Dernière mise à jour 24/04/2017

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Naissance de la maladie moderne - 2

Som­­maire :
  • L’inno­­cence du deve­­nir (ou l’enfant jouant avec des pions)
  • « On ne peut pas se bai­­gner deux fois dans le même fleuve. »
*

L’inno­cence du deve­nir (ou l’enfant jouant avec des pions)

Les gran­des ques­tions phi­lo­so­phi­ques ont été posées bien avant Socrate, Pla­ton ou Aris­tote. Nous venons de par­ler d’Anaxi­man­dre – et de Tha­lès – qui posent les bases de la pen­sée phi­lo­so­phi­que occi­den­tale dans le prin­cipe de l’unité : la pen­sée de l’Un-pri­mor­dial. Suit toute une lignée de pen­seurs, qui, par assi­mi­la­tion pro­gres­sive de ce type de pen­sée, abou­ti­ront à l’onto­lo­gie de Par­mé­nide, à la dis­tinc­tion entre l’esprit et le corps, qui, depuis Pla­ton, est la malé­dic­tion de la phi­lo­so­phie. 

D’où la néces­sité qui appa­rut à Nietz­sche de reve­nir à des pério­des anté­rieu­res – d’avant la gla­cia­tion par­mé­ni­dienne – de retour­ner à cet embran­che­ment, ce qui le fit se rap­pro­cher notam­ment d’Héra­clite d’Éphèse : «Tout est dans tout, n’est pas le résul­tat d’un pro­ces­sus, mais au con­traire la sup­po­si­tion de tout deve­nir. » (Nietz­sche - La Phi­lo­so­phie à l’épo­que tra­gi­que des Grecs.)

Héra­clite – dit l’obs­cur – écrit à la fin du VIème siè­cle (av. NE). Il est à lui seul une sorte de résumé et de ras­sem­ble­ment de tout ce qui l’a pré­cédé en terme de réflexion phi­lo­so­phi­que. Mais ses répon­ses et son apport lui sont pro­pres et déci­sifs. Il part de l’oppo­si­tion déjà éta­blie par Xéno­phane de Colo­phon (école éléa­ti­que) entre l’être et le paraî­tre. Il cri­ti­que cette sépa­ra­tion radi­cale ins­tau­rée entre ce qui appa­raît et ce qui est. (Voir ce que rap­porte Héro­dote : les Grecs croient à d’innom­bra­bles sot­ti­ses, et sur les sujets les plus impor­tants.)

Il mon­tre « qu’une pré­di­ca­tion est tou­jours quant à, rela­tive à, jamais abso­lue, et aussi qu’il y a une quasi-néces­sité pour nous de la sépa­ra­tion, qui cor­res­pond à une vio­lence faite à la chose même. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 219)

Héra­clite affirme éga­le­ment l’unité des con­trai­res : (frag­ment extrait de : Aris­tote, Ethi­que à Nico­ma­que, Θ, 2, 1155b4) « Ce qui est con­traire est utile ; ce qui lutte forme la plus belle har­mo­nie ; tout se fait par dis­corde » et évo­que le voile de la phu­sis (nature) : phu­sis krup­te­shai phi­lei (la phu­sis aime à se cacher.) 

On com­prend bien ici l’affec­tion que Nietz­sche por­tera à ce phi­lo­so­phe, un des rares qui lui agréera tout au long de son par­cours phi­lo­so­phi­que tor­turé ! : « Je mets à part avec un pro­fond res­pect le nom d’Héra­clite. Si le peu­ple des autres phi­lo­so­phes reje­tait le témoi­gnage des sens parce que les sens sont mul­ti­ples et varia­bles, il en reje­tait le témoi­gnage parce qu’ils pré­sen­tent les cho­ses comme si elles avaient de la durée et de l’unité. Héra­clite, lui aussi, fit tort aux sens. Ceux-ci ne men­tent ni à la façon qu’ima­gi­nent les Éléa­tes ni comme il se le figu­rait, lui, en géné­ral ils ne men­tent pas. C’est ce que nous fai­sons de leur témoi­gnage qui y met le men­songe, par exem­ple le men­songe de l’unité, le men­songe de la réa­lité, de la sub­stance, de la durée… Si nous faus­sons le témoi­gnage des sens, c’est la « rai­son » qui en est la cause. Les sens ne men­tent pas en tant qu’ils mon­trent le deve­nir, la dis­pa­ri­tion, le chan­ge­ment… Mais dans son affir­ma­tion que l’être est une fic­tion Héra­clite gar­dera éter­nel­le­ment rai­son. Le « monde des appa­ren­ces » est le seul réel : le « monde-vérité » est seu­le­ment ajouté par le men­songe… » (Le Cré­pus­cule des ido­les  - Com­ment le « monde-vérité » devint enfin une fable - § 2 - trad. Henri Albert). Notons au pas­sage un débat autour de la ques­tion du témoi­gnage des sens que nous retrou­ve­rons sans doute plus tard, quand nous abor­de­rons la porte de sor­tie de la mala­die.

