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Allo, surtout ne décrochez pas !

Nos enfants doivent réussir. Réussir grâce à l’École car en dehors d’elle point de salut. Mais pour cela encore faut-il qu’ils y restent assez longtemps. En ce début d’année 2014, l’Éducation nationale s’empare enfin du douloureux problème : désormais, on ne devra plus laisser sortir personne avant la fin du délai de formation jugé raisonnable pour chacun. Il faut faire grimper les statistiques, mentir les comparaisons internationales en défaveur du système éducatif français. Voilà bien un grand défi digne d’une grande nation un tantinet oublieuse de son humanisme légendaire ces temps-ci. Il était GRAND temps de lancer « la réforme de l’éducation prioritaire ».

Dans le jargon du pédagogisme triomphant ils sont appelés « les décrocheurs ». Tous ces élèves qui n’adoptent pas le bon rythme, qui sont là – le plus souvent au fond de la classe – sans être là, qui ne s’absentent pas forcément mais n’étudient que très rarement. Bref, tous ces enfants ou adolescents, de l’école primaire au lycée, qui risquent de quitter un jour le système scolaire sans bagages pour évoluer dans une société réputée impitoyable pour les moins armés. Il fallait donc commencer par les profiler. Qui sait ? Le corps enseignant comptera peut-être un jour en son sein des profileurs comme la police en recrute pour traquer les tueurs en série. Le profil du décrocheur tient en une batterie de critères comportementaux rassemblés sur des fiches de signalement. L’École est moderne : l’heure étant au fichage tout azimut elle ne saurait déroger au penchant de son époque. La tâche lui sera d’autant facilitée par toutes les promesses de l’informatisation accélérée des systèmes de gestion et de contrôle. L’enjeu est de taille et mérite par conséquent un arsenal à sa hauteur.

La lutte proclamée contre le décrochage suppose en effet la mise en place d’un quadrillage serré du territoire scolaire afin de ne rien laisser au hasard. Dans chaque établissement des professeurs deviennent référents du décrochage scolaire et siègeront au sein de groupe de travail sur ledit décrochage. Des commissions idoines, dont on taira ici les acronymes barbares, sont constituées à l’échelle des « bassins » et des académies, le tout restant chapeauté par le Ministère de l’Éducation. Des cellules de veille du décrochage pourront être appelées par téléphone afin de conseiller tout « professionnel de l’éducation ». Les professeurs sont du reste encouragés à comprendre enfin qu’ils ne sont pas que des détenteurs d’un savoir à transmettre : ils sont aussi précisément des « professionnels de l’éducation ». De là à incriminer leur responsabilité pleine et entière dans le décrochage de leurs élèves il n’y aura qu’un pas que certains esprits avisés de la chose scolaire franchissent déjà. Grâce à ce dispositif vaste et touffu la très grande majorité des « apprenants » devraient atteindre l’extrémité de chaque cycle d’études concerné et passer sans encombres dans le cycle suivant s’il n’est pas encore temps pour eux de sortir du système. Il semble inutile de préciser ici que la tenue des statistiques adéquates sera scrupuleuse et attestera en temps utiles de la réussite de cette entreprise de salubrité éducative.

Disons-le tout net : il ne s’agit pas ici de nier la volonté du ministre de l’Éducation de faire décroître l’échec scolaire. Cette volonté existe à l’évidence. Il s’agit de marquer d’emblée un scepticisme quant aux espoirs placés dans la nouvelle entreprise. Les raisons du scepticisme ne sont pas minces. Une fois encore l’on demande à l’École de réparer les dégâts infligés à notre société par trente années de politique économique néolibérale et d’affaiblissement prononcé du lien social. Qui peut sérieusement nier que le décrochage scolaire est, avant toute autre considération, un phénomène de classe… sociale ? Les jeunes de Neuilly-sur-Seine décrochent-ils ? Quand, parfois, ils le font c’est pour aller vers des horizons prometteurs. Dans les Zones d’éducation prioritaire que l’on rebaptise – pour faire plus classe ! – Réseaux d’éducation prioritaire il conviendrait, pour être réellement « efficace », de diviser par deux l’effectif de la plupart des classes. Certes, on va y mettre 30% de moyens supplémentaires. C’est notoirement insuffisant. Vous oubliez le « défi technologique » que l’École doit victorieusement relever, objectent les fanas du progrès sans conscience. Hélas, comment l’École pourrait-elle résister, afin de préserver sa nécessaire spécificité, aux délices vénéneux de la société communicationnelle ? Certainement pas grâce à l’omniprésence de l’irréfutable tablette.

Le système éducatif français est toujours aussi centralisé. Jamais ce fait n’est sérieusement pris en compte pour expliquer ses moindres « performances » en terme de réussite des élèves ou l’échec des réformes qu’il entreprend depuis des décennies. Et l’on vient de lui ajouter une nouvelle usine à gaz technocratique abondamment promotionnée par tous les tenants des « sciences de l’éducation ». Les bons chiffres de la lutte contre le décrochage remonteront jusqu’au sommet de la pyramide éducative. On s’en félicitera. Chaque élève aura une place à défaut d’être à sa place. Ne tient-on pas là le principe supérieur du « contrôle social » ? Quant à la question de savoir ce que l’on entend par réussite future des actuels élèves, elle reste entière. Les prépare-t-on à affronter les diverses crises de notre monde pour que malgré tout ils y trouvent leur place ? Il semble que ce défi crucial n’est toujours pas dans l’agenda de « l’École de la République ».


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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