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Renouer avec le sens des limites par Paul Ariès

Pour Paul Ariès, la seule alter­na­tive dans une société qui a som­bré dans la déme­sure est d’en finir avec le mythe de la crois­sance et de faire de la décrois­sance une poli­ti­que au ser­vice des domi­nés. | Ver­sion audio par Netoyens.info

Source : Poli­tis 972 du 18/10/07

Ce qui fait pro­blème, ce n’est pas tant la crois­sance que son idéo­lo­gie, c’est-à-dire le fait de croire que ” plus ” serait néces­sai­re­ment égal à “mieux “. L’idéo­lo­gie du déve­lop­pe­ment fut pro­pul­sée au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale dans le point IV du pro­gramme du Pré­si­dent amé­ri­cain Tru­man : elle visait alors à offrir une alter­na­tive au tiers monde face à la menace com­mu­niste. L’idéo­lo­gie du ” déve­lop­pe­ment dura­ble ” est appa­rue ensuite dans le con­texte de la con­tre-révo­lu­tion con­ser­va­trice mon­diale et a per­mis aux domi­nants de repren­dre la main. Les poli­ti­ques de gau­che comme de droite par­ta­gent en effet un bilan éco­lo­gi­que mons­trueux, car tou­tes deux ont fait de l’envi­ron­ne­ment la varia­ble d’ajus­te­ment de leur sys­tème, avec cer­tes des résul­tats sociaux fort dif­fé­rents… Mais, face à l’urgence envi­ron­ne­men­tale,les milieux d’affai­res et la droite peu­vent rebon­dir en pro­fi­tant d’un rap­port de force moins favo­ra­ble aux peu­ples, pour faire de nou­veau de la pau­vreté leur prin­ci­pale varia­ble d’ajus­te­ment. Cette pos­si­bi­lité reste encore fer­mée à la gau­che, qui se retrouve donc aphone.

La com­mu­nauté scien­ti­fi­que est aujourd’hui una­nime pour dire que la notion de ” déve­lop­pe­ment dura­ble ” n’est pas un con­cept scien­ti­fi­que mais idéo­lo­gi­que. Ce con­sen­sus mou s’est éta­bli autour de la pen­sée et des inté­rêts des domi­nants. Les cho­ses ont com­mencé à mal se pas­ser pour la gau­che lors­que sa pen­sée théo­ri­que s’est affai­blie et qu’elle a épousé les mots poi­sons de ses adver­sai­res : le lec­teur en aura un bon symp­tôme en sui­vant la car­rière de Jac­ques Attali. En 1973, la revue la Nef publiait un dos­sier sous le titre ” Les objec­teurs de crois­sance “.
Parmi les signa­tai­res, René Dumont, bien sûr, mais aussi Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, Michel Rocard et… divine sur­prise : le grand Jac­ques (Attali). Ce der­nier, pas encore con­seiller de Mit­ter­rand et encore moins de Sar­kozy, refu­sait l’équa­tion deve­nue ” incon­tes­ta­ble “, crois­sance = pro­grès social : ” Il est un mythe, savam­ment entre­tenu par les éco­no­mis­tes libé­raux, selon lequel la crois­sance réduit les iné­ga­li­tés. Cette argu­men­ta­tion per­met­tant de repor­ter à “plus tard” toute reven­di­ca­tion redis­tri­bu­tive est une escro­que­rie intel­lec­tuelle sans fon­de­ment… ” Attali oppo­sait donc deux stra­té­gies, l’une de droite, l’autre de gau­che : ” L’une, fon­dée sur l’exa­cer­ba­tion des besoins mar­chands par l’iné­ga­lité con­duit à la con­cen­tra­tion urbaine, à la cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs en un petit nom­bre de cen­tres de déci­sions pri­vés et publics. Une telle stra­té­gie per­met une crois­sance très rapide du PNB et entraîne une aggra­va­tion simul­ta­née des coûts sociaux […] ; la mobi­lité des tra­vailleurs n’est pas un signe de dyna­misme éco­no­mi­que mais une sujé­tion de la crois­sance ; le renou­vel­le­ment rapide des pro­duits n’est pas un signe de pro­grès mais la source de gas­pilla­ges inac­cep­ta­bles […] ; la crois­sance a tou­jours été la glo­ri­fi­ca­tion du tra­vail.” L’autre stra­té­gie, que sou­te­naient alors Attali et la gau­che socia­liste, con­sis­tait à maî­tri­ser la crois­sance éco­no­mi­que en remet­tant en cause ” la super­puis­sance des entre­pri­ses capi­ta­lis­tes mul­ti­na­tio­na­les “, qui ” prive de plus en plus les États de leur sou­ve­rai­neté véri­ta­ble, en matière moné­taire, éco­no­mi­que, sociale “. Puis, en remet­tant en cause ” la règle du pro­fit ” qui ” entraîne iné­vi­ta­ble­ment la prio­rité du mar­chand sur le non-mar­chand, de l’éco­no­mi­que sur le social, du quan­ti­ta­tif sur la qua­li­ta­tif “. Enfin, en chan­geant les ” règles de dévo­lu­tion du pou­voir dans les enti­tés éco­no­mi­ques “, qui ” favo­ri­sent les com­por­te­ments hié­rar­chi­ques et les aspi­ra­tions à l’iné­ga­lité et con­di­tion­nent une demande de plus en plus osten­ta­toire “, telle que Veblen l’avait pré­dit [NDLR : c’est-à-dire l’imi­ta­tion des modes de vie de la ” petite bour­geoi­sie”].

