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Les petits papiers du Panama

Au grand bal des hypocrites la France fait rarement banquette.

Le nouveau « scandale de Panama » nous le démontre encore superbement. Les déclarations de bonne intention, faites la main sur le cœur, ont fusées illico presto dès la mise en lumière de l’affaire. Elles furent proférées par des responsables politiques, Président de la République en tête, qui savent pertinemment qu’ils ne changeront rien à l’ordre financier tentaculaire d’un capitalisme redevenu sauvage à force de déréglementations votées, depuis trente ans, la plupart du temps par des assemblées « démocratiquement élues ». Du reste, c’est également de manière toute démocratique que le Parlement européen a adopté le mois dernier la directive « secret des affaires ». Directive qui arrive cependant trop tard pour empêcher la grande presse de dévoiler le Panama papers. Raison de plus pour se protéger désormais de tous les indélicats qui fourrent leur nez partout, notamment dans les méandres du détournement éhonté de la richesse plus ou moins honnêtement amassée.

Il semble utile de rappeler que c’est la France qui avait fait le forcing voilà quelques années pour que le Panama soit sortie de la liste noire des paradis fiscaux . Les autorités du pays avaient fait des promesses quant aux échanges d’informations fiscales déterminantes et l’on a alors blanchi le Panama avant même de pouvoir vérifier que lesdites promesses seraient suivies d’effets tangibles . C’était l’époque où M . Sarkozy proclamait que la liste noire était vierge désormais. Vierge, comme les îles du même nom sans doute ! Depuis, le Panama n’a toujours transmis que des informations très partielles ne permettant jamais ou presque de retracer le cheminement tortueux de l’évasion fiscale. La France a donc, quelques jours après la révélation du Panama papers, décider de réinscrire ce pays sur la liste noire. Le Président du Panama a fait immédiatement de nouvelles promesses que des experts de l’OCDE doivent aller, paraît-il, vérifier sur place… et sur pièces sans doute. L’espoir du Panama est évidemment d’échapper à la réinscription infâmante. La circulaire mascarade se poursuit donc et se poursuivra probablement encore longtemps. Ainsi tourne le monde des affaires !

Qui peut croire sérieusement que notre Gouvernement va demander à la Justice d’enquéter à propos des neuf-cents sociétés écrans ouvertes au Panama par la Société Générale ces dernières années ? Pour la forme, on fera semblant d’exiger de la banque, compromise ailleurs du reste, comme la plupart de ses « consoeurs », de s’expliquer sur cette opacité organisée. Pour apaiser l’opinion, déjà tellement désabusée, on inquiètera un peu plus Jérôme Cahuzac ou les époux Balkany dont d’autres turpitudes financières sont entre les mains de la justice. Quelques autres malheureux contribuables trop grossièrement dissimulés par des conseillers financiers moins professionnels feront les frais de la nécessité de ne pas toucher à l’essentiel. Un essentiel qui dépasse allègrement le panama. L’économie réelle est désormais trop associée, parfois par mégarde, souvent par consentement, aux canaux de l’économie souterraine pour pouvoir s’en défaire sans dommages. La crise financière mondiale de 2007-2008 était l’occasion d’une reprise en main de la finance par les Etats. L’occasion ne fut pas saisie. Pire, après avoir renflouer les banques afin qu’elles survivent à la crise qu’elles avaient elles-mêmes provoquée, les Etats les laissèrent poursuivre et même amplifier les pratiques coupables du passé. Et l’on s’étonne de la crainte forte qu’une nouvelle crise financière, plus grave encore, n’éclate bientôt ?

Un édifiant précédent fait forcément douter du désir de l’Europe de s’emparer sérieusement de l’affaire du Panama. En 2014, l’enquête « LuxLeaks » a révélé que les multinationales ne payaient quasiment aucun impôt en Europe, grâce à leurs filiales installées au Luxembourg. Il ne se passa rien ! Il aurait fallu poser une question qui fâche : pourquoi autant de firmes multinationales disposaient-elles de filiales au Luxembourg, pays à l’économie modeste à l’échelle de l’Europe ? Tout simplement parce qu’elles y étaient accueillies depuis des années à des conditions plus que favorables et en partie occultes. Voilà un pays membre de l’Union Européenne qui organisait l’évasion fiscale des firmes de ses voisins – et du reste du monde – sans barguigner mais en donnant régulièrement des leçons de rigueur budgétaire aux « mauvais élèves de l’Europe ». Qui dirigeait le paradisiaque Luxembourg à cette époque récente ? M. Jean-Claude Juncker soi-même, devenu depuis Président de la Commission Européenne, fonction dont il s’acquitte sans une once de faiblesse comme on a pu le constater à l’occasion du traitement intransigeant de « la crise grecque ».

En fait, il s’est bien produit quelque chose lors du dévoilement de cet autre pot-aux-roses : le lanceur d’alerte Antoine Deltour qui a révélé l’inavouable secret « LuxLeaks » a été immédiatement poursuivi par la Justice et va bientôt être jugé pour son… crime citoyen. Il ne fait pas bon affronter le système, briser son omerta. On salue parfois en haut-lieu le courage des lanceurs d’alerte pour éviter surtout de les doter d’un statut de protection. Ainsi le journal Le Figaro titrait-il le 1er septembre 2015 : « Antoine Deltour, l’homme qui a fait trembler le Luxembourg . » Oui, et c’est bien pour cela que l’imp-r-udent doit payer ! Au moment d’écrire ces lignes nous apprenons par l’AFP que le PDG du groupe Air France-KLM, Alexandre de Juniac, a perçu en 2015 une rémunération de plus d’un million d’euros. Une question déplacée alors nous brûle les lèvres : où va-t-il mettre tout cet argent ? Dans quelques mois, le génial dirigeant va quitter la tête de ce généreux groupe afin de voguer vers d’autres contrées sans doute tout aussi accueillantes. Il partira, n’en doutons pas, avec une confortable retraite-chapeau. Encore une histoire de Panama !


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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