Dernière mise à jour 22/08/2018

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Émile Pouget par Xose Ulla Quiben

La plume rouge et noire du Père Pei­nard, bio­gra­phie de Pou­get par Xose Ulla Qui­ben

« Je le serine aux fis­tons qui ont du poil au ven­tre :
qu’ils ne per­dent de vue ni le pré­sent, ni l’ave­nir.
De la sorte, ils acti­ve­ront la ger­mi­na­tion des idées gal­beu­ses et de l’esprit de rebiffe. »

Émile Pou­get
,1911. [1]

Dif­fi­cile de ren­dre hom­mage à un ami. Alors, vous pen­sez… 2 !

Émile Pou­get - La plume rouge et noire du Père Pei­nard [2] de Xose Ulla Qui­ben est une bio­gra­phie de celui qui fut un com­bat­tant qui lutta pour l’éman­ci­pa­tion de la classe ouvrière, qui fut con­damné à huit ans de pri­son pour avoir pro­tégé Louise Michel lors de la mani­fes­ta­tion des sans tra­vail. Il fut sur­tout le « gniaff jour­na­leux » du viru­lent Père Pei­nard, jour­nal pam­phlé­taire des­tiné aux « bons bou­gres et bon­nes bou­gres­ses qui pei­nent dans la mis­tou­fle » [3], cons­puant les « bouffe-galet­tes » [4] de l’« Aqua­rium » [5] aussi bien que les « pisse-froids » de socia­los.

Il fut aussi, avec les anar­chis­tes d’avant la grande guerre, l’un de ceux qui ouvri­rent la voie au syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire en fon­dant… la CGT.


En ces temps de syn­di­ca­lisme fri­leux,

et coges­tion­naire de la crise, il est bon de se rap­pe­ler éga­le­ment le théo­ri­cien du « sabot­tage » : « J’ai déjà eu l’occa­sion d’expli­quer aux bons bou­gres ce qu’est le sabot­tage : c’est le tirage à cul cons­cient, c’est le ratage d’un bou­lot, c’est le cou­lage du patron… tout ça pra­ti­qué en douce, sans faire de magnes, ni d’épa­tes. »

Lui et son ami Paul Dele­salle défen­di­rent éga­le­ment le boy­cot­tage : « Le boy­cot­tage, en effet, est d’ori­gine révo­lu­tion­naire. […] D’ori­gine anglo-saxone : « On nous pré­sente sou­vent les tra­vailleurs anglais comme étant très peu révo­lu­tion­nai­res, c’est là une appré­cia­tion inexacte. Ainsi, dans cette cam­pa­gne de boy­cot­tage, les employés usè­rent des pro­cé­dés révo­lu­tion­nai­res, tels que bris de maté­riels, pri­ses d’assaut des maga­sins, etc.

Un jour, entre autres, les boy­cot­teurs entrè­rent dans un maga­sin de jam­bon, attra­pè­rent les vic­tuailles et les jetè­rent à la rue. Et ce ne fut pas isolé : bien d’autres actes de ce genre seraient à citer. Et c’est parce que les boy­cot­teurs furent auda­cieux et éner­gi­ques que leur vic­toire leur resta ; depuis cette épo­que, une fois par semaine, entre trois et cinq heu­res de l’après-midi, les maga­sins de nou­veauté et autres fer­ment leurs por­tes. » [6].


À une épo­que où le syn­di­ca­lisme se dilue ou se dis­sout dans l’élec­to­ra­lisme et la repré­sen­ta­ti­vité,

alors que, dans un com­mu­ni­qué en date du 28 avril 2009, la CGT d’aujourd’hui appelle, je cite : « les sala­riés à voter pour des repré­sen­tants à même de défen­dre les objec­tifs de pro­grès social au Par­le­ment Euro­péen », rap­pe­lons-nous le Pou­get démon­tant avec iro­nie et humour, le sys­tème démo­cra­ti­que pra­ti­qué actuel­le­ment, com­posé de délé­ga­tion de notre pou­voir à des « repré­sen­tants » :