Attali pro­po­sait fina­le­ment, face à la dic­ta­ture de la crois­sance néces­sai­re­ment iné­ga­li­taire, l’adop­tion d’une pla­ni­fi­ca­tion décen­tra­li­sée dans le res­pect de trois gran­des ques­tions : quel pou­voir orga­nise la pro­duc­tion ? Qui déter­mine les besoins ? Qui impose les limi­tes du pos­si­ble ? Attali con­cluait son étude par ce juge­ment tou­jours d’actua­lité : ” S’ils ne le font pas, un jour peut-être, toute la pro­fes­sion éco­no­mi­que sera con­dam­née pour non-assis­tance à société en dan­ger de mort. ” Mais ce même Attali pré­side, en 2007, une com­mis­sion de réforme sur ” les freins à la crois­sance éco­no­mi­que ” à la demande de Nico­las Sar­kozy…

Les milieux de la décrois­sance doi­vent donc pren­dre aujourd’hui très au sérieux tout ce qui se trame dans les cer­cles de pen­sée éco­no­mi­ques
et techno-scien­tis­tes. Les col­lo­ques inter­na­tio­naux sur le thème de l’après-déve­lop­pe­ment dura­ble se mul­ti­plient sans que le grand public en con­naisse les enjeux. Le Gre­nelle offi­ciel oppose déjà les tenants des deux thè­ses : d’un côté, ceux qui prê­chent avec Hulot le déve­lop­pe­ment dura­ble à la sauce mora­liste, bref les tenants, selon leurs adver­sai­res, d’une éco­lo­gie cul­pa­bi­li­sa­trice ; d’un autre côté, ceux qui n’ont foi que dans les pers­pec­ti­ves radieu­ses d’un ” déve­lop­pe­ment dura­ble ” à la sauce Allè­gre, c’està-dire d’une ” éco­lo­gie répa­ra­trice “. Entre les deux, quel­ques réseaux éga­rés dans cet uni­vers (im)pitoya­ble qui, eux, pen­sent que l’ave­nir n’est pas à la techno-science ni à tou­jours plus de crois­sance…

