dans les bataillons italiens des chasseurs alpins. Capturé, il est condamné à mort pour « haute trahison » et pendu le 16 juillet 1916 à Trente

3 Cf. p 62, note 3

L’affaire Matteotti. La bataille de Caporetto (octobre 1917) se solda par une retentissante défaite italienne face aux troupes austro-hongroises. Le terme de « Caporetto » est entré dans la langue italienne pour désigner une défaite.

Cf. pp. 101-107 et introduction

Luigi Facta (1861 – 1930), député libéral, il est nommé président du Conseil en 1922. Lors de la marche sur Rome, il « offre » le pouvoir à Mussolini, qui le remercia en le faisant nommer sénateur à vie.


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Éric Jousse

Auteur: Éric Jousse

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La naissance du fascisme : la révolution fasciste

Ivo Andrić ou Andritch (1892 – 1975) est, à ce jour, le seul Prix Nobel de littérature (1961) yougoslave. Écrivain, journaliste, il a aussi été diplomate. Il est âgé de 28 ans quand en 1920 il est nommé à l’ambassade du royaume des Serbes, des Croates et Slovènes auprès du Vatican. Cette nomination lui permettra d’observer l’atmosphère insurrectionnelle et chaotique qui a cours en Italie au début des années 20, ambiance proto-fasciste qui sera le lit de la montée inexorable et violente de la réaction. Deux autres séjours en Italie le conforteront dans son analyse du fascisme naissant et du développement de la dictature mussolinienne. Je vous propose ici un premier extrait de son livre La révolution fasciste (Zagreb, 1923). NdE : les liens hypertextes notamment vers Wikipédia sont évidemment des apports nouveaux possibles en la circonstance. Tout le reste figure dans l’édition originale en français du recueil de neuf textes d’Ivo Andrić dont le titre est La naissance du fascisme (Éd. Non lieu, 2012) dont la première de couverture illustre ce billet. On lira avec profit l’introduction et les notes de Jean-Arnault Dérens, agrégé d’histoire, universitaire mais aussi créateur et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, portail électronique francophone qui traite de l’actualité des pays de l’Europe du Sud-Est en général et des pays slaves du sud (yougoslaves) en particulier.

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