Dernière mise à jour 13/11/2018

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La politique comme prolongement de la guerre par d'autres moyens - par Susan George

Extrait du chapître II (p101-107) du dernier livre en date de Susan George - ¬´ La pensée enchaînée : Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique ¬ª publié le 10 octobre 2007 par les éditions Fayard (traduction de l’anglais américain d’André Cabannes), La politique comme prolongement de la guerre par d’autres moyens : le Project for a New American Century est une partie de ce livre qui permet de rencontrer des personnages désormais connus et d’autres encore méconnus mais qui ne sont pas moins acteurs dans l’élaboration, le soutien et la mise en oeuvre des politiques trop souvent attribuées au seul George W. Bush. On verra ici, par un exemple pris parmi d’autres que l’on pourra découvrir tout au long d’un ouvrage richement documenté, les tenants et les aboutissants d’un événement majeur pour le XXIème siècle qu’est le 11 septembre 2001.

La Pensée enchaînée par Susan GeorgeTout d’abord, la bonne nouvelle : avant de décrire l’effrayante décennie du Project for a New American Century (PNAC, Projet pour un nouveau siècle américain), nous pouvons affirmer avec une quasi-certitude que c’est un flop et qu’il est peut-être déjà mort. Au début de 2007, il avait encore un site Web, mais au dire de la BBC sont staff ne comptait plus qu’une seule personne, apparemment chargée de faire les cartons et de fermer boutique. Sans vouloir provoquer le destin, parlons de lui au passé.

Le nom ne fut pas choisi au hasard et il mérite une explication. Les fondateurs du Project for a New American Century rendaient hommage Henry Luce, l’influent éditeur des magazines à grande diffusion Time, Life et Fortune, qui forgea le terme ¬´ American Century ¬ª (¬´ siècle américain ¬ª) dans un célèbre éditorial publié par Life en février 1941, dix mois après Pearl Harbor.

Luce appartenait à l’establishment de la côte est, mais il combattit les nombreux républicains isolationnistes qui voulaient maintenir les États-Unis en dehors de la guerre. Il était inquiet des victoires nazies et suffisamment lucide pour prévenir ses compatriotes : même si la Grande-Bretagne parvenait à stopper Hitler, elle sortirait de la guerre tellement épuisée qu’elle cesserait d’être la première puissance mondiale. Les Américains devaient accepter l’¬´ inévitable ¬ª : d’abord, une intervention armée pour sauver l’Europe; ensuite, un nouvel ordre mondial d’après guerre dominé par les États-Unis. Le XXème siècle serait le siècle américain.

En 1944, bien avant la désintégration de l’alliance américano-soviétique, Luce se méfiait déjà de l’URSS et de ses visées sur le monde de de l’après-guerre; Ses magazines influents ne laissèrent bientôt plus de doute dans l’esprit de millions de lecteurs : ils allaient devoir combattre ce nouvel ennemi. Luce ne se défit jamais de sa conviction, qu’il exposa devant une commission sénatoriale environ une décennie plus tard : ¬´ Je ne pense pas qu’une coexistence pacifique soit possible entre l’empire communiste et le monde libre.¬ª Jusqu’à sa mort, en 1967, il continua de prôner l’hégémonie de l’Amérique, maintenant sa ferme position anticommuniste - y compris pendant la guerre du Viêt-nam, qu’il approuvait.

Les politiques étrangère et de défense des États-Unis durant l’après-guerre ont toujours reposé sur un anticommunisme de base, un soutien aux dirigeants étrangers ¬´anticommunistes¬ª, si despotiques fussent-ils, des niveaux d’armement élevés et des stratégies impérialistes éprouvés pour s’emparer des ressources, en particulier du pétrole. À plusieurs égards, l’Irak n’est que le dernier exemple de cette politique traditionnelle d’intervention des États-Unis, mais le contexte a changé. Après la disparition du communisme en tant que force géopolitique, les néo-cons furent contraints de trouver de nouveaux prétextes pour pénétrer dans les régions du globe qui, à un titre ou à un autre, les intéressaient. Si cela se révèle utile, l’establishment chargé de la définition de la politique américaine peut inventer de nouveaux concepts, comme la guerre préventive, les États voyous, le devoir de répandre la démocratie et - favori indiscuté - la guerre globale contre le terrorisme.

