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Entre rêve et réalité

Mabesoone_LM_22-01-12.jpgHier, j’ai reçu une lettre de M. ODOME, de Minami Soma à Fukushima.

Ah… je me disais depuis longtemps qu’il finirait un jour par me parler de « retour à l’agriculture »… et je le redoutais.

Tout d’abord, je rappelle brièvement la belle histoire qui unit un grand nombre de lecteurs de mes chroniques à notre cher M. Odome.

En septembre dernier, alors que le gouvernement japonais « réopérait » - de façon honteuse -la zone des 20 à 30 km autour de la centrale de Fukushima Daiichi, j’ai entendu parler de M. Odome par une « amie de manif ». M. Odome habite à 20 km et 200 mètres de la centrale. Anciennement hôtelier et à 73 ans, il s’occupe depuis le début de la catastrophe de distribuer des vêtements et des vivres aux habitants des logements provisoires de Minami Soma. En effet, en l’absence d’aides publiques à l’évacuation, les gens qui n’avaient pas les moyens de fuir la zone sont revenus là. Mais il n’y avait presque plus de commerce et surtout plus de travail sur place. Pour aider ces gens à vivre dignement, voire à préparer un déménagement, M. Odome a créé un circuit d’aide directe. Des centaines de colis sont déjà partis de tout le Japon, plusieurs de France aussi, entre autres par mon entremise. Une page internet en français a même été créée.

À chaque envoi, pratiquement, M. Odome prend la peine de nous renvoyer des photos de distributions de vivres et des lettres de remerciement. Plusieurs envois de riz du sud du Japon lui sont déjà parvenus, grâce à l’idée astucieuse de Cécile M. d’envois de nourriture lourde à partir de la France. Dans sa dernière lettre, M. Odome, certainement débordé, a écrit un petit mot : « Merci a nos amis français pour les nouveaux envois de riz ! ». Il a surtout joint un texte d’explication pour son nouveau projet…. qui me dérange un peu.

«  Dans les logements provisoires, les personnes se plaignent de sentir leurs forces physiques décliner, à cause du fait qu’elles se retrouvent sans travail. En tant que bénévoles, nous nous sommes demandés ce que nous pourrions faire pour rendre actives ces personnes à nouveau, et nous avons pensé : leur offrir une serre plastifiée. En construisant une serre près des logements provisoires, nous leur permettrons de produire eux-mêmes les légumes qu’ils mangent. Aussi, de les aider à vivre, tout en leur permettant, par un retour à leurs activités agricoles, de retrouver de l’espoir et un peu de rêve. Nous en avons parlé aux habitants des logements provisoires, ils nous ont répondu qu’ils étaient totalement en faveur de ce projet, et nous nous sommes dits qu’il fallait absolument qu’il se réalise »

Odome joint les cordonnées bancaires de son association avec la lettre afin de solliciter une participation financière…

Je vous comprends bien, amis de Minami Soma. Je sais qu’il est beaucoup plus gratifiant et beaucoup plus économique aussi de se nourrir avec ses propres productions, surtout pour un fier peuple d’agriculteurs que vous êtes depuis des siècles. Mais est-ce vraiment raisonnable de planter une serre sur une terre déjà si fortement contaminée. Décontaminer partiellement en enlevant 5 cm d’humus rendrait la terre stérile. Le hors-sol, ce serait hors de prix avec des terreaux et de l’eau d’arrosage contaminés (?). D’après le monitoring aérien du gouvernement, la contamination des sols à Minami Soma oscille entre 100 000 et 600 000 bq de césium 134 & 137 au km carré, ce qui donne environ entre 1500 et 10 000 bq au kg de terre (division par 65). Or, même dans le cas du riz qui absorbe peu de césium parce qu’il contient peu de Kalium 40, on retrouve tout de même un dixième de la contamination dans les récoltes [1]. Un dixième, cela donne de 150 à 1000 bq de césium au kg d’aliment récolté ! On est bien au-dessus de la nouvelle limite légale - plus « sévère » - qui sera mise en vigueur en avril.

Même si vous utilisez des engrais riches en Kalium (dolomite, etc…), cela ne baissera pas beaucoup le contamination des récoltes.