Dernière mise à jour 27/03/2017

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Climat pourri

Insidieusement, « la transition autoritaire »[1] déroule son emprise sur la société française et contamine ainsi progressivement les esprits. L’on ne compte plus les affaires où la criminalisation du mouvement social est patente et débouchent sur de lourdes condamnations qui résonnent comme autant d’injonctions à ne pas sortir du troupeau des citoyens apeurés par un climat dont le pouvoir politique a depuis longtemps appris à se servir. De plus, les attentats perpétrés à Paris en 2015 ont incontestablement contribué à donner un coup d’accélérateur au « tout sécuritaire », par le renforcement des moyens de la police et par celui des prérogatives du pouvoir administratif – préfectoral par exemple – au détriment du nécessaire contrôle judiciaires des procédures. L’escalade sécuritaire est abondamment alimentée par la surenchère politicienne : la « Gauche qui gouverne », accusée de manquer de fermeté par la Droite et l’extrême-droite, n’a de cesse de donner des gages de sa bonne volonté en matière de maintien de « l’ordre menacé ». On parle d’armer les policiers municipaux, de permettre aux vrais policiers un usage plus facile de leurs armes, etc.

Revenons ici sur deux affaires qui sont tout sauf anecdotiques, n’en déplaise aux médias de masse par trop souvent peu diserts en la matière. Elles sont au contraire emblématiques d’une société en état de décomposition avancée.

Du 11 au 15 janvier dernier, la Cour d’assises de Bobigny jugeait le gardien de la paix Damien Saboundjan, accusé d’avoir abattu Amine Bentounsi d’une balle dans le dos. Le procès a mis clairement en évidence les invraisemblances de la thèse de la légitime défense. Les six jurés populaires et les trois magistrats professionnels devaient répondre à quatre questions : l’accusé a-t-il volontairement commis, à Noisy-le-Sec le 21 avril 2012, des violences sur la personne d’Amine Bentounsi ? Les violences telles qu’elles sont définies à la question n°1 ont-elles entraîné la mort sans intention de la donner ? Ces violences volontaires ont-elles été commises dans la fonction de gardien de la paix ? L’accusé bénéficie t-il de l’irresponsabilité pénale prévue par l’article 122-5 du code pénal qui définit la légitime défense ? Le jury a répondu « oui » aux quatre questions et a acquitté l’accusé après plus de six heures de délibéré. dans la matinée précédant le verdict, l’avocat général Loïc Pageot, avait pourtant requis une peine de cinq ans d’emprisonnement avec sursis assortie de mesures de soins. « Je ne crois pas à la légitime défense », avait-il expliqué dans un remarquable réquisitoire, qui n’a visiblement pas pu convaincre. Il avait surtout demandé aux jurés d’interdire à l’accusé d’exercer définitivement le métier de fonctionnaire de police car « tout démontre dans son attitude qu’il manque de discernement ». Sitôt le verdict énoncé l’acquitté fut rapidement exfiltré par la demi-douzaine de policiers qui s’étaient groupés autour de lui et lui firent enjamber le box des accusés afin de sortir par une porte latérale. Debout sur les bancs, une partie du public scandait : « La police tue et la justice acquitte ! » Amal Bentounsi, sœur de la victime, qui s’est battue avec acharnement pour que se tienne ce procès, les larmes aux yeux, a remercié l’avocat général. Le représentant du ministère public lui a répondu : « Je commençais à y croire, moi aussi, je suis désolée Madame. » Le magistrat va demander au parquet général de faire appel de l’acquittement. Est-il vraiment abusif de considérer qu‘un tel verdict revient à accorder à la police un « permis de tuer » ?

Deux ans de prison dont neuf mois fermes : c’est la condamnation qui a frappé, le 12 janvier dernier, huit anciens salariés de l’usine Goodyear d’Amiens dont cinq élus syndicaux. Ils ont été condamnés comme des criminels ! Leur crime ? Avoir défendu, durant sept longues années, leur emploi et ceux des 1143 salariés de leur usine ! Jamais, depuis cinquante ans, des syndicalistes et des salariés n’avaient été condamnés à de la prison ferme pour faits de lutte. Cette décision est légale mais n’est pas légitime car elle consiste de fait à prononcer une amnistie du patron voyou de Goodyear qui a finalement fermé l’usine. Sa décision a provoqué suicides, divorces, et maladie par dizaines parmi les licenciés. Il est permis de reconnaître que ces derniers ont agi en état de légitime défense sociale. La justice leur reprochait d’avoir retenu pendant trente heures au sein de l’usine, dans le but d’empêcher la fermeture du site, le directeur des ressources humaines et le directeur de la production en janvier 2014. Durant leur retenue, les cadres avaient conservé leur téléphone portable et pouvaient boire et manger. Aucune violence n’a été commise à leur encontre. Osons affirmer que ce procès et son verdict sont politiques : c’est le Procureur de la République, et lui seul, qui a poursuivi les salariés ; l’entreprise et les deux directeurs avaient retiré leur plainte quelques jours après les avoir déposée, dans le cadre d’un accord de fin de conflit avec les syndicats. Il n’y avait donc aucun plaignant au procès, à part le procureur. On peine à croire que ce dernier n’agissait pas sur ordre ! Et cela sous un gouvernement de Gauche…

Des hommes politiques que l’on dit responsables façonnent par petites touches, probablement en attendant mieux, ce climat déjà on ne peut plus inquiétant. Ainsi de Bruno Beschizza, maire d’Aulnay-sous-bois en Seine-Saint-Denis et Secrétaire général à la sécurité chez Les Républicains, qui réclament à mots à peine couverts que les policiers puissent bientôt faire un usage plus facile de leur arme. Rappelons, pour la petite histoire, que ce « Monsieur Sécurité » est un ancien officier de police et qu’il fut, de 1998 à 2010, secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers ! Là on est à droite, très à droite, et nous pouvons difficilement faire mine d’être surpris. Un autre homme est sans conteste plus scandaleux qui affirme sans sourciller que chercher à expliquer la délinquance et la criminalité s’est trouver des excuses à leurs auteurs. Cet homme-là est classé à gauche et continue de revendiquer cette appartenance sans s’apercevoir que sa rhétorique et sa manière de penser le situent ailleurs. Cet homme-là se nomme Manuel Valls. Et il est Premier Ministre !

Alors, n’est-il pas temps que les citoyens attachés à l’idée de République et aux principes qu’elle implique proclament la nécessité de reprendre ses esprits ?

Ainsi, le climat redeviendrait plus respirable.

Notes:

[1]  On pourra relire notre chronique portant ce titre dans ces mêmes colonnes en juillet-août 2009. Nous y écrivions : « La transition autoritaire n’est par définition qu’un passage vers un autre état susceptible d’être plus terrible encore. En combattre les manifestations est un devoir. En comprendre les racines est une nécessité. » Nous n’y changeons rien aujourd’hui !


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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