Dernière mise à jour 27/03/2017

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Les racines historiques de la catastrophe climatique qui se précisent

L’art de résumer ces 6 000 dernières années où une étrange partie de l’humanité a pris les mauvaises décisions par cupidité.

Comment pratiquer l’esprit de synthèse pour souligner l’essentiel du drame qui se noue en seulement deux pages. Tel est le défi relevé ci-dessous, en guise de première esquisse.

Soit l’État, comme technique de gouvernement, de maintien dans l’obéissance de collectivités humaines de taille… inhumaine. Ce qui sous-entend que la taille humaine [1] est cette taille modeste qui permet aux humains de s’organiser sans avoir à s’incliner devant une structure hiérarchique et donc inégalitaire. Dès que s’installe la démesure, l’Hubris en grec, commence la domination de quelques-uns sur la majorité, et l’usage de la force (police, armée…) pour assurer cette domination. La démesure est là dès que le nombre d’êtres humains est trop important pour l’exercice de la démocratie directe et la prise des décisions à l’unanimité des membres de la communauté concernée, tous et toutes présents à la réunion, une réunion de personnes qui se connaissent bien car elles partagent chaque jour une vie conviviale, ce qui suppose proximité, familiarité et intimité.

Jadis ces groupes de co-habitants parlaient la même langue, et étaient fiers d’être « eux », donc de langue différente des « autres », la langue étant un marqueur d’identité, vécu comme le plaisir de la chaleur humaine, chaleur ressentie qu’à l’échelle de la familiarité, de la vie locale, à portée de voix. Et les enfants étaient habitués dès le plus jeune âge à être plurilingues, ce qui permettait la communication avec les peuples voisins… 6 909 langues dans le monde maintenant, à 90% parlées dans les espaces encore peu étatisés ou colonisés par la démesure occidentale. Les linguistes évaluent à 20 000 le nombre des langues parlées il y a 6 000 ans.[2]

Dès que commence la folie de la puissance, la soif de pouvoir et de ses signes : la richesse qu’il faut exhiber par défi et concurrence ostentatoire, commence la démesure de la taille du groupe humain à soumettre et gérer. Les Puissants rêvent de conquêtes jamais terminées : aller toujours plus loin, pour soumettre le plus de peuples possible, ramener le butin, les armées se payant sur le dos des conquis : pillages et rapines… Système de pillage qui, pour permettre sa pérennisation, va peu à peu se normaliser par le système de la ponction à intervalles réguliers : naissance des impôts et des taxes, avec un niveau d’acceptabilité sociale à entretenir en jouant toujours avec le feu des « jacqueries » possibles si le Pouvoir tire trop sur la corde, exige trop des soumis.

L’Histoire (celle que racontent les manuels en Occident) n’est que l’histoire des conquêtes et des constitutions d’États et d’Empires, l’histoire de l’ethnocide des peuples, méthode plus efficace que le génocide, car une fois mort, le peuple exterminé ne peut plus payer, mieux vaut donc soumettre sans tuer, ou tuer juste la quantité nécessaire pour effrayer (terroriser : but du terrorisme) et obtenir ainsi à moindre frais la reddition : les vaincus acceptent alors la « pacification » qui va se concrétiser par l’acceptation du tribut à payer (rôle du « contribuable ») puis de l’impôt. Les Puissants découvriront au début du XIX e qu’il est plus efficace de faire travailler les vaincus sous le régime du salariat des ouvriers (salaire avec lequel l’individu doit subvenir péniblement à ses besoins), que sous le régime de l’esclavage[3]. Les vaincus seront autant les peuples traditionnels organisés en communautés paysannes quasi autarciques, en Europe, que les peuples exotiques découverts lors de la colonisation outre-mer ou outre Oural au XVIe siècle… Les peuples traditionnels d’Europe se rebelleront face à leur déportation dans les premières usines concentrationnaires par ces bris de machines qu’on appellera le « luddisme », ou par des révoltes comme la « Guerre des Demoiselles » lorsque l’État de plus en plus totalitaire ira jusqu’à exclure les paysans des forêts qui assuraient jusque-là la moitié de leur subsistance, ou à les exclure des espaces gérés de façon collective : les « communaux », que les Puissants vont clôturer et s’attribuer : la privatisation par les « enclosures ». Ruiner les autarcies locales jettera sur les routes la main-d’œuvre dont va se repaître la révolution industrielle en marche, de la même façon que ces masses d’immigrés sub-sahariens qui tentent de plus en plus d’arriver en Europe malgré les noyades en Méditerranée. Rien de changé au cours des siècles, sauf que les ethnocidés viennent de plus en plus de loin!

