Last site update 17/11/2019

To content | To menu | To search

Que la crise s'aggrave ! par Serge Latouche

Sous ce titre pro­vo­ca­teur, Fran­çois Par­tant, ban­quier repenti et l’un des pré­cur­seurs de la décrois­sance, a publié en 1978 un ouvrage (1) dont le mes­sage sem­ble ins­piré par l’actua­lité. Il voyait dans une crise pro­fonde le seul moyen d’évi­ter l’auto­des­truc­tion de l’huma­nité.

Serge Latou­che est pro­fes­seur émé­rite d’éco­no­mie à l’uni­ver­sité d’Orsay et objec­teur de crois­sance. Il vient de publier Entre mon­dia­li­sa­tion et décrois­sance. L’autre Afri­que, À plus d’un titre édi­tions.

“Il fau­drait, con­cluait-il, que par­tout les socié­tés ex-natio­na­les auto­gè­rent leur crise, en vivant pro­gres­si­ve­ment les rap­ports qu’elles veu­lent ins­tau­rer en leur sein et entre elles.”
Dans les années de l’eupho­rie spé­cu­la­tive et finan­cière, les jour­naux titraient sou­vent : l’éco­no­mie (au choix : japo­naise, anglaise, cana­dienne, amé­ri­caine,…) va bien mais les gens vont mal. C’était la con­sé­quence des délo­ca­li­sa­tions, de la des­truc­tion des pro­tec­tions et des minima sociaux, de la mon­tée de la pré­ca­rité et du chô­mage. On peut pen­ser qu’à l’inverse, si l’éco­no­mie va mal, les gens se por­te­ront mieux…
En appa­rence, il n’en est rien. Alors qu’ils font étran­ge­ment silence sur le scan­dale des para­dis fis­caux et le pri­vi­lège abu­sif du dol­lar, ” déci­deurs ” et médias n’arrê­tent pas de nous seri­ner que les peu­ples du Sud vont souf­frir encore plus que nous et que les pré­cai­res seront les pre­miè­res vic­ti­mes des tra­ders fous. Dans cette sol­li­ci­tude des grands pré­da­teurs égoïs­tes, une part de pro­pa­gande veut nous con­vain­cre de la néces­sité de met­tre la main à la poche pour ren­flouer les ban­ques et les ins­ti­tu­tions finan­ciè­res, dont les res­pon­sa­bles se sont, à nos dépens, goin­frés de stock-options et de para­chu­tes dorés.