« Sup­po­sez que je sois votard :

Le diman­che que la gou­ver­nance a choisi, à l’heure qu’elle a fixée (sans, natu­rel­le­ment, me deman­der mon avis), je m’amène au bureau de vote […]
Jusqu’ici, tout votard que je sois, je ne suis pas plus sou­ve­rain qu’un mou­ton qu’on écor­che.
Atten­dez, ça va venir…
Dans la tri­po­tée de bul­le­tins dont les dis­tri­bu­teurs m’ont farci, j’en pige un, que je roule en papillote.
Pour­quoi celui-là plu­tôt qu’un autre ?
Je n’en sais fou­tre rien ! Le coco dont le nom est des­sus m’est inconnu ; je n’ai pas été aux réu­nions, ça me dégoûte ; je n’ai pas lu les affi­ches, elles sont trop can­nu­lan­tes… Què­que ça fait, j’ai con­fiance !
Mais, nom d’un fou­tre, ma sou­ve­rai­neté est tou­jours pucelle : j’en ai pas encore joui.
Quoi­que j’aie mon bul­le­tin dans les pat­tes, tout prêt à être enfourné dans l’urne, je ne suis pas encore sou­ve­rain ! Je ne suis qu’une belle poche­tée que la gou­ver­nance tient sous sa coupe, que les patrons exploi­tent ferme et que les ser­gots
[7] font cir­cu­ler à coups de ren­fon­ce­ments quand il m’arrive d’être attroupé.
Ne déses­pé­rons pas ! je serai sou­ve­rain.
J’avance… Enfin mon tour arrive ! Je mon­tre ma carte, car je suis en carte ; on ne peut pas être sou­ve­rain sans être en carte.
Main­te­nant, j’ai des four­mis dans les doigts de pied : c’est sérieux, évi­dem­ment le moment psy­cho­lo­gi­que appro­che, j’allonge la patte ; je tiens ma papillote entre les deux doigts, le pouce et le cha­hu­teur.
Eh là, relu­quez ma tron­che !
Quelle scie qu’il n’y ait pas un pho­to­gra­phe…
Une… deusse… Je vais être sou­ve­rain !
Juste à la seconde pré­cise où j’ouvri­rai mon pouce et mon cha­hu­teur… juste au moment où la papillote sera lâchée, j’use­rais de mes facul­tés de sou­ve­rain.
Mais, à peine aurai-je lâché mon chif­fon de papier que, ber­ni­que, y aura plus rien ! Ma sou­ve­rai­neté se sera éva­nouie !
Dès lors, me voilà rede­venu ce que j’étais il y a deux secon­des : une sim­ple nigue­douille, une grande poche­tée, un votard cul­cul, un cra­cheur d’impôts.
Sur ce, la farce est jouée ! Tirons le rideau…
J’ai été réel­le­ment sou­ve­rain une seconde ; je le serai le même laps de temps dans qua­tre ans d’ici.

Or, je ne com­mence à user de cette rou­pie sou­ve­raine qu’à l’âge rai­son­na­ble de 21 ans, c’est un acte si sérieux qu’il y aurait bou­gre­ment de dan­ger à me le lais­ser accom­plir plus tôt, c’est les diri­geants qui le disent, et ils s’y con­nais­sent !
Une sup­po­si­tion que je moi­sisse sur terre jusqu’à la cen­taine : le jour où j’ava­le­rai mon tire-pied, j’aurai donc qua­tre-vingts ans de sou­ve­rai­neté dans la peau, à rai­son d’une seconde tous les qua­tre ans, ça nous fait le total fara­mi­neux de vingt secon­des…
Pour être large, – en tenant compte des bal­lot­ta­ges, des élec­tions muni­ci­pa­les, des trou­du­cu­te­ries élec­to­ra­les qui pour­raient se pro­duire, met­tons cinq minu­tes !…
[…]
Hein, les bons bou­gres, vou­lez-vous m’indi­quer une bourde plus gigan­tes­que, une fumis­te­rie plus cara­bi­née, une cou­leu­vre à ava­ler, plus grosse que le ser­pent boa de la sou­ve­rai­neté popu­laire ? »
[8]


