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Retard

Sur la toile de fond de la mondialisation débridée les hommes et les femmes de pouvoir sont atteints d’une évidente fébrilité. Tel le lapin aux yeux rouges et toujours pressé du célèbre conte de Lewis Carroll, ils proclament de plus en plus souvent que nous sommes en retard. Ce ¬´ nous ¬ª c’est la France, mais ce sont aussi - évidemment - les Français coupables de retarder gravement le pays. Parfois, on stigmatise certaines catégories de citoyens particulièrement fautives dans le ralentissement de la marche vers un but dont tout le monde - y compris les ¬´ décideurs ¬ª - ignore l’exacte définition. De leur côté, les ¬´ journalistes de marché ¬ª sont de précieux et puissants amplificateurs de cette doxa chronométrique.

Ainsi, nous ne sommes pas assez flexibles, nous ne goûtons guère la précarité, nous osons ¬´ résister au bougisme ¬ª. Le problème est encore aggravé par le fait que nous sommes, nous dit-on partout, les seuls à camper sur cette intenable posture. À l’étranger, là où l’on sait ce que modernité veut dire, on se moque de ces Français refusant d’épouser leur époque, nostalgiques qu’ils seraient restés d’un temps où un vulgaire village gaulois savait damer le pion aux armées romaines. Ils sont fous ces Gaulois. Ils sont fous et ignorants. En effet, leur Premier Ministre en est persuadé : ils sont inaptes à saisir toute la grandiose portée de ses réformes frappées du sceau du désintéressement. Tant pis pour eux, ils ne tarderont pas à le regretter. Alors, il leur en cuira. Voilà bien comment on nous voit, de l’extérieur comme à l’intérieur.

Il fallait bien que M. de Robien, Ministre de l’Éducation et donc fin connaisseur de la difficile inculcation des vraies valeurs y aille de son couplet attristé. Il l’a poussé récemment devant le Conseil Economique et Social. Dans ce haut lieu de la cogitation sur le monde qui nous entoure, notre homme pointa l’un des aspects les plus préoccupants de notre terrifiant retard. Il rendit compte d’une étude de l’Université du Maryland, selon laquelle 36% des Français pensent que l’économie de marché est un système efficace contre 65% des Allemands, 71% des Américains, 74% des Chinois et 56% des Kenyans. ¬´ Je doute fort que nous ayons raison ¬ª, commenta le ministre, avant d’ajouter que les Français doivent se ¬´ réconcilier ¬ª avec l’économie et l’entreprise. Comme il s’agissait ce jour-là de causer de l’enseignement des Sciences Economiques et Sociales, les responsables de cet insoutenable anachronisme furent vite trouvés et dénoncés à la vindicte entrepreneuriale. ¬´ Ce champ disciplinaire est traversé par des débats idéologiques infinis ¬ª, lança le ministre. ¬´ Il nécessite de la rigueur et une impartialité absolue ¬ª de la part des professeurs. Pour que les jeunes ne se fassent pas ¬´ une montagne du monde du travail et de l’entreprise ¬ª, le ministre plaida pour un enseignement concret et neutre des SES. Nous voyons là qu’en matière de ridicule, en revanche, nous sommes en avance. Les professeurs de SES, somme toute, peu nombreux, se sentent fort flattés que l’on puisse leur accorder une si grande autorité sur l’esprit de leurs compatriotes. Et ils se permettent d’espérer, pour la santé intellectuelle des Américains, que l’Université du Maryland est capable de produire des travaux d’une autre qualité et ne se contente pas de colporter de vagues sondages juste dignes d’agrémenter le dénigrement honteux de leur ministre à propos de leur exigeant enseignement ou de fleurir les tristes diatribes de Mme Parisot.

Il est d’autres retards qui ne semblent aucunement tenailler grands patrons et hommes de gouvernement en France. Le fait que ce pays ait pris une quinzaine d’années dans la vue sur plusieurs de ses voisins européens en matière d’attention portée à l’environnement les inquiétera-t-il un jour ? Sur ce sujet-là on ne les voit jamais consulter leur montre ou le terrible calendrier des défis qui pèseront demain sur les épaules de nos enfants et petits enfants. Nous sommes nuls sur la question des indispensables alternatives aux énergies fossiles, sur celle du traitement propre - et atomisé en petites structures - de nos montagnes d’ordures, sur celle aussi du développement de l’habitat écologique et autonome. Nous sommes tout juste bons à exhiber les pectoraux de nos gros incinérateurs à dioxine ou de notre Iter que tout le monde ne nous envie pas. Ce jacobinisme prétentieux nous tuera plus sûrement que l’impossibilité de corvéaniliser nos enfants pour satisfaire de vils instincts mercantiles. Certes oui, il est des rigidités à détruire mais ce ne sont pas celles qui nous sont désignées aujourd’hui.

Yann Fiévet

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