Au-delà des frag­ments (puis­que son œuvre nous est mal­heu­reu­se­ment par­ve­nue uni­que­ment sous cette forme) où Héra­clite fait mon­tre d’une cri­ti­que radi­cale de ses pré­dé­ces­seurs et même de féro­cité à l’égard de ses con­tem­po­rains, ce qui l’a long­temps amené à être rangé du côté des misan­thro­pes et à être con­si­déré comme le pré­cur­seur d’une phi­lo­so­phie pes­si­miste (cf. le célè­bre tableau L’École d’Athè­nes de Raphaël, 1509), il est éga­le­ment un Héra­clite qui ouvre une voie de recher­che pour trou­ver ce qui est, et, fait pri­mor­dial, que cette voie est ouverte à tous les hom­mes posi­tion fon­ciè­re­ment démo­cra­ti­que, quel­les qu’aient pu être les ori­gi­nes et les opi­nions poli­ti­ques d’Héra­clite : (frag. 2) « Aussi faut-il sui­vre le (logos) com­mun ; mais quoiqu’il soit com­mun à tous, la plu­part vivent comme s’ils avaient une intel­li­gence à eux. » (Voir aussi le déve­lop­pe­ment que fera Nietz­sche sur le thème de l’idio­syn­cra­sie.)

Le frag­ment 2 dit que la plu­part des gens vivent comme s’ils avaient une intel­li­gence pro­pre, comme si leur pen­sée leur appar­te­nait en pro­pre, alors que le logos est xunos (de koi­nos, com­mun, mais aussi xun, ensem­ble, asso­cié). « Il existe donc un logos qui est com­mun à tous, et même à tout ; et, face à lui, des gens dont cha­cun per­siste à poser sa pen­sée comme à part et capa­ble, en elle-même et dans ses par­ti­cu­la­ri­tés, de trou­ver la vérité. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. page  231). C’est pour­quoi :  « La foule ne prend pas garde aux cho­ses qu’elle ren­con­tre, et elle ne les remar­que pas quand on attire son atten­tion sur elles, bien qu’elle s’ima­gine le faire. » (Bur­net, tra­duit par Rey­mond.)

« Se sou­ve­nir en outre que les êtres s’élè­vent d’autant plus qu’ils par­ti­ci­pent davan­tage, et plus con­ti­nû­ment, à cette rai­son qui gou­verne l’ensem­ble de l’uni­vers ; et qu’ils regar­dent les détails de la vie de cha­que jour comme leur étant de plus en plus étran­gers. » (in Marc-Aurèle, Pen­sées, IV, 46.)

Les hom­mes croient que cer­tai­nes cho­ses sont jus­tes, d’autres injus­tes, alors que pour les dieux, tout est juste et beau :(frag. 70) « Les croyan­ces des hom­mes sont des hochets, des jouets d’enfant. » (trad. Cas­to­ria­dis.)