Le par­le­men­ta­risme n’a pas non plus la faveur du Père Pei­nard :

« Quand à espé­rer s’enquiller dans la méca­ni­que gou­ver­ne­men­tale, de manière à se ren­dre utile au populo, c’est un rêve de mabou­les et d’ambi­tieux.
C’est un sale truc que de se fou­tre tout rond dans un maré­cage pes­ti­len­tiel pour se gué­rir des fiè­vres. C’est comme Gri­bouille qui se fichait à la Seine pour ne pas se mouiller.
D’ailleurs, on a été assez sale­ment échau­dés par des bouffe-galette
[9] qui par­laient au nom du peu­ple pour être gué­ris de la mala­die votarde.
De tous les types qui avaient du poil au ven­tre, alors qu’ils étaient au milieu du populo, com­bien y en a-t-il qui, une fois élus dépu­tés, sont res­tés pro­pres ?
[…]
Quant à ceux qui ne sont pas pour­ris com­plè­te­ment, ils ont pris du ven­tre et se sont bou­gre­ment ramol­lis. »


Il n’y a donc pas de temps à per­dre dans les élec­tions.

Le 7° Con­grès Natio­nal de la Fédé­ra­tion des Syn­di­cats Ouvriers, tenu à Limo­ges en sep­tem­bre 1895, avait décidé de la créa­tion d’un Con­fé­dé­ra­tion Géné­rale du Tra­vail (CGT). Les sta­tuts pré­ci­saient : « Les élé­ments cons­ti­tuants la CGT devront se tenir en dehors de toute école poli­ti­que. »
Rap­pe­lons éga­le­ment que la Charte d’Amiens, acte cons­ti­tu­tif de la CGT, com­pre­nait dans son préam­bule des notions bien oubliées de nos jours :
« Le Con­grès con­fé­dé­ral d’Amiens con­firme l’arti­cle 2, cons­ti­tu­tif de la CGT : la CGT groupe, en dehors de toute école poli­ti­que, tous les tra­vailleurs cons­cients de la lutte à mener pour la dis­pa­ri­tion du sala­riat et du patro­nat. »

On peut lire éga­le­ment dans ce même texte :
« [Le syn­di­ca­lisme]
pré­pare l’éman­ci­pa­tion inté­grale, qui ne peut se réa­li­ser que par l’expro­pria­tion capi­ta­liste…
Il pré­co­nise comme moyen d’action la grève géné­rale et il con­si­dère que le syn­di­cat, aujourd’hui grou­pe­ment de résis­tance, sera, dans l’ave­nir, le groupe de pro­duc­tion et de répar­ti­tion, base de réor­ga­ni­sa­tion sociale. »

Autant de prin­ci­pes fon­da­teurs et d’objec­tifs aban­don­nés aujourd’hui au béné­fice d’une pen­sée essen­tiel­le­ment élec­to­ra­liste en vue d’éta­blir la supré­ma­tie « repré­sen­ta­tive » entre syn­di­cats divi­sés pour le plus grand béné­fice de l’État et du sys­tème capi­ta­liste.


