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Science sans conscience...

La mon­dia­li­sa­tion débri­dée des vingt-cinq der­niè­res années à laquelle la crise actuelle pour­rait para­doxa­le­ment don­ner plus de vigueur encore est le ter­rain pri­vi­lé­gié de la science ven­due aux mar­chands. Sous le pré­texte du coût très élevé de la recher­che, des mon­ta­ges finan­ciers com­plexes et des par­te­na­riats public-privé (PPP) équi­vo­ques nais­sent aux qua­tre coins de la science qui peu à peu y perd son âme. Quand de nom­breu­ses « avan­cées » de la science mar­chan­di­sée insé­cu­ri­sent notre envi­ron­ne­ment, les citoyens devraient s’orga­ni­ser autour des « lan­ceurs d’alerte » afin de répon­dre à la maxime des mar­chands : science avec cons­cience n’est que ruine du pro­fit.

Le domaine des bio­tech­no­lo­gies est pro­ba­ble­ment le champ le plus vaste de ces gran­des manœu­vres qui redé­fi­nis­sent aujourd’hui les prin­ci­pes inter­nes de la science et sa place dans la société. Afin de faire accep­ter par le corps social – majo­ri­tai­re­ment entre­tenu dans l’igno­rance de la chose scien­ti­fi­que – les bou­le­ver­se­ments à l’œuvre, un rideau d’évi­den­ces est dressé qui dis­si­mule les vrais des­seins des acteurs en pré­sence. Ainsi pro­clame-t-on que, dans le monde de demain, la recher­che publi­que ne sera qu’un élé­ment d’un ensem­ble favo­ri­sant l’émer­gence d’une syner­gie d’inté­rêts mul­ti­ples bien com­pris. Ainsi nous dit-on encore que de nom­breu­ses solu­tions – si ce n’est tou­tes – des grands pro­blè­mes de notre temps sont d’ores et déjà con­te­nues poten­tiel­le­ment dans les avan­cées des bio­tech­no­lo­gies, des nano­tech­no­lo­gies, de la phy­si­que nucléaire, de la « chi­mie verte » ou de la bio­lo­gie syn­thé­ti­que. Les cher­cheurs pru­dents quant à ces bien­faits sup­po­sés ne sem­blent plus être majo­ri­tai­res. Que dire alors de ceux qui s’alar­ment de réels dan­gers que pour­rait nous faire cou­rir la mise en cir­cu­la­tion, sans véri­fi­ca­tion véri­ta­ble de leur toxi­cité éven­tuelle, des sub­stan­ces nou­vel­les innom­bra­bles ? La mise en sour­dine de la cons­cience du cher­cheur per­suadé de faire le bien de l’Huma­nité paraît attein­dre son com­ble avec la « révo­lu­tion géné­ti­que ». Avec la mar­chan­di­sa­tion de tou­tes les for­mes du vivant, le res­pect de l’inté­rêt géné­ral et de l’ordon­nan­ce­ment mil­lé­naire de la nature sont priés de s’effa­cer devant les appé­tits déme­su­rés des magnats de la Finance et l’insou­ciance d’appren­tis sor­ciers en mal de gloire média­ti­que.

La bio­lo­gie syn­thé­ti­que – encore appe­lée sys­té­mi­que – fait désor­mais l’objet d’inten­ses recher­ches et de con­sé­quents inves­tis­se­ments. Jusqu’à pré­sent, le génie géné­ti­que con­sis­tait essen­tiel­le­ment à recon­naî­tre les gènes dans un génome, à les séquen­cer et à pro­cé­der à d’assez frus­tes « méca­ni­ques » par « cou­per-col­ler ». Aujourd’hui, des cher­cheurs pas­sent de la lec­ture du code géné­ti­que aux pre­miers sta­des de sa réé­cri­ture. Ils fabri­quent de l’ADN, let­tre par let­tre et com­men­cent à écrire des phra­ses avec des let­tres incon­nues de la nature. Nous assis­tons à la nais­sance de nou­veaux « sys­tè­mes géné­ti­ques ». En 2007, John Craig Ven­ter, le « sul­fu­reux » bio­lo­giste et homme d’affai­res amé­ri­cain, a fabri­qué un chro­mo­some arti­fi­ciel de syn­thèse grâce à un maté­riel géné­ti­que mini­mal, en quel­que sorte un génome syn­thé­ti­que nommé « Micro plasma Labo­ra­to­rium », orga­nisme qui doit ser­vir de récep­ta­cle à du maté­riel géné­ti­que syn­thé­tisé sur mesure afin d’accom­plir cer­tai­nes tâches telle la fabri­ca­tion de médi­ca­ments ou de pes­ti­ci­des.

