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La drôle de guerre climatique

On se souvient avec une certaine confusion de la drôle de guerre qui prépara la guerre véritable. Cet ¬´entre-deux¬ª qui suivit la paix mal appréciée et précéda la prévisible déflagration, nous sommes désormais en train de le revivre avec tout autant d’insouciance qu’à l’époque de la piteuse rencontre de Munich. C’est ce malaise-là que l’on ressent en premier lieu au sortir de la projection du film d’Albert Gore. ¬´Une vérité qui dérange¬ª, certes oui, mais qui dérange tellement qu’elle pourrait rester lettre morte jusqu’au point d’irréversibilité. Nous avons dix ans pour éviter la catastrophe climatique, pour balayer les Daladier et les Chamberlain. Une tâche incommensurable qui dépasse tout ce que l’Homme a eu à connaître jusqu’ici.

La grande majorité des scientifiques admet désormais que les observations alarmantes réalisées à la surface du Globe sont essentiellement dues à l’exponentiel développement des activités humaines entamé au début de l’ère industrielle voilà deux siècles et demi. La réduction de la banquise arctique représente chaque année plus de 35 000 km¬≤, soit plus que la superficie de la Belgique. Au-dessus de l’Antarctique, le trou dans la couche d’ozone a battu en septembre dernier un nouveau record avec 29,5 millions de km¬≤ de surface et 40 millions de tonnes en volume. Les conséquences concrètes du réchauffement climatique sont déjà là, avec l’extension des zones tropicales ou désertiques, ou programmées à brève échéance comme avec la disparition des forêts de hêtres dans le bassin parisien. L’inventeur de l’hypothèse Gaia, James Lovelock, est, lui, sans illusion : l’augmentation de la température terrestre sera de huit degrés centigrade d’ici 2050 . Dans son dernier livre, ¬´La revanche de Gaia¬ª (1), il défend la thèse selon laquelle Gaia, la terre-mère dans la mythologie, est un système dont l’ancestrale régulation est irréversiblement perturbée. Il faudrait inverser la courbe de l’impact des activités prédatrices et rompre avec l’économisme mais ce vieil homme lucide pense que les hommes seront incapables d’engager cet ultime combat. Ce n’est pas seulement la planète qui est menacée ; la Civilisation l’est tout autant.

L’une des conséquences majeures d’un réchauffement climatique de l’ampleur annoncée tient à la montée du niveau des océans. Selon les hypothèses crédibles de l’élévation des températures, présentées notamment dans la conférence filmée d’Albert Gore, 1,3 milliard d’individus devront à terme abandonner des terres dramatiquement menacées d’immersion. D’ores et déjà, le nombre des éco-réfugiés augmente d’année en année en raisons de divers facteurs climatiques. Le monde n’est en rien préparé à ces déplacements de population qui prendront demain une allure vertigineuse. Il n’est pas déraisonnable d’imaginer que des guerres pourront alors être déclenchées pour l’accaparement des territoires encore viables.

Face à la prédiction apocalyptique, la prise de conscience est lente et les actions d’envergure fort timides. Le ¬´développement durable¬ª ne suffira pas à calmer - et encore moins à dompter - le cyclone que les hommes nourrissent depuis trop longtemps. On parle de substituer au productivisme débridé un productivisme raisonné. On confond ainsi l’attribut avec la substance coupable : c’est bien le productivisme qui est condamnable en soi. Les promoteurs de l’A380 sont fiers de proclamer que le nouvel aéronef consommera moins de kérosène par passager que son rival Boeing, 3 litres pour 100 km contre 3,4 litres. Ce minime avantage occulte honteusement que le trafic aérien pourrait tripler dans les dix années à venir et est ridicule quand on le compare au rythme avec lequel les traumatismes climatiques nous submergent. Une autre illusion nous aveugle : le progrès issu des sciences et de la technique nous sauvera. Le technocentrisme est un piège mortel qui, sous couvert d’incontestables améliorations potentielles dans l’utilisation plus économe des ressources de la planète ou pour le traitement des rejets toxiques dans l’environnement, nous autorise à poursuivre notre fuite en avant consumériste. La technique n’aura de sens que dans l’appui qu’elle apportera à la remise en cause des modes de vie destructeurs des pays du Nord.

Le défunt humoriste parlait d’or, lui qui proclamait qu’il est plus facile de changer le pansement que de penser le changement. Cette dernière posture par laquelle nous devrons passer est avant toute autre chose une affaire de mentalités. Et on le sait, les mentalités évoluent toujours plus lentement que la réalité du monde dans lequel vivent les hommes et que ceux-ci façonnent plus ou moins consciemment. Les ¬´bobos à 4 x 4¬ª n’aiment pas qu’on les stigmatise. Pourtant, leur égoïsme est peut-être le signe définitif de la défaite de l’intelligence humaine. Conjointement à la dénonciation d’un mode de production par essence orienté pour le profit immédiat nous devons combattre nos égoïsmes multiples et respectifs. Tels sont les défis de la prochaine décennie. Qui veut vraiment sauver Gaia ?

Yann Fiévet

1 - James Lovelock, The Revenge of Gaia, Penguin, 2006.

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