Dans ce nouveau contexte, la justification et l’élaboration du PNAC allaient devenir la plus belle initiative en matière de création et de dissémination d’une idéologie belliqueuse et hégémonique. En 1997, deux douzaines d’experts politiques néoconservateurs chevronnés se sont réunis pour préparer l’avenir et la place qu’y tiendrait l’Amérique. Le Projet a eu une forte influence sur le gouvernement, ne serait-ce que parce que beaucoup de ses fondateurs devinrent le gouvernement le jour George W. Bush s’installa à la présidence.

Cinquante-six ans après qu’Henry Luce eut défini son projet, la ¬´Déclaration des principes¬ª du PNAC s’en fit l’écho. En voici un extrait :

[Nous avons besoin] d’une force militaire qui soit forte et prête à relever les défis du présent et de l’avenir ; d’une politique étrangère qui promeuve avec audace et détermination les principes de l’Amérique au delà de ses frontières ; d’une équipe dirigeante qui accepte les responsabilités mondiales des États-Unis [...]. L’Amérique a un rôle vital à jouer dans le maintien de la paix et de la sécurité en Europe, en Asie et au Moyen-Orient. Si nous fuyons nos responsabilités, nous invitons le reste du monde à remettre en question nos intérêts fondamentaux [...]; il est important d’agir sur les circonstances conjoncturelles avant que les crises n’éclatent, et de faire face aux menaces avant qu’elles ne deviennent ingérables. L’histoire du siècle passé devrait nous avoir appris à embrasser la cause du leadership américain.

On peut difficilement concevoir apologie plus éloquente du caractère unique de l’Amérique et de son devoir d’intervention. Pour atteindre les objectifs que le PNAC lui avait fixés, la nation se devait d’aller de l’avant et d’être audacieuse. Aussi, le 20 septembre 2001, neuf jours à peine après l’attaque contre le World Trade Center, les dirigeants du PNAC écrivirent-ils au président George W. Bush pour l’exhorter à punir Saddam Hussein. Leur logique pouvait sembler tortueuse, mais leurs intentions étaient claires :

Il se peut que le gouvernement irakien ait apporté son assistance sous une forme ou une autre à la récente attaque contre les États-Unis. Mais même si nous manquons de preuves de l’implication directe de l’Irak dans l’attaque, toute stratégie visant à éradiquer le terrorisme et ses commanditaires doit inclure un effort déterminé pour chasser Saddam Hussein du pouvoir en Irak. Ne pas entreprendre une telle action constituerait d’emblée une reddition, peut-être décisive, dans la guerre contre le terrorisme international.

Voilà un texte bizarre. D’un côté, le PNAC était un foyer d’experts en politique étrangère ; de l’autre, tout le monde s’accordait à dire que les actes de terrorisme perpétrés le 11 septembre avaient indéniablement une dimension islamique, c’est-à-dire religieuse et relevant du djihad, avec une forte participation de ressortissants de l’Arabie saoudite. Pourquoi alors s’en prendre à l’un des rares pays musulmans où l’État était totalement laïc et sous le contrôle d’une parti nationaliste, le Ba’as ? Oussama ben Laden et Saddam Hussein partageaient à peu près autant d’amour fraternel que le pape et Martin Luther - ben Laden tenait d’ailleurs Saddam pour un ¬´infidèle¬ª.

Qui plus est, ainsi que le savaient certainement les experts du PNAC, il n’y avait aucune arme de destruction massive attendant d’être découverte en Irak. Le régime s’en était débarrassé dans la première moitié des années 1990.

Néanmoins, cette obsession du PNAC pour l’Irak avait des précédents. Déjà, en 1992, Paul Wolfowitz, l’un de ses cofondateurs, avait dans son fameux document, Defense Plannig Guidance, recommandé d’attaquer l’Irak ; une fuite dans le New York Times avait provoqué une énorme polémique. Au début de 1998, des membres du PNAC écrivirent au président Clinton pour lu recommander d’¬´écarter Saddam Hussein du pouvoir¬ª. Quand ils constatèrent qu’il ne se passait rien, ils s’adressèrent aux chefs de la minorité républicaine au Congrès, le représentant Newt Gingrich et le sénateur Trent Lott, pour les presser d’agir de manière décisive en l’¬´absence de direction présidentielle¬ª. Qu’attendaient-ils de Gingrich et de Lott étant donné que le président Clinton ne dirigeait pas la nation comme il le fallait ? ¬´ La politique américaine, disait le PNAC, doit se donner comme objectif explicite de chasser du pouvoir le régime de Saddam Hussein et de mettre en place un Irak paisible et démocratique. ¬ª