Si! Quelque chose a changé : la mise à disposition des Puissants d’outils électroniques de plus en plus efficaces pour détruire jusqu’au bout du monde les fiertés culturelles locales, et répandre le complexe d’infériorité. Des peuples jadis heureux, épanouis et auto-suffisants, fiers de leur mode de vie parfaitement adapté aux ressources locales, mode de vie écologiquement soutenable et donc pérennisable grâce à la sagesse d’une faible empreinte écologique, finissent par céder aux injonctions de la publicité et se mettent à croire qu’ils sont « en retard », mal placés sur l’échelle du « développement » [4].

Des peuples heureux deviennent malheureux : ils sombrent dans le « besoin » car tout est fait pour créer de nouveaux besoins; ils s’imaginent que la « vraie vie est ailleurs » : « Ailleurs c’est meilleur, loin c’est bien » : un slogan des adolescents Inuit de la Baie d’Hudson rapporté par Yannick Blanc, l’animateur de « pmo » à Grenoble.

Bouleversement psychologique (s’auto-intoxiquer par la croyance au caractère indispensable du mode de vie occidental) aggravé bien-sûr par l’irruption des hommes d’affaire colonisateurs qui vont détruire les économies traditionnelles et piller les ressources dont l’industrie européenne est affamée, imposer l’agriculture de rente, imposer une façon européenne de gérer des États, la structure « état » étant déjà par elle-même une forme de colonisation de l’imaginaire comme l’a montré Bertrand Badie[5], ces États tenus en laisse par le piège de la dette. Sans compter le déclenchement de l’explosion démographique par destruction de l’équilibre entre mortalité et natalité…

Donc finalement l’Histoire n’est que l’histoire de la mise en place du malheur, l’histoire d’une régression, l’histoire du recul du progrès, si par « progrès » on entend l’amélioration d’un mode de vie épanouissant, un mode de vie simple et tranquille apte à faire ressentir le sentiment de bonheur et de plénitude.

On peut suivre pas à pas à la trace la mise en place tragique de ce régrès dès les premières créations de cités-état en Mésopotamie il y a 6 000 ans, puis étudier la contamination par ce cancer létal qu’est l’État sur toute la surface de la Terre. Car dès ces premières cités orgueilleuses du Moyen-orient, avec ces délirantes « ziggourats » (l’orgueil de la tour la plus haute à l’origine du mythe de la tour de Babel) juste pour en imposer aux cités concurrentes, la folie de l’« hubris », de la démesure, était en place, ébauche de ce qui deviendra le techno-totalitarisme dont nous sommes les malheureux contemporains! [6]. On notera que le Moyen-Orient persiste à jouer au concours des plus hautes tours : la Makkah Clock Royal Tower à la Mecque, 601 m, finie en 2012; la tour Burj Khalifa, à Dubaï, 828m, terminée en 2010; la Kingdom Tower, Arabie saoudite, 1001m, sera finie en 2018 !

Sauf si la force du contre-récit actuellement en cours de rédaction portait ses fruits en jetant à la poubelle la construction mythique par laquelle depuis des milliers d’années le monde des Puissants tente de se justifier et de s’imposer aux masses crétinisées.