*

Cette idée fon­da­men­tale du logos xunos est véri­ta­ble­ment mani­fes­tée dans la per­sonne du phi­lo­so­phe d’Éphèse, puis­que, comme dit plus haut, Héra­clite est avant tout le réci­pien­daire de toute la pen­sée grec­que qui l’a pré­cédé, qu’il s’incor­pore pour la cri­ti­quer par­fois vio­lem­ment, pour la met­tre lit­té­ra­le­ment sens des­sus des­sous, en démon­trer les apo­ries, les oppo­si­tions fac­ti­ces, les inco­hé­ren­ces. Cri­ti­que qui ne se limite pas aux seuls phi­lo­so­phes d’ailleurs, mais qui englobe tout le savoir grec, à com­men­cer par le caté­chisme pro­pre aux mytho­lo­gies pro­pa­gées par Homère et Hésiode. Le bibe­ron de la pai­deia grec­que. En cela, il pré­fi­gure toute une lignée de pen­seurs qui éloi­gne­ront pro­gres­si­ve­ment les dieux, jusqu’à les relé­guer dans d’autres mon­des ou des inter-mon­des où ils ne se sou­cient nul­le­ment des acti­vi­tés des hom­mes. For­mule sans doute pru­dente pour une pre­mière forme d’athéisme – même si le mot est ana­chro­ni­que et nous reporte à une épo­que beau­coup plus tar­dive de la pen­sée humaine – dont les pro­lon­ge­ments retrou­ve­ront pres­que natu­rel­le­ment ces grands pré­dé­ces­seurs.
Pré­fi­gu­ra­tion éga­le­ment des moder­nes décons­truc­teurs.

Pen­sée dia­chro­ni­que donc, le logos xunos, fonc­tionne selon l’accu­mu­la­tion pro­pre à la flè­che du temps, mais aussi cette pen­sée est plei­ne­ment ins­crite dans la syn­chro­nie de son épo­que faite de bou­le­ver­se­ments pro­fonds et déci­sifs, de secous­ses ter­ri­bles qui font pas­ser la Grèce d’un peu­ple de rapine à une civi­li­sa­tion de très haute fac­ture via les pério­des de lut­tes inten­ses qui virent le déve­lop­pe­ment sur plus d’un siè­cle – celui pré­ci­sé­ment où vécut Héra­clite – de la démo­cra­tie.

*

Les pen­sées des hom­mes s’incar­nent en quel­que sorte dans le lan­gage, or celui-ci est ina­dé­quat parce qu’il sépare. On pour­rait dire aussi qu’il sépare parce qu’il est l’éma­na­tion d’une pen­sée qui sépare, comme nous l’avons vu au tra­vers de l’oppo­si­tion être-paraî­tre. 

Avec Héra­clite, nous som­mes dans une logi­que où la con­tra­dic­tion est per­mise :(Frag. 67) « Le dieu est jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim. Il se change comme quand on y mêle des par­fums ; alors on le nomme sui­vant leur odeur. » ;(Frag. 60) « Un même che­min en haut, en bas. » ;(Frag. 32) « L’un, qui seul est sage, veut et ne veut pas être appelé du nom de Zeus. » ; (Frag. 48) « L’arc est appelé vie (bios), mais son tra­vail est mort.)

Con­trai­re­ment à Pla­ton, puis Aris­tote, qui for­ma­li­se­ront et déve­lop­pe­ront une logi­que de non-con­tra­dic­tionet de tiers-exclu(à un moment donné et sous un rap­port donné A ne peut être non-A), Héra­clite ignore cette dis­tinc­tion : la con­tra­riété est con­te­nue dans l’être en un même moment et sous un même rap­port : (Frag. 57) « La foule a pour maî­tre Hésiode ; elle prend pour le plus grand savant celui qui ne sait pas ce qu’est le jour ou la nuit ; car c’est une même chose. » ;(Frag. 26) « L’homme dans la nuit, allume une lumière pour lui-même ; mort, il est éteint. Mais vivant, dans son som­meil et les yeux éteints, il brûle plus que le mort ; éveillé, plus que s’il dort. »

« Loin d’être sim­ple coexis­tence pas­sive des con­trai­res, la con­tra­riété est à la fois déter­mi­na­tion onto­lo­gi­que et prin­cipe actif – lutte, dis­corde, guerre. Tout ce qui existe est en con­flit, non pas seu­le­ment avec les autres cho­ses, mais avec soi-même. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 234.) ; (Frag. 80) « Il faut savoir que la guerre est com­mune, la jus­tice dis­corde, que tout se fait et se détruit par dis­corde. » Mais aussi et sur­tout le célè­bre frag­ment 53 :  « La guerre est père de tout, roi de tout, a dési­gné ceux-ci comme dieux, ceux-là comme hom­mes, ceux-ci comme escla­ves, ceux-là comme libres. » (Notons au pas­sage la thèse phi­lo­so­phi­que cen­trale des Grecs – à la nota­ble excep­tion d’Aris­tote - sur l’escla­vage,  il n’y a pas d’escla­ves ni d’hom­mes libres par nature, mais c’est la guerre, la vio­lence qui les rend tels.) 