Le PNAC, avait-il de l’influence ? Un grand nombre de ses partisans avaient ou ont encore des responsabilités importantes dans le gouvernement, et ses membres interviennent toujours régulièrement dans les médias et dans d’autres institutions qui ont un rôle dans la formation de l’opinion publique. Les signataires de la ¬´ Déclaration des principes ¬ª du PNAC et de ses nombreux courriers sont des gens comme le vice-président de Bush et un ancien vice-président (Dick Cheney et Dan Quayle), plus le directeur de cabinet de Cheney (Lewis ¬´scooter¬ª Libby), ainsi que les deux plus hauts responsables du ministère de la Défense (Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz), auxquels il faut ajouter le frère du président et gouvernement de Floride (Jeb Bush), le représentant spécial américain au Commerce (Robert Zoellick), le représentant permanent aux Nations unies (John Bolton) et son successeur (Zalmau Khalilzad).

À ces hauts responsables se joignit un riche assortiment de conseillers spéciaux, d’assistants ou de secrétaires adjoints de ceci ou de cela - Paula Dobriansky des Affaires étrangères, Elliott Abrams de la Maison-Blanche, Peter Rodman de la Défense, Aaron Friedberg de l’équipe de Cheney. Sans oublier des universitaires de premier plan et influents comme Fancis Fukuyama, Donald Kagan ou Eliot Cohen, des intellectuels comme Norman Podoretz t sa femme Midge Decter, le directeur du National Endowment for Democracy (Fonds national pour la démocratie), Vin Weber, et quelques personnes de grande influence dans les cercles religieux de droite (comme Gary Bauer pour les évangéliques ou George Weigel pour les catholiques). Les membres de ce groupe pesèrent sans aucun doute d’un grand poids dans la décision d’envahir l’Irak.

En septembre 2000, le PNAC appela à une ¬´reconstruction de la défense américaine¬ª et fixa à 3,8% du PIB la norme pour un budget du Pentagone convenable. Quand, peu après, Bush arriva à la Maison-Blanche, il augmenta le budget de la défense, le portant à 379 milliards de dollars, soit exactement... 3,8% du PIB. Ce budget a régulièrement augmenté depuis, et il se monte à environ 513 milliards de dollars en 2007 (*).

Dans ce même document de 2000, les signataires du PNAC admettaient que leurs objectifs seraient difficiles à atteindre ¬´ en l’absence d’événements catalyseurs catastrophiques - comme un nouveau Pearl Harbor ¬ª(des échos d’Henry Luce une fois de plus ; c’est moi qui souligne), un rôle que le 11 septembre miraculeusement remplir l’année suivante. Ces mots étaient à la fois prescients et troublants.

Comme la commission chargée des investigations sur le 11 septembre l’a noté, entre avril et septembre 2001, l’Agence fédérale de l’aviation a reçu 52 alertes concernant des attaques possibles contre les États-Unis. Beaucoup d’observateurs ont jugé qu’un nombre si élevé de menaces potentielles aurait dû pousser les autorités à agir ; certains ont vu dans le fait qu’elles ne firent rien une intention conspiratrice, bien que l’explication reposant sur des rivalités bureaucratiques considérables et des dysfonctionnements reste tout à fait plausible. De leur propre aveu prémonitoire, les membres du PNAC ont senti le besoin d’un événement ¬´catalytique et catastrophique¬ª comme les attentats d’Al-Qaïda contre le World Trade Center et le Pentagone - peut-être même souhaitaient-ils un tel événement. Le 11 septembre a effectivement eu un effet comparable à celui de Pearl Harbor.

Le PNAC se prononça aussi très tôt sur le besoin de bases militaires permanentes en Irak. Condoleezza Rice, qui n’en était pas membre, affirma plus tard devant le Congrès que la présence des États-Unis au Moyen-Orient n’était pas moins que l’¬´engagement d’une génération¬ª? Bien qu’on ne puisse certainement pas prétendre que les gens du PNAC aient été en quelque manière que ce soit complices des événements du 11 septembre, ils savaient néanmoins exactement quel parti en tirer. Le PNAC a souvent semblé être une sorte de gouvernement de l’ombre, fixant les objectifs pour la nation, puis, à partir de différentes positions stratégiques au sein de l’administration, aidant à les atteindre.


(*) Soit, là encore, 3,8% du PIB, puisque le PIB prévu pour 2007 est d’environ 13 500 milliards de dollars (NdT.)


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