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La soupe à l’aigre

La preuve de la per­ti­nence du dis­cours éco­lo­gi­que réside sans doute dans la mal­hon­nê­teté crasse de ses adver­sai­res les plus média­ti­sés. La manière dont les médias de masse se sont empa­rés, à quel­ques enca­blu­res des élec­tions régio­na­les, du der­nier recueil de sor­net­tes de M. Claude Allè­gre est à l’évi­dence symp­to­ma­ti­que d’une épo­que rechi­gnant à affron­ter les vrais périls depuis long­temps annon­cés. L’impos­ture édi­to­riale du géo­chi­miste sor­tant impru­dem­ment de sa spé­cia­lité pour­rait, à l’extrême rigueur, être l’occa­sion d’un débat au fond des cho­ses. Encore fau­drait-il alors oppo­ser à la cer­ti­tude de M. Allè­gre l’intel­li­gence de con­tra­dic­teurs à la hau­teur de l’enjeu. Et là on décou­vre avec éton­ne­ment que le pro­fes­seur devenu bate­leur d’estrade béné­fi­cie d’un trai­te­ment de faveur qui bafoue le droit à la qua­lité de l’infor­ma­tion.

Guillaume Durand, mau­vais jour­na­liste devenu médio­cre ani­ma­teur d’émis­sions de télé­vi­sion, ne l’entend hélas pas ainsi. Dans son émis­sion « L’Objet du Scan­dale » – que vou­lez-vous, il faut faire choc pour cap­ti­ver les fou­les – Il rece­vait donc le mer­credi 10 mars der­nier le scan­da­leux pour­fen­deur des héré­sies moder­nes. Ini­tia­le­ment, le poli­to­lo­gue Paul Ariès devait être opposé à Claude Allè­gre. Il n’en fut rien. Deux jours avant l’émis­sion, on fit savoir à l’oppo­sant du Don Qui­chotte des pla­teaux que ce der­nier serait fina­le­ment con­fronté à des gens ordi­nai­res. L’élo­quence avé­rée de Paul Ariès, il est vrai, a de quoi effrayer celui dont les asser­tions sont assi­ses sur des sables pour le moins mou­vants. La per­ti­nence du der­nier ouvrage du direc­teur du Sar­ko­phage, « la sim­pli­cité volon­taire con­tre le mythe de l’abon­dance » (1) est sans doute inti­mi­dante pour qui ne sou­haite pas que les télé­vi­seurs ces­sent de ron­ron­ner en rond dans les chau­miè­res où l’on n’aime pas, paraît-il se pren­dre la tête avec des ques­tions com­pli­quées. La leçon à déduire de cet acte de cen­sure indé­nia­ble est que, lors­que Claude Allè­gre est invité dans une émis­sion de télé­vi­sion, c’est lui qui choi­sit les autres invi­tés et non le res­pon­sa­ble de ladite émis­sion. Faire de la mau­vaise télé­vi­sion n’est pas plus dif­fi­cile que ça. Guillaume Durand en maî­trise la recette depuis long­temps. Pour­tant, rap­pe­lons-nous que France 2 où sévit cet adver­saire de la pen­sée vrai­ment déran­geante car posant les vrais enjeux du temps est une chaîne de ser­vice public. La mis­sion de celle-ci devrait être plus ambi­tieuse que de ser­vir la soupe des agents du con­for­misme pro­duc­ti­viste et scien­tiste.

Au-delà de l’anec­dote que cons­ti­tue l’évic­tion cava­lière d’un pen­seur déran­geant, une ana­lyse plus appro­fon­die du phé­no­mène est riche d’ensei­gne­ment. L’émis­sion de Guillaume Durand – et Guillaume Durand lui-même – est le pro­duit con­forme de notre société con­som­ma­tion­niste. Il n’est donc pas per­mis d’en atten­dre davan­tage que le strict mon­tage de fal­la­cieux débats trom­peu­se­ment éri­gés en débats essen­tiels. Cer­tes, Claude Allè­gre est inca­pa­ble de débat­tre avec des gens sérieux ; il le sait et choi­sit donc ses adver­sai­res d’un soir audi­ma­tisé et ses faire-valoir à la mai­gre enver­gure intel­lec­tuelle. Cepen­dant, l’impor­tant est ailleurs : avec Paul Ariès, il n’aurait pas été ques­tion de can­ton­ner le débat à une sim­ple que­relle sur le degré de gra­vité de la crise cli­ma­ti­que. On eut mis en cause le déli­rant modèle pro­duc­ti­viste désor­mais à bout de souf­fle. Les crois­san­cis­tes se ser­rent à bord de ce radeau perdu voguant sur un océan social plus déla­bré à cha­que jour qui passe. Dans son livre, Paul Ariès mon­tre qu’il existe his­to­ri­que­ment deux gau­ches : l’une pro­duc­ti­viste opti­miste qui échoue for­cé­ment en épou­sant les prin­ci­pes du capi­ta­lisme débridé ; l’autre anti­pro­duc­ti­viste pes­si­miste qui n’a jamais con­quis le pou­voir car elle est tou­jours enfer­mée dans le culte de sa défaite légen­daire. Le défi à rele­ver tient dans la cons­truc­tion d’une gau­che anti­pro­duc­ti­viste opti­miste. L’His­toire du capi­ta­lisme et des mou­ve­ments qui s’y oppo­sè­rent nous apporte une autre leçon ; le peu­ple n’est pas fon­ciè­re­ment pro­duc­ti­viste pour peu qu’on lui laisse per­ce­voir les véri­ta­bles rai­sons de la mar­che des cho­ses.

C’est de cela qu’il n’est pas per­mis de débat­tre aujourd’hui. Et M. Allè­gre n’est que l’une des figu­res emblé­ma­ti­ques, média­ti­que­ment choyée, du débat impos­si­ble.


(1)Aux édi­tions La Décou­verte, février 2010.

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Yann Fiévet

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