Dernière mise à jour 17/12/2017

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Le sale air de la peur

Un climat de peur semble envahir inexorablement le royaume de France. Le monarque et ses ministres se servent allègrement de ce climat en même temps qu’il le suscite sournoisement. D’où vient la peur montante, à quelles sources s’alimente-t-elle ?

Un tri est indispensable entre causes objectives et causes subjectives du phénomène. S’agissant de ces dernières il est difficile de nier que la production d’un environnement social anxiogène ne peut qu’être que propice à l’exacerbation de la peur. Parmi les facteurs anxiogènes, la dérive sécuritaire que représente l’accentuation du rôle répressif du couple police/justice ces dernières années en France est pour le moins déterminante.

Les raisons d’avoir peur sont multiples. Les individus ne sont pas affectés au même degré par l’anxiété que peut provoquer un évènement donné. Avant de craindre pour sa vie ou celle de ses proches il existe de nombreuses raisons de craindre que demain soit pire qu’aujourd’hui. Ainsi, cela fait près de quatre décennies que l’insécurité sociale progresse dans notre pays, comme chez nos voisins européens du reste. L’emploi et les revenus sont de plus en plus souvent précaires, le taux de chômage réel de la population n’a jamais été aussi élevé, le nombre de nos concitoyens vivant sous le seuil de pauvreté augmente chaque année. Alors, comment rester serein lorsque l’on est déjà concerné par la précarité ou que l’on est menacé d’y tomber prochainement. La dégradation de la qualité des « services publics », la panne de l’ascenseur social que l’École a pu constituer pour d’anciennes générations, l’insuffisante prise en charge des plus démunis par le système de protection sociale, tout cela n’arrange évidemment rien. Et l’anxiété est cousine de la résignation. Demain sera forcément plus sombre : par exemple, personne ne croit vraiment que la loi « travail » va améliorer le sort de la plupart des salariés. Les attentats perpétrés en France par les « fous d’Allah » ont donc bon dos en ce sens qu’ils interviennent au sein d’une société en proie au doute quant à la quiétude nécessaire à son épanouissement.

Ils offrent cependant l’occasion de mettre en place le cadre de contention d’une société toujours susceptible de ne plus accepter la soumission au néolibéralisme économique que l’on attend d’elle.

Les plus précaires des précaires sont les premiers visés par le durcissement de la gestion sécuritaire de la question sociale. Ainsi, l’on constate depuis quelques semaines un usage croissant et quotidien de la violence verbale et physique de la police à l’égard des migrants. Le 22 juillet, le démantèlement du dernier camp qui s’était formé aux abords du métro Jaurès (!) dans le 19è arrondissement de Paris a donné lieu à des charges policières aveugles à coup de gaz lacrymogènes. Dans la nuit du dimanche 31 juillet, les forces de l’ordre n’ont pas hésité à charger brutalement et à matraquer indistinctement ces déshérités, dont une vingtaine de femmes et d’enfants, pour les empêcher d’installer un nouveau campement.

La brutalité policière semble devenue la réponse commune à diverses franges de la société. Elle existe depuis longtemps désormais dans les quartiers populaires où la police contrôle, harcèle, frappe et tue sans ne jamais être inquiétée. On ne compte plus les personnes arrêtées mortes par «asphyxie» – comme Ali Ziri, Lamine Dieng, Wissam El Yamni ou Adama Traoré le 19 juillet dernier à Beaumont-sur-Oise. Les manifestants des « mouvements sociaux » en font également largement les frais lorsqu’ils se heurtent à des policiers qui frappent, gazent, matraquent, blessent et mutilent. Les exemples font florès : opposants à la loi El Khomri, zadistes de Notre-Dame- des Landes, contre-manifestants lors de la COP 21 à Paris en novembre 2015, mort de Rémi Fraisse à Sivens en octobre 2014, éborgnés au flash-ball ici ou là. Les conflits du travail sont eux aussi l’occasion désormais d’une répression inédite : condamnation à des peines de prison ferme pour neuf salariés de Goodyear l’an dernier, validation en août dernier par Myriam El Khomri, Ministre du Travail, de la procédure de licenciement frappant Vincent Martinez, délégué CGT d’Air France (affaire dite de « la chemise ») Alors même que l’Inspection du travail avait refusé ce licenciement.

Ce « maintien de l’ordre » plus que musclé sonne comme autant d’avertissements lancés à l’adresse de tout citoyen à qui pourrait venir l’envie de s’opposer aux criantes injustices du temps, à l’arbitraire honteux frappant les plus faibles, aux délirants projets d’infrastructures destructeurs de l’environnement, aux reculs sociaux contenus par des lois adoptées sans vote parlementaire. Dans le même temps, le climat de tension devenu quasi permanent ne peut que favoriser le développement de l’anxiété déjà présente chez nombre de nos congénères. Enfin – et surtout - la peur n’épargne pas les « gouvernants ». Face aux attentats « islamiques » leur manque de sérénité est patent. Ils agissent dans la seule urgence, loin de la réflexion et de l’apaisement des esprits que réclame la survenue de l’inédite barbarie. Cet affolement révèle un fait : l’impuissance du Gouvernement à soulager quelque peu la crise économique et sociale n’a d’égal que la puissance sans cesse renforcée des arsenaux policier et judiciaire. Une compensation dramatique à laquelle la Droite et le Front National surenchérissent forcément. Incontestablement, le manque de sérénité des gouvernants et la surenchère de leurs opposants sont communicatifs et aggravent ainsi la dérive anxiogène de notre société. À la fin du mois de juillet dernier nos autorités – de plus en plus autoritaires à mesure qu’elles font de moins en moins autorité – ont décidé qu’à compter de la prochaine rentrée des exercices de simulation d’attaques « terroristes » auront lieu chaque trimestre dans tous les établissements scolaires. Quels seront les effets de ces simulacres sur la psychologie des enfants et des adolescents qu’il conviendrait plutôt de maintenir dans une certaine insouciance dont leur épanouissement a besoin. Là encore il faut montrer que l’on agit. Peu importe que l’action pour l’action reste impuissante si la communication de l’action redresse la popularité de ses auteurs.

Nous marchons vers la catastrophe. En instrumentalisant le sentiment de peur - qu’ils contribuent à alimenter - au lieu de chercher à résoudre la crise économique et sociale, nos dirigeants – qui tous comptes faits ne dirigent plus grand-chose – ne font que nourrir l’animosité, pour ne pas dire la haine, envers des catégories sociales supposées ennemies de l’intérieur. La « Garde nationale » ou les milices d’autodéfense auront du pain sur la planche. Décidément, la peur a un sale air, un air de déjà vu, un air qu’il serait préférable de ne pas rejouer.


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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