Contre-récit qui pourrait être capable - à la veille de la destruction des conditions biologiques d’habitabilité de cette planète et donc d’extermination de tous les êtres pluricellulaires - de nous tétaniser brutalement au point de nous réveiller, de nous sortir de notre torpeur et de nous engager résolument dans la voie courageuse de la contestation radicale (jusqu’aux racines) du Grand-Récit du progrès par la technique, autant comme méthode de plus en plus cruelle de gouvernement des êtres humains auparavant soigneusement ethnocidés, liquéfiés, atomisés, massifiés pour obtenir la « vie liquide »[7] qui facilite la gouvernance technocratique automatisée, que comme méthode de production d’artefacts matériels pour doper encore et toujours plus la production de « biens » (à nommer désormais « maux ») au seul service du commerce, source d’enrichissement des Puissants dont l’appétit psycho-pathologique est insatiable depuis 6 000 ans…

Contre-récit menant au réveil des endormis de la « Société de consommation », c’est à dire celle où nous sommes sommés d’être… cons, réveil face à ces 6 000 années de cauchemar stimulant une soudaine révolution, une modification renversante de la situation un peu comme on tombe du lit, tiré soudain du sommeil par un rêve fulgurant.

Trop tard pour la gentille et insipide « transition », osons à nouveau le mot « révolution » !

Il faut se faire violence pour faire sauter tous les verrous soporifiques qui nous empêchent de mettre vite hors d’état de nuire, un à un, chacun de ces puissants qui, à la tête de multinationales criminelles, empoisonnent tous les écosystèmes et bouleversent le climat. Les personnes qui détruisent les conditions d’habitabilité de notre biosphère nous terrorisent : ce sont eux les terroristes les plus dangereux. À nous d’avoir le courage de les mettre par tous les moyens hors d’état de nuire [8].

Ce courage peut être dopé par le travail de sape donnant naissance au nouvel imaginaire en cours de construction grâce aux efforts de toutes celles et de tous ceux qui contribuent à défaire l’Histoire et la mythologie dont se gargarisait le monde des Puissants depuis de trop nombreux millénaires.

Mais là aussi, il ne faut pas généraliser : seules quelques régions du monde, notamment en Europe, sont concernées par un triste passé d’horreurs pluri-millénaires. Mais il reste encore des peuples qui résistent aux extrémités du monde colonisé, par exemple ces 95 peuples qui échappent totalement à l’occidentalisation dans les franges amazoniennes du piémont andin, grâce à la stratégie de l’isolement volontaire; ou cette île du sud de l’archipel des Andamans, jamais envahie; ou encore mieux, ces petits peuples qui ont connu un début d’occidentalisation, mais n’ont pas finalement cédé aux sirènes de la modernité et ont décidé d’abandonner tous les signes de la vie nouvelle pour reprendre résolument l’ancien mode de vie : cas des Saa de l’ île de Bunlap au Vanuatu…

Mais comme la circulation atmosphérique ne connait pas de frontières, même ces peuples courageux sont victimes des effets globaux du Mégalocène, cette nouvelle époque géologique succédant aux temps post-glaciaires de l’Holocène.

Quelques humains[9] ont enclenché il y a 6 000 ans la folie des grandeurs (d’où le Mégalocène) et hélas ce tropisme pour la richesse et la puissance semble se généraliser jusqu’à l’ultime folie : exterminer toute la vie sur Terre, ce qui pourrait arriver simplement en continuant à sortir de terre tout le charbon, le gaz et le pétrole au nom du classique « business as usual » comme le démontre le climatologue James Hansen dans « Climate sensitivity, sea level and atmosphéric carbon dioxide »[10]  ouvrage au cours duquel on voit que si les sociétés industrielles brûlent toutes les réserves d’énergie fossile, la moyenne mondiale de la température terrestre s’élèverait de 16° en 2100, donc de 24° sur les continents et de 30° dans les régions polaires : aucun vertébré survivrait à une telle élévation de température !
Malgré ces avertissements, les chefs d’État continuent à ne parler que d’ « exploitation » et se contentent de gommer quelque peu la violence du mot « exploitation » par l’adjectif passe-partout « durable ». Par le biais de son ambassadeur chargé des océans, Serge Ségura, et du responsable du droit de la mer au Ministère des Affaires étrangères Olivier Guyanvarch, la France vient d’accroître son domaine maritime à exploiter de 579 000 km2 le 28 septembre 2015 et d’ accorder quatre nouveaux permis de forage d’hydrocarbures en Métropole et un dans le canal du Mozambique près de l’île de Juan de Nova. Pas question de faire de ces 579 000 km2 (dont 423 000 en Antarctique, autour de Kerguelen) une « aire marine protégée » car « on ne protège bien que ce qu’on utilise » se plaît à répéter O. Guyonvarch qui adore le mot « exploitation ».
Par contre la Nlle-Zélande crée un sanctuaire marin de 620 000 km2 : « Kermadec ». Exploiter jusqu’au bout ! Jusqu’au fond des océans ! La France prépare déjà de nouvelles extensions de ses propriétés souveraines sous-marines du côté de la Polynésie : l’Ifremer s’y active avec son expert Benoît Loubrieu au service du plan « Extraplac » (EXTension Raisonnée du PLAteau Continental) (sic !) de mainmise des entreprises sur les fonds marins, au prétexte des « besoins grandissants » des humains qui seront « 9 milliards en 2050 ». Toujours la même rhétorique perverse !