(Frag. 51) « [Les hom­mes] ne com­pren­nent pas com­ment ce qui lutte avec soi-même peut s’accor­der. L’har­mo­nie du monde est par ten­sions oppo­sées, comme pour la lyre et pour l’arc. » Palin­tro­pos har­mo­niè pou­vant être tra­duit par « har­mo­nie oscil­lante », par l’idée d’une har­mo­nie résul­tante de vec­teurs oppo­sés (cf. supra frag. 8).

*

 « On ne peut pas se bai­gner deux fois dans le même fleuve. » (Frag. 91).

Ceux qui n’ont jamais lu Héra­clite, ou n’ont même jamais entendu par­ler de lui, con­nais­sent cette phrase : « On ne peut pas se bai­gner deux fois dans le même fleuve. » Ou sa variante :(Frag. 49a) « Nous entrons et n’entrons pas dans le même fleuve, nous som­mes et ne som­mes pas. »

Cette pen­sée du flux carac­té­rise un autre aspect de la con­tra­riété qui influen­cera cer­tains cou­rants ulté­rieurs de la phi­lo­so­phie : sophis­tes (qui ne sont cer­tes pas uni­que­ment la réduc­tion qu’a opéré à leur encon­tre le dénommé Pla­ton), mais aussi Démo­crite et les maté­ria­lis­tes, Zénon d’Élée et ses para­doxes, les scep­ti­ques…

Les thè­ses prin­ci­pa­les d’Héra­clite con­tre­di­sent tout ce que les hom­mes pen­sent habi­tuel­le­ment : elles sont lit­té­ra­le­ment hors du sens com­mun. C’est une pen­sée de l’écartentre ce qui est vrai­ment et ce qui nous appa­raît de façon voi­lée (cf. Frag. 123 déjà cité : « La nature aime à se cacher. »). « Et l’on pour­rait bien entendu en dire autant du dis­cours vrai sur l’être, qui, sans cher­cher à dis­si­mu­ler, ne sera jamais capa­ble de dire l’être, en tout cas dans un logos arti­culé, déduc­tif et uni­vo­que. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 237 – NDLR : c’est moi qui sou­li­gne.)

Autre aspect essen­tiel du logos xunos d’Héra­clite :(Frag. 115) « (La pen­sée) se donne à elle-même son pro­pre accrois­se­ment. » (trad. Léon Robin).(Frag. 45) : « Les limi­tes de l’âme, tu ne les décou­vri­ras pas, même si tu par­cours tout le che­min, tel­le­ment son logos est pro­fond. » (trad. Cas­to­ria­dis). L’âme est donc d’une pro­fon­deur incom­men­su­ra­ble et pos­sède son éner­gie pro­pre, déve­lop­pée par le tra­vail phi­lo­so­phi­que :(Frag. 101) « Je me suis exploré moi-même. »

« Soit on iden­ti­fie la dis­cus­sion de la doc­trine d’Héra­clite sur la con­tra­riété à toute l’his­toire ulté­rieure de la phi­lo­so­phie, de la pen­sée abs­traite, de la logi­que, soit on affirme qu’une autre inter­pré­ta­tion est pos­si­ble et vraie, et alors toute l’his­toire en ques­tion appa­raît comme une dévia­tion, un malen­tendu. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 245).

En effet, assi­mi­ler la pen­sée d’Héra­clite au déve­lop­pe­ment ulté­rieur de la dia­lec­ti­que et des logi­ques pla­to­ni­cien­nes et aris­to­té­li­cien­nes, tirer même sa pen­sée jusqu’à celle de Hegel, appa­raît un con­tre­sens total. Car Héra­clite ne se con­tente pas de dire la coexis­tence d’attri­buts con­trai­res, bien plus, il affirme que cette con­tra­riété est cons­ti­tu­tive de ce qui est. 

Il sem­ble bien que nous retrou­vions ici un nou­veau point nodal – du même type que celui que nous avons ren­con­tré avec Anaxi­man­dre, au car­re­four de Par­mé­nide honni par Nietz­sche – sans doute un nou­veau lieu de défaite de la pen­sée et un nou­veau point d’ancrage pour la mala­dieque nous essayons de décrire dans ses tou­tes pre­miè­res mani­fes­ta­tions.

(à sui­vre…)


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Jean-Claude Roulin

Auteur: Jean-Claude Roulin

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