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Clair obscur

A quelques encablures d’élections majeures la démocratie hexagonale est en pitoyable état. Il est plus que probable que les campagnes et les scrutins de l’an prochain n’y pourront rien changer. Ceux qui prétendront le contraire sont des sots, des naïfs ou encore des menteurs. Le mal est si profond qu’un lifting de surface ne ferait que dissimuler sa lente et purulente progression souterraine. Ce que nous révèle le traitement politico-médiatique de l’affaire Clearstream est à cet égard riche d’enseignement sur l’éloignement progressif de ¬´ l’élite ¬ª qui nous gouverne.

Bien avant le coup de tonnerre du 21 avril 2002 les signes d’une distance marquée entre le sommet de la classe politique et ses accompagnateurs zélés d’une part et des pans entiers de la société civile d’autre part étaient patents. Des sociologues qui ne travaillent pas à la commande tentaient alors de nous alerter. En vain. Le 21 avril, tout le monde tomba des nues et plaida l’effet de surprise. On se lamenta. On fit des discours grandiloquents. Certains promirent d’aller voter Chirac au second tour en se pinçant le nez. On jura enfin que l’on ne nous y prendrait plus, que tout serait fait pour tirer la démocratie de l’ornière circonstancielle. Quatre années plus tard nous savons à quoi nous en tenir. Rien n’a changé. Ou plutôt si : l’ornière est devenue abîme. Les émeutes de l’automne dernier et le mouvement anti-CPE du printemps ont mis en lumière une fois encore la sourde incompréhension pour longtemps installée entre gouvernants dorés et gouvernés paupérisés. Les hommes politiques occupant de hautes fonctions connaissent la situation des plus démunis mais sont devenus incapables d’éprouver réellement ce qu’elle signifie.

L’affaire Clearstream sonne comme un point d’orgue sur la frontière séparant ¬´ les gens de peu ¬ª de la caste des gens de biens. Comment les premiers pourraient-ils s’interdire de penser que les seconds vivent dans un autre monde que le leur, un monde aux règles occultes que leur difficile quotidien n’effleurera jamais ? Comment réprimer ce sentiment ‚Äì si largement partagé désormais ‚Äì que les étages inférieurs de la société sont chaque jour un peu plus surveillés au nom d’une nécessaire transparence garante de l’efficience économique et de la paix sociales tandis qu’au sommet règnent l’opacité et le secret des affaires ? La vertu demandée aux humbles pour laisser libre cours au vice des dissimulateurs de haute volée, voilà bien la morale d’une décrépitude depuis longtemps annoncée. Il a fallu une nouvelle ¬´ guerre des chefs ¬ª pour que l’homme de la rue entende enfin causer de l’affaire. En fait, on ne lui cause pas de l’affaire puisque l’affaire Clearstream dont parlent les médias n’est pas l’affaire Clearstream véritable que les mêmes médias se gardent scrupuleusement de ne pas explorer au fond depuis que Denis Robert l’a découverte voilà sept ans déjà. Il semble que l’on tente de nous faire gober une drôle de fable : des hommes politiques indélicats auraient utilisé une affaire jusqu’alors circonscrite à la sphère financière ‚Äì de laquelle la classe politique est étrangère, voyons ! - pour barrer la route à un prétendant au trône.

Derrière l’activité normale de Clearstream consistant à réaliser la compensation des transactions financières internationales se cache une complexe machinerie destinée à dissimuler une énorme circulation d’argent ‚Äì en partie sale, voire très sale ‚Äì entre des comptes que les propriétaires ont l’habileté de ne pas ouvrir à leur nom. Les bénéficiaires de ce système qui gangrène le capitalisme d’aujourd’hui sont loin d’être tous des professionnels de la finance. Des hommes politiques de premier plan, parmi lesquels d’anciens ‚Äì ou actuels ? ‚Äì ministres, y émargent aussi. Il est loin le temps où le service de la Nation tenait à l’écart de l’affairisme vulgaire. Les dérapages alors étaient dénoncés et réprimés. Maintenant, nous devrons nous contenter de voir tomber un juge qui se fait envoyer des lettres anonymes.

L’alternance qui nous est promise pour l’an prochain n’en pourra mais. Pour enrayer une si longue dérive de la démocratie, pour réconcilier le citoyen et la politique une alternative est nécessaire. Hélas ! elle ne peut être construite en un temps si court. Peut-être sommes-nous condamnés à vivre longtemps encore dans le clair obscur.

Yann Fiévet

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