« ce tropisme pour la richesse et la puissance semble se généraliser » : à nous de faire mentir cette impression, ce prétendu tropisme!

En donnant de la force au Grand Récit alternatif ou cet autre « narratif » qui doit nourrir le besoin impérieux d’insurrection.

En devenant des révolutionnaires pour stopper net la folie des Puissants!

Le texte ci-dessus est repris en version plus courte sur plusieurs sites sur internet sous le titre : « Les peuples contre l’État, 6 000 ans d’évolution totalitaire »

Notes:

[1]  étudiée par Philippe Gruca de la revue Entropia, et spécialiste de Gunther Anders, et Olivier Rey « Une question de taille » Stock 2014

[2]  Source : Nicholas Evans : « Ces mots qui meurent », ed. La Découverte 2012

[3]  Lire d’André Pichot : « De la Bible à Darwin, aux origines du racisme occidental » Flammarion 2008.

[4]  On lira à ce sujet les écrits de Majid Rahnema, d’Héléna Norbert-Hodge, de François Partant, de Françoise Dufour, de Gilbert Rist, de Serge Latouche et d’Alberto Acosta.

[5]  « L’état importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique » Fayard 1992

[6]  lire de Marc Weinstein : « L’évolution totalitaire de l’Occident », éditions Herman 2015

[7]  Zygmunt Bauman, ed. du Rouergue 2006 

[8]  Lire Peter Gelderloos : Comment la non-violence protège l’Etat » (sur internet).

[9]  Et non tout « anthropos » : erreur du chimiste et géo-ingénieur Crutzen avec son concept stupide d’« Anthropocène »!)

[10]  Long article de « Philosophical transactions of the Royal Society » de septembre 2013


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Thierry Sallantin

Auteur: Thierry Sallantin

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Commentaires (2)

Netoyens Netoyens ·  30 octobre 2015, 13h22

Un livre sur l’effondrement, ce n’est pas un peu trop catastrophiste ?
Pablo Servigne et Raphaël Stevens : La naissance du livre est l’aboutissement de quatre années de recherche. Nous avons fusionné des centaines d’articles et d’ouvrages scientifiques : des livres sur les crises financières, sur l’écocide, des ouvrages d’archéologie sur la fin des civilisations antiques, des rapports sur le climat… Tout en étant le plus rigoureux possible. Mais nous ressentions une forme de frustration : quand un livre aborde le pic pétrolier (le déclin progressif des réserves de pétrole puis de gaz), il n’évoque pas la biodiversité ; quand un ouvrage traite de l’extinction des espèces, il ne parle pas de la fragilité du système financier… Il manquait une approche interdisciplinaire. C’est l’objectif du livre… « Nous sommes en train de vivre une mosaïque d’effondrements » : la fin annoncée de la civilisation industrielle > http://www.bastamag.net/L-effondrem…

Netoyens Netoyens ·  30 octobre 2015, 13h28
(video) - Penser l’effondrement de notre monde - interview de Pablo Servigne

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