Nous voyons se con­trac­ter des allian­ces « curieu­ses » impli­quant des start-up de la bio­lo­gie syn­thé­ti­que et les plus puis­san­tes fir­mes de la pla­nète comme les géants du pétrole, de la chi­mie, de l’agro-ali­men­taire, de « big pharma », de l’auto­mo­bile, de la syl­vi­cul­ture… D’une part , Iogen, Sola­zym, Syn­th­tic Geno­mics, Meta­bo­lix, Gene­cor ou encore Celera Geno­mics Fon­dée par John Craig Ven­ter lui-même. D’autre part, Archer Daniels Mid­land, DuPont de Nemours, Bri­tish Petro­leum, Shell, Gene­ral Motors, etc. Les pro­mes­ses mira­cu­leu­ses liées à ces maria­ges a priori con­tre nature pro­pul­sent les inté­rêts finan­ciers de ces fir­mes au-des­sus de la néces­saire pro­tec­tion des sala­riés, des citoyens et de leur envi­ron­ne­ment. Puis­que désor­mais le séquen­çage et le sto­ckage des échan­tillons bio­lo­gi­ques sont réa­li­sés numé­ri­que­ment, ils voya­ge­ront en temps réel vers les labo­ra­toi­res des fir­mes indus­triel­les des qua­tre coins du globe dis­po­sant des bre­vets pour con­trô­ler la bio­di­ver­sité et l’agri­cul­ture.

Dans les pays ayant indus­tria­lisé leur agri­cul­ture la bio­di­ver­sité cul­ti­vée dans les champs a déjà dis­paru. Les ban­ques de gènes, de plus en plus sou­vent pri­va­ti­sées, offrent un accès cha­que jour plus res­treint aux agri­cul­teurs. Tou­tes les fir­mes qui sou­hai­tent comp­ter dans la révo­lu­tion géné­ti­que pos­sè­dent leurs pro­pres ban­ques de gènes cons­trui­tes grâce à leur faci­lité d’accès aux ban­ques de semen­ces publi­ques. En France, le Bureau des res­sour­ces géné­ti­ques (BRG) a été absorbé par une Fon­da­tion de droit privé (Fon­da­tion pour la Recher­che sur la bio­di­ver­sité) ouverte aux fon­da­teurs publics – INRA, CNRS, Muséum natio­nal d’his­toire natu­relle, CIRAD… – mais aussi aux inté­rêts pri­vés tels Lima­grain, L’Oréal, LVMH, Total, le Medef. Ces der­niers sié­geant d’office au Con­seil d’admi­nis­tra­tion, ils seront demain, sans efforts, majo­ri­tai­res au nom de « l’effi­ca­cité ges­tion­naire ».

La « nou­velle fron­tière » du capi­ta­lisme que repré­sente le saut dans l’inconnu de la fabri­ca­tion de sys­tè­mes géné­ti­ques nou­veaux est pour le moins inquié­tante. La menace de la vul­gaire mar­chan­di­sa­tion du vivant n’est déjà plus qu’un sou­ve­nir. Voilà que pointe la crainte jus­ti­fiée d’un uni­vers syn­thé­ti­que façonné par quel­ques mons­tres indus­triels s’atta­chant les ser­vi­ces ser­vi­les de scien­ti­fi­ques immo­raux. Le patri­moine fabu­leux que cons­ti­tuait la bio­di­ver­sité aura défi­ni­ti­ve­ment cessé d’être le bien com­mun de l’Huma­nité pour être rem­placé par une gamme res­treinte de varié­tés arti­fi­ciel­les pro­té­gées par des bre­vets oné­reux. Les citoyens et les cher­cheurs intè­gres doi­vent s’unir main­te­nant pour résis­ter à l’ultime sou­mis­sion annon­cée.


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Yann Fiévet

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