Cer­tes, disait déjà André Gorz en 1974, “ce recul de la crois­sance et de la pro­duc­tion qui, dans un autre sys­tème, aurait pu être un bien (moins de voi­tu­res, moins de bruit, plus d’air, des jour­nées de tra­vail plus cour­tes, etc.) aura des effets entiè­re­ment néga­tifs : les pro­duc­tions pol­luan­tes devien­dront des biens de luxe, inac­ces­si­bles à la masse, sans ces­ser d’être à la por­tée des pri­vi­lé­giés ; les iné­ga­li­tés se creu­se­ront ; les pau­vres devien­dront rela­ti­ve­ment plus pau­vres et les riches plus riches (2)”. “Les par­ti­sans de la crois­sance, ajou­tait-il, ont rai­son sur un point au moins : dans le cadre de l’actuelle société et de l’actuel modèle de con­som­ma­tion, fondé sur l’iné­ga­lité, le pri­vi­lège et la recher­che du pro­fit, la non-crois­sance ou la crois­sance néga­tive peu­vent seu­le­ment signi­fier sta­gna­tion, chô­mage, accrois­se­ment de l’écart qui sépare riches et pau­vres.”
” Et pour­tant !, note judi­cieu­se­ment Hervé-René Mar­tin, que pour­rait-il arri­ver de mieux aux habi­tants des pays pau­vres que de voir leur PIB bais­ser ? […] La hausse de leur PIB ne mesure rien d’autre que l’accrois­se­ment de l’hémor­ra­gie. Plus celui-ci aug­mente, plus la nature est détruite, les hom­mes alié­nés, les sys­tè­mes de soli­da­rité  déman­te­lés, les tech­ni­ques sim­ples mais effi­ca­ces et les savoir-faire ances­traux jetés aux oubliet­tes. Décroî­tre, pour les habi­tants des pays pau­vres, signi­fie­rait donc pré­ser­ver leur patri­moine natu­rel, quit­ter les usi­nes à sueur pour renouer avec l’agri­cul­ture vivrière, l’arti­sa­nat et le petit com­merce, repren­dre en main leur des­ti­née com­mune (3). “Effec­ti­ve­ment, les Afri­cains, déjà habi­tués à vivre dans la débrouille, ne s’en por­te­ront pas plus mal. Cela pour­rait même cons­ti­tuer pour eux une oppor­tu­nité pour se libé­rer des chaî­nes de la dépen­dance éco­no­mi­que s’ils réus­sis­sent à rom­pre cel­les de l’ima­gi­naire.
C’était aussi le diag­nos­tic de Fran­çois Par­tant, qui écri­vait : “Que dis­pa­rais­sent du jour au len­de­main tous les apports de ‘la civi­li­sa­tion’, il en résul­tera une com­plète désor­ga­ni­sa­tion d’une éco­no­mie qui se sous-déve­loppe du fait même de son orga­ni­sa­tion actuelle, ainsi qu’une désor­ga­ni­sa­tion du pou­voir qui pros­père sur le sous-déve­lop­pe­ment, mais aucun effet fâcheux pour l’immense majo­rité de la popu­la­tion, au moins dans les pays où celle-ci est essen­tiel­le­ment com­po­sée de pay­sans et de chô­meurs (4). “
Notre situa­tion à nous aussi, au Nord, ne serait pas pire si nous étions capa­bles de nous libé­rer de la toxi­co­dé­pen­dance, de la con­som­ma­tion et du tra­vail. Quand l’éco­no­mie est en crise, la société va d’autant mieux que dimi­nue la con­som­ma­tion d’anti­dé­pres­seurs. Ce peut être l’occa­sion d’un épa­nouis­se­ment pour tou­tes sor­tes d’ini­tia­ti­ves décrois­san­tes et soli­dai­res : Amap, SEL, auto­pro­duc­tion assis­tée, jar­dins par­ta­gés, etc. Il faut tout faire pour que la réces­sion ne soit pas l’anti­cham­bre du chaos et d’un éco­fas­cisme odieux, mais au con­traire une étape vers la décrois­sance sereine et con­vi­viale.

S.L.

Arti­cles paru dans Poli­tis 1026 (13-19 novem­bre)
Notes :

(1) Pre­mière édi­tion par Solin, Paris, 1978 ; réé­dité avec une pré­face de José Bové par Paran­gon en 2002, pp. 179-193.
(2) “Leur éco­lo­gie et la nôtre”, André Gorz, con­fé­rence de 1974.
(3) Éloge de la sim­pli­cité volon­taire, Hervé-René Mar­tin, Flam­ma­rion, 2007, p. 190.
(4) Que la crise s’aggrave, op. cit., p. 166.

Document(s) attaché(s) :

  1. no attachment



Rate this entry

-1/5

  • Note: -1
  • Votes: 1
  • Higher: 0
  • Lower: -1

Netoyens.info

Author: Netoyens.info

Stay in touch with the latest news and subscribe to the RSS Feed about this category

Comments (0)

Comments are closed



You might also like

besancenot_bove_melenchon-stlazare_mai_2005.jpg

Au nom du 29 mai 2005

À défaut de quorum, à défaut de proportionnelle, tout le monde a fini par comprendre que l’abstention était bien une des modalités pleine et entière du vote pour laquelle, elle aussi, nos anciens avaient « versé le sang ». Poussé-e-s dans nos retranchements réflexifs, il aura fallu entrer dans la phase terminale du présent régime pour la concevoir comme la manière la plus efficace de rendre compte de la situation politique délétère dans laquelle nous nous trouvions. La plus efficace et la plus pacifique.

Continue reading

vote-abstention.jpg

Pour pouvoir s'abstenir, il faut s'inscrire !

On l’a dit maintes fois déjà ici et ailleurs, comme tout autre vote qu’il soit nul, blanc ou pas, l’abstention est un droit !  Certains conservateurs antilbéraux, ordolibéraux ou protofascistes, comme jadis l’Abbé Seyes le théorisait, voudraient en faire une obligation sous peine d’amende. Ce serait une régression majeure dans le cheminement vers cette démocratie toujours en projet et sans cesse menacée. Pour autant, faut-il ne pas apparaitre ou disparaître aussi des listes électorales ? Voir !

Continue reading