Dernière mise à jour 21/11/2017

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France-Iran, des alliés atomiques

Si vous possédez une usine nucléaire, et si elle arrive en fin de vie, pensez à bien la rincer avant de mettre la clé sous la porte : vous récupérerez des quantités non négligeables d’uranium.

C’est précisément ce que vient de faire Areva dans son antique usine Eurodif qui, de 1979 à 2012, a enrichi de l’uranium pour permettre de fournir en combustible les réacteurs nucléaires d’EDF. Plusieurs articles et dépêches publiés fin octobre nous apprennent que, à grand renfort de trifluorure de chlore, produit chimique assurément très écolo, ce sont carrément 350 tonnes d’uranium qui ont été ainsi récupérées. Incrustés au fil des années dans les ferrailles de l’usine, ces atomes sont les témoins d’une aventure peu commune. Voyez un peu.

Au début des années 1970, sans consulter la population et sans même demander l’aval des parlementaires, le pouvoir français demande à EDF de construire des dizaines de réacteurs nucléaires et au CEA (Commissariat à l’énergie atomique) de faire une usine pour enrichir l’uranium. Mais voilà, le CEA n’a pas assez d’argent. Qu’à cela ne tienne, on demande au Shah d’Iran de prêter un milliard de francs, en lui promettant en échange de lui vendre 5 réacteurs nucléaires et de lui livrer 10 % de la production de l’usine en question.

Mais, lorsque l’usine est inaugurée par le premier ministre Raymond Barre en 1979, il n’y a plus un Shah dans les rues de Téhéran : c’est l’ayatollah Khomeiny qui a pris le pouvoir après un agréable séjour en exil… en France. Les politiciens hexagonaux se rendent alors compte – trop tard comme toujours – qu’ils ont contribué à remplacer Charybde par Scylla, et ils refusent de mettre en application les accords passés du temps du Shah. Mais Khomeiny veut revoir le milliard prêté… et recevoir l’uranium enrichi promis.

Face au refus de Paris, il emploie les grands moyens : des bombes explosent à Paris, des journalistes français sont enlevés au Liban, et le PDG de la régie Renault, Georges Besse, est exécuté par le groupe d’ultra-gauche Action directe. Selon une enquête très étayée de la journaliste Dominique Lorentz, Action Directe était en lien avec des organisations elles-mêmes activées par Téhéran. Ce ne serait donc pas le PDG de Renault qui aurait été abattu, mais bien le « père » d’Eurodif : avant de jouer aux voitures, Georges Besse avait précisément été le grand ordonnateur du programme français d’enrichissement de l’uranium !

Le message de Khomeiny est bien reçu : entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 1998, le premier ministre Jacques Chirac accepte de rembourser le fameux milliard et de livrer l’uranium enrichi qui doit revenir à l’Iran. Il ne parvient cependant pas à ressusciter Georges Besse mais ce dernier est « dédommagé » post-mortem : son nom est donné à l’usine Eurodif !

La France exporte du camembert et de l’uranium enrichi

Alors que le deal nucléaire entre Paris et Téhéran est une affaire totalement explosive qui devrait faire la Une de tous les médias, ceux-ci préfèrent couvrir les petites phrases politiciennes de la campagne présidentielle. Pourtant, une longue dépêche AFP, publiée le 6 mai 1988 à 12h38, explicite les opérations : il est en effet question « de parvenir à un accord sur le montant de la créance EURODIF » et de « donner des “garanties politiques” au gouvernement iranien pour “l’octroi sans restriction”, par le gouvernement français, de licences d’exportations d’uranium enrichi d’Eurodif vers l’Iran. »

C’est ainsi que pendant de longues années, et probablement jusqu’à la fermeture de l’usine Georges-Besse en 2012, la France a fourni de l’uranium enrichi à la République Islamique… tout en prétendant s’associer aux USA pour empêcher l’Iran de développer son programme nucléaire. Vous savez que les politiciens nous prennent pour des imbéciles, mais subodoriez-vous que c’était à ce point là ?
Cependant, concernant cette fameuse usine, le lobby nucléaire français ne s’est pas ridiculisé seulement par rapport à l’Iran : à la fin des années 1970, alors que les grands pays nucléarisés décidaient d’enrichir l’uranium avec des centrifugeuses, la France atomique optait pour une technologie archaïque, la diffusion gazeuse. Idée « lumineuse » qui exigea la construction d’une usine gigantesque, laquelle a consommé pendant plus de 30 ans des quantités astronomiques d’électricité : 3 des 4 réacteurs de la centrale voisine du Tricastin ont ainsi servi quasi exclusivement à alimenter Eurodif/Georges-Besse !

Aujourd’hui, une nouvelle usine a pris le relais, mal nommée « Georges Besse 2 ». Mal nommée car, avec 40 ans de retard, ce sont finalement les centrifugeuses qui ont été choisies. Mais EDF et Areva étant parfaitement incompétentes en général et en particulier concernant cette technologie, il a fallu la payer très cher à Urenco, une société à capitaux allemands, britanniques et néerlandais. Pour ce faire, il a fallu signer un accord international regroupant les quatre pays, puis le faire ratifier. Tant et si bien que, pendant de longs mois, la France atomique a été contrainte d’attendre patiemment que la reine des Pays-Bas veuille bien contresigner l’accord en question !

Et pourtant, aujourd’hui comme hier, malgré les délires des usines Geoges-Besse, le flop de Superphénix, les désastres des chantiers EPR, etc, les prétendus « grands » médias entonnent toujours la chanson trompeuse de la France « à la pointe de la technologie atomique », et de « ce nucléaire que le monde entier nous envie »… Même en rinçant bien ces médias, il serait étonnant que vous parveniez à récupérer un peu d’information fiable et pertinente.


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Stéphane Lhomme

Auteur: Stéphane Lhomme

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