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Habent Papam

edito.gifLe mois dernier nous a offert une fois encore le spectacle d’une agitation majuscule des médias. Il nous faut bien avouer que l’évènement était de taille : l’élection du nouveau Pape des Catholiques, devenu ainsi officiellement, selon les principes inébranlables du droit canonique, évêque de Rome et successeur de Pierre. Cependant, « le coup du pape François » ne doit pas nous conduire à oublier que la France ne compte plus que 2% de pratiquants réguliers du culte jadis hégémonique.

L’agitation médiatique démesurée mérite que l’on s’y arrête tant elle révèle à quel point notre société est aujourd’hui déboussolée face aux multiples aspects de la crise profonde qu’elle traverse. Pour relancer le barnum vaticanesque – lui-même profondément en crise – il a fallu sacrifier à l’originalité : un pape « latino » surprendra tout le monde. Soyons honnêtes : une bonne part de l’engouement journalistique fut consacré à commenter le choix des cardinaux. Et là, le spectre est de grande largeur pour ne pas parler de la largesse d’esprit des plus audacieux.

Le mercredi 13 mars, France 2, « la chaîne du service public », consacra une partie du JT de 20 heures à l’annonce brûlante de l’élection du nouveau Saint-Père. On fit ainsi en toutes les chaumières une pause dans la contemplation télévisuelle du paysage immaculé du nord de la France fortement enneigé, autre sujet chaud du moment. Nous avions été abondamment préparé à l’évènement depuis plusieurs jours. Chaque commentateur vaguement branché catho y était allé de son pronostic. Il y avait des favoris, certains bien placés à la corde, des outsiders, des battus d’avance, des dopés peut-être ! Cette manière de nous relater la « compète » avait pour ambition – on a celle que l’on peut – de maintenir l’audience autour d’une information qui, tous comptes faits, n’intéresse probablement pas grand monde. Un instant prenons à leur jeu nos médias compétitifs. En 1903, deux ans avant l’adoption de la loi de Séparation des Églises et de l’État par le Parlement français, Alfred Jarry, créateur du père Ubu, avait ironisé – les professionnels de la profession de bonne foi diraient blasphémé – à propos de « la Passion considérée comme une course de côte ». Il avait même cru bon d’ajouter dans son irrévérence coutumière que « Barabbas, engagé, déclara forfait.». Venons-en maintenant à l’essentiel qui aurait du provoquer notre énervement. Rappelons d’abord que la France est une République laïque. Alors voilà la question qui fâche. Pourquoi durant la diffusion du sujet papal par France 2 les téléspectateurs ont-ils eu à subir dans le coin inférieur droit de leur écran l’inscription en gros caractères : « Habemus Papam » ? Cette appropriation sans précaution par une chaîne de télévision grand public de la sentence prononcée sur le balcon du Vatican par le porte-parole du conclave est plus que surprenante.

De deux choses l’une. Soit les dirigeants et journalistes de France 2 sont à la fois laïcs et républicains – ce qui paraît être un minimum sur une chaîne de service public – et alors ils se doivent de proclamer « ils ont un Pape » face à un évènement très peu démocratique par lequel des cardinaux désignés par les papes antérieurs désignent parmi eux un nouveau pape. Soit les dirigeants et journalistes de France 2 sont de fervents catholiques et s’autorisent alors à dire fièrement « nous avons un Pape » en commettant là une faute car nous n’avons aucunement à connaître leur orientation au strict plan de la religion et leur posture à cet égard ne doit en rien interférer avec l’exercice de leur « mission » professionnelle. Être obligé de rappeler de telles évidences est singulier et montre à quel point les repères dont notre société continue d’avoir besoin sont désormais brouillés. La trivialité de l’information-spectacle ne saurait tout expliquer. Certes, les chaînes de télévision se font concurrence et celle-ci pousse à la surenchère. Mais, n’y a-t-il pas en arrière-fond de la concurrence médiatique une autre concurrence – dont la première se sert – celle des religions dans le contexte porteur de la remontée du religieux sous des formes désordonnées ?

Ils ont donc un pape. Et quel pape ! Jorge-Mario Bergoglio est un pur produit du catholicisme argentin - l’un des plus réactionnaire au monde – comme son prédécesseur était un pur produit du catholicisme rigoriste allemand. On ne voit donc pas, au-delà des apparences trompeuses, en quoi la nouvelle nomination à la tête du catholicisme mondial va faire évoluer ne serait-ce que d’un iota sa doctrine profonde. Du coup, on comprend d’autant moins l’emballement médiatique européen auquel nous avons été convoqués sous le prétexte commode que nos racines sont chrétiennes. JMB aiment les pauvres ? Il les comprend ? Il les plaint ? Oui, mais il déteste aussi le mariage des homosexuels et il abhorre l’avortement. Un autre fait nous trouble grandement : JMB et son prédécesseur ont tous les deux côtoyé de près la barbarie. Le second a appartenu aux Jeunesses hitlériennes. Il semble qu’il n’est pas eu le choix. Une erreur de jeunesse qu’il a fallu pardonner pour permettre son accès à la charge suprême. L’évêque de Buenos-Aires avait, quant à lui, quarante ans au moment de l’avènement de la dictature de Videla en 1976. Cette dernière dura sept ans et fit dix fois plus de morts et disparus que la dictature de Pinochet au Chili. Sept longues années durant lesquels JMB n’a rien dit. Après la dictature, il ne rendit jamais visite aux mères et grands-mères se réunissant chaque semaines durant des années sur la place de Mai pour réclamer des nouvelles de leurs enfants disparus. Il ne s’est jamais ému du vol de nourrissons à leurs mères assassinées par la dictature argentine. Oui, l’Église est toujours aux côtés des bourreaux. Un prêtre montait à bord de chaque avion argentin destiné à larguer au-dessus de l’Atlantique les victimes encore vivantes de Videla.

Habent Papam ! Et nous leur laissons !


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Yann Fiévet

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