Autant nous avions rai­son de nous gaus­ser des fumis­te­ries autour du thème du ” déve­lop­pe­ment dura­ble ” à la Hulot, autant, cette fois, l’adver­saire est sérieux. La pre­mière idée de “déve­lop­pe­ment dura­ble” a en effet du plomb dans l’aile faute de satis­faire plei­ne­ment lob­bies éco­no­mi­ques et techno-scien­tis­tes… Les tenants du sys­tème étaient bien obli­gés d’avouer en par­tie leurs méfaits : ils ont bou­sillé la pla­nète, mais, pro­mis juré, ils s’enga­geaient à faire désor­mais atten­tion. Bref,
la farce du “déve­lop­pe­ment dura­ble” pou­vait se résu­mer dans la for­mule ” com­ment pol­luer un peu moins pour pol­luer plus long­temps “… Mais les milieux éco­no­mi­ques et techno-scien­tis­tes n’avaient enfour­ché ce thème que faute de mieux, et parce qu’ils avaient besoin de cette bouée per­cée pour per­met­tre au petit peu­ple de croire encore dans les ver­tus de leur sys­tème. Les mises en garde ne man­quaient cepen­dant pas du côté des puis­sants : on se sou­vient des États-Unis refu­sant de signer le pro­to­cole de Kyoto parce qu’ils pré­fé­raient inves­tir l’argent qui aurait pu ser­vir à réduire les émis­sions de CO2 dans la recher­che, afin de trou­ver une réponse tech­ni­que au pro­blème.
Le ” déve­lop­pe­ment dura­ble ” était cer­tes un oxy­more, mais il don­nait à pen­ser que le monde éco­no­mi­que était au moins par­tiel­le­ment res­pon­sa­ble de la situa­tion, qu’il fal­lait donc enca­drer ses ini­tia­ti­ves et pour­quoi pas les limi­ter… Les gran­des entre­pri­ses et ceux qui les ser­vent (éco­no­mis­tes, poli­ti­ques et techno-scien­tis­tes) ont donc suivi Hulot et con­sorts, mais à con­tre-coeur. Impos­si­ble en effet pour eux de lais­ser dire que la crois­sance ne serait pas la solu­tion. Impos­si­ble de lais­ser pen­ser que les acteurs de l’éco­no­mie seraient fau­tifs et qu’il fau­drait les sou­met­tre au con­trôle des citoyens et des usa­gers…
La seule façon pour eux de repren­dre tota­le­ment la main est donc d’aban­don­ner cette vision cul­pa­bi­li­sa­trice de l’éco­lo­gie pour une nou­velle vision plus posi­tive, bref pour un autre terme plus “éco­no­mi­que­ment cor­rect”. Exit donc le déve­lop­pe­ment dura­ble à la Hulot. Bien­ve­nue la crois­sance dura­ble à la Allè­gre. Pas ques­tion cette fois de lais­ser sous-enten­dre que la crois­sance éco­no­mi­que serait en soi res­pon­sa­ble des ” dys­fonc­tion­ne­ments ” éco­lo­gi­ques actuels. Pas ques­tion non plus de met­tre en accu­sa­tion les puis­san­ces éco­no­mi­ques. Pour cela, il faut dépas­ser la con­cep­tion qui oppose encore une bonne crois­sance (une crois­sante dite verte) et une mau­vaise crois­sance (cause de pol­lu­tions). Cette façon duale de se repré­sen­ter le monde éco­no­mi­que serait (nous dit-on) absurde : la crois­sance pro­pre étant la suite logi­que de la crois­sance sale. Pas seu­le­ment parce que la pol­lu­tion com­men­ce­rait à bais­ser sitôt un cer­tain niveau de PIB atteint (puis­que la demande en envi­ron­ne­ments pro­pres pro­gres­se­rait et que les inves­tis­se­ments néces­sai­res à cette tech­no­lo­gie devien­draient ren­ta­bles), mais parce que la pol­lu­tion elle-même crée­rait le besoin de dépol­lu­tion… La nou­velle maxime ne serait donc plus de “pol­luer moins pour pol­luer plus long­temps” mais de “pol­luer un max pour pou­voir dépol­luer davan­tage”… Là où le mot d’ordre de “déve­lop­pe­ment dura­ble” avait pro­vo­qué l’éclo­sion d’un dis­cours mora­liste (sur l’éthi­que des entre­pri­ses et leur sens des res­pon­sa­bi­li­tés), la nou­velle éco­lo­gie répa­ra­trice a besoin, elle, du mythe tech­nos­cien­tiste. Après l’épo­que des ” grands patrons ” géné­reux et res­pon­sa­bles à la Bill Gates, voici venir celle des ” savants fous ” aux solu­tions pui­sées dans la science fic­tion.