Non, il n’y a rien à espé­rer
dans ce cadre et la pre­mière des exi­gen­ces de l’hon­nê­teté serait de le recon­naî­tre et d’en tirer les con­sé­quen­ces logi­ques !
« Main­te­nant, il n’y a plus d’espoir que la crise s’atté­nue, ni qu’elle soit con­ju­rée, grâce à des pal­lia­tifs ou des demi-mesu­res. Toute con­ci­lia­tion est deve­nue impos­si­ble. La guerre de clas­ses est décla­rée et elle s’annonce farou­che, impla­ca­ble. Les enne­mis sont face à face et nulle paix n’est à pré­voir, hor­mis quand l’un des deux adver­sai­res sera ter­rassé, écrasé, broyé.
Ce n’est pas à coups de canon que la classe ouvrière a ouvert le feu con­tre la Bour­geoi­sie. C’est par un acte for­mi­da­ble et sim­ple : en se croi­sant les bras. Or, à peine ce geste est-il esquissé que voici le capi­ta­lisme secoué par les spas­mes symp­to­ma­ti­ques de l’ago­nie. C’est preuve qu’il en est du corps social comme du corps humain : tout arrêt de fonc­tion­ne­ment, de cir­cu­la­tion lui est pré­ju­di­cia­ble et néfaste.
Heu­reux pré­sage pour les grève-géné­ra­lis­tes ! c’est l’encou­ra­ge­ment à per­sé­vé­rer, la cer­ti­tude du triom­phe pro­che… »
[10]

Et Pou­get de pré­ci­ser, dans le texte « Le sabot­tage », « L’État est un organe para­si­taire. Le groupe cor­po­ra­tif au con­traire, au lieu d’être une super­fé­dé­ra­tion est sim­ple­ment une agré­ga­tion de bons bou­gres qui souf­frent de l’exploi­ta­tion ; ils s’y amè­nent pour être en con­tact avec des cama­ra­des, pour s’y ins­truc­tion­ner et déni­cher un remède à leur mis­tou­fle. »

* * *

Xose Ulla Qui­ben, [11]

l’auteur de cette bio­gra­phie d’Émile Pou­get est d’ori­gine gali­cienne. Il exerce le métier d’ins­ti­tu­teur et direc­teur de l’école de Mont­laur dans l’Avey­ron (terre natale de Pou­get, où il a mené ses recher­ches en vue de ce livre). Il fait par­tie de ces direc­teurs déso­béis­sants et refuz­niks oppo­sés au fichage des enfants dès leur entrée en mater­nelle dans un fichier infor­ma­ti­que cen­tra­lisé, cir­cu­lant via Inter­net, nommé « Base-élè­ves ». Il est un des mem­bres fon­da­teurs du Col­lec­tif Natio­nal de Résis­tance à Base-Élè­ves (CNRBE).

Josef s’ins­crit tota­le­ment dans la lignée de ses ancê­tres espa­gnols et dans la fidé­lité aux idées et prin­ci­pes col­por­tés par les com­mu­neux et leurs con­ti­nua­teurs. Lais­sons-lui la parole pour ter­mi­ner :

« Pour le cen­te­naire de la Charte d’Amiens, véri­ta­ble mani­feste de déso­béis­sance civile et syn­di­cale, droits du syn­di­ca­liste et du citoyen, dont Pou­get est un des pères, il me sem­blait oppor­tun de rap­pe­ler son par­cours, et de don­ner envie de décou­vrir ses tex­tes, ses mots qui, bien qu’écrits depuis plus d’un siè­cle, n’ont rien perdu de leur actua­lité, ni de leur per­ti­nence. »


1 Les cita­tions con­te­nues dans cet arti­cle seront tirées du livre cité.
2 Publié en 2006 aux Édi­tions liber­tai­res, 35, allée de l’Angle, Chau­cre 17190 St-Geor­ges d’Olé­ron.
3 Misère.
4 Dépu­tés.
5 Cham­bre des dépu­tés, Assem­blée natio­nale.
6 Rap­port de la Com­mis­sion sur le Boy­cot­tage publié dans le Père Pei­nard du 3 octo­bre 1897.
7 Poli­ciers.
8 Dans un arti­cle nommé « Le muse­lage uni­ver­sel ».
9 Député.
10 Extrait du roman : « Com­ment nous ferons la Révo­lu­tion » Chap. VII. — La grève offen­sive com­mence d’Émile Pataud & Émile Pou­get.
11 Né en Galice. À son arri­vée en France, il por­tera le nom « fran­cisé » de Josef Ulla.


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