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Association de malfaiteurs

Il y a de la veine pour la crapule, disait-on autrefois. Augusto Pinochet a fini par débarrasser le plancher des vaches au grand désarroi de Margaret Thatcher et en épargnant à Milton Friedman, mort trois semaines avant lui, l’épreuve douloureuse de la triste nouvelle. Oui, il est des hommes et des femmes qui pleurent la disparition du sanguinaire dictateur au nom de ce qu’il a apporté au Chili d’abord, à la ¬´science économique¬ª libérale ensuite. Les trois larrons susnommés s’y sont entendus pour participer activement à l’édification du monde chaotique qu’ils abandonnent impudemment l’un après l’autre. On ne jugera jamais Pinochet pour ses crimes immondes.

Mrs Thatcher qui s’y connaît en prix à payer pour sauvegarder la prospérité des nantis s’en félicite. Hélas ! elle n’est pas la seule. De bons démocrates prétendus sont à l’unisson.

Le 11 septembre 1973 le régime d’Allende tombait à Santiago. Cet évènement assez vite estompé dans les médias par les péripéties du premier choc pétrolier devint vite une aubaine pour les Chicago boys. Depuis une quinzaine d’années ces économistes rongeaient leur frein, peaufinaient en leur cénacle étroit leurs théories destinées à démontrer l’efficacité incomparable du Marché libéré de l’intervention des pouvoirs publics. En un temps où l’on tenait encore aux vertus de la régulation de l’économie par des politiques publiques adaptées leur audience était fort mince. Cependant, des think tanks avaient déjà commencé leur travail de sape des fondements du welfare state que nous avons improprement traduit par État-Providence et que l’École de Chicago, forgée par Milton Friedman, détestait tant. On le sait maintenant, ces ¬´boîtes à penser¬ª réussirent à vulgariser - c’est bien le mot qui convient - les thèses de ces universitaires du Michigan auprès des membres les plus influents du Parti républicain et des divers organes stratégiques du système politico-administratif américain. Ce n’est cependant qu’en 1980 avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison blanche que furent enfin essayées les brillantes recettes friedmaniennes sur le sol des États-Unis d’Amérique. C’était sept ans après le coup d’État chilien.

Le Chili de Pinochet fut donc le laboratoire que Friedman n’avait sans doute jamais osé rêver. Les opposants, avérés ou potentiels, furent rapidement liquidés. On les dénicha jusque dans les rangs de l’armée où des officiers légalistes - comme le père de l’actuelle Présidente du pays - furent exécutés. Les syndicats disparurent et tous les organes de l’intervention publique dans la vie économique et sociale furent mis à bas. Les réformes engagées par le régime renversé afin de redistribuer les richesses en faveur des plus démunis furent interrompus. C’est dans un pays où l’Etat se résuma vite à sa large et brutale dimension répressive que débarquèrent ¬´les garçons de Chicago¬ª. Sur cette table rase inespérée et grâce à l’aide américaine miraculeusement retrouvée ils fondèrent la ¬´prospérit鬪 qui contenta vite les moins regardants. Aujourd’hui, le Chili est aux mains des hommes d’affaires. Et on le cite en exemple dans les manuels d’économie orthodoxe.

Au début des années 1980 les duettistes que furent ¬´Reagan des bois¬ª - qui vole les pauvres pour donner aux riches - et la ¬´Dame de fer¬ª donnèrent au néolibéralisme ses lettres de noblesse. Il fallait démontrer que les grandes démocraties sont, elles aussi, capables de faire vivre la nouvelle doxa. Néanmoins, la tâche devait s’avérer autrement plus ardue qu’au Chili. C’est que sur les ruines de la ¬´première société de march鬪 - celle bâtie au dix-neuvième siècle et ponctuée par deux guerres mondiales, par la crise de 1929, par le nazisme, par les fascismes italien et ibérique - les hommes avaient su construire les institutions nécessaires au dressage du capitalisme sauvage. Les caractères de cette prouesse que Carl Polanyi nomma ¬´la grande transformation¬ª était solidement ancré dans les fondements du corps social que ses fossoyeurs anglo-saxons entreprenaient de combattre. Oui, il a fallu livrer combat pour asseoir les bases de la ¬´seconde société de march鬪 qui, grâce à ces pionniers, déroulent depuis son ouvre planétaire.

Cette société de marché où le travailleur compte peu devant l’actionnaire, où le bonheur de l’Homme tend à se réduire à sa consommation matérielle, où la vie de la majorité des hommes a peu de prix à l’aune de la volonté de puissance de la minorité constituée en association de malfaiteurs connaîtra, elle aussi, évidemment un sort funeste. Auparavant, elle aura fait d’innombrables victimes, prix à payer pour mériter la chimère d’une ¬´mondialisation heureuse¬ª. Pourtant, partout des hommes et des femmes résistent encore. Quand Maggie pleure son complice en barbarie, nous, nous proclamons que Bobby Sands et Victor Jara sont frères en nos cours.

Yann Fiévet

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