La seule alter­na­tive est donc bien d’en finir avec le mythe de la crois­sance. Mais la décrois­sance ne pourra deve­nir une poli­ti­que au ser­vice des domi­nés que si les objec­teurs de crois­sance ces­sent de croire à la décrois­sance faute de mieux ! Même si une crois­sance infi­nie était envi­sa­gea­ble, sur­tout si c’était pos­si­ble, ce serait une rai­son de plus de la refu­ser pour res­ter sim­ple­ment des humains. Notre société a tota­le­ment som­bré dans la déme­sure, c’est-à-dire dans ce que les Grecs anciens con­si­dé­raient être le péché suprême et con­tre lequel ils ont inventé la tra­gé­die et la poli­ti­que. On ne pourra donc en finir avec les méfaits de la crois­sance que si nous renouons avec le sens des limi­tes, donc si nous accor­dons la pri­mauté non seu­le­ment à la cul­ture mais à la poli­ti­que et à la loi. Para­doxa­le­ment, avec l’effon­dre­ment envi­ron­ne­men­tal qui menace l’huma­nité, les valeurs de gau­che (tel­les que je les com­prends) n’ont jamais été aussi actuel­les : si on ne peut plus espé­rer faire croî­tre indé­fi­ni­ment le gâteau, la ques­tion pre­mière rede­vient bien celle de son par­tage, donc de sa recette : que pro­duire pour satis­faire les besoins et ren­dre les usa­gers maî­tres de leurs usa­ges ? Le che­min que nous pro­po­sons offre le mérite de ne plus oppo­ser le but et les moyens : nous nous méfions de ce qui serait une sim­ple addi­tion d’inter­dits (cer­tains fon­dés sur notre préoc­cu­pa­tion sociale, d’autres envi­ron­ne­men­ta­les…). La dis­tinc­tion poli­ti­que de ce qui relève à un moment donné du ” bon usage “, et doit être à ce titre (quasi)gra­tuit ; et de ce qui relève du gas­pillage (le mésu­sage), et doit être ren­chéri ou inter­dit, per­met­tra de ren­dre vie à une démo­cra­tie authen­ti­que et de don­ner du grain à mou­dre à une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive.


Ainsi, à l’heure où l’eau pota­ble par habi­tant va deve­nir tou­jours plus rare, nous prô­nons la gra­tuité des WC publics (pre­mier gage de civi­li­sa­tion), mais aussi de l’usage cou­rant de l’eau (pour faire son ménage et non pas rem­plir sa pis­cine). Nous deman­dons éga­le­ment à ce que la parole soit don­née aux citoyens sur les façons de défi­nir le mésu­sage, de le péna­li­ser finan­ciè­re­ment, voire de l’inter­dire (ter­rain de golf). Ce rai­son­ne­ment vaut pour l’ensem­ble des biens com­muns et des ser­vi­ces publics. Les objec­teurs de crois­sance et autres alter­mon­dia­lis­tes ont donc des pro­po­si­tions con­crè­tes à oppo­ser aux solu­tions gou­ver­ne­men­ta­les : elles ont été mises en débat à l’occa­sion du con­tre-Gre­nelle de l’envi­ron­ne­ment orga­nisé à Lyon le 6 octo­bre 2007.

P. A.

* Der­nier ouvrage, à paraî­tre, Une autre crois­sance n’est pas pos­si­ble : décrois­sance ou bar­ba­rie, octo­bre 2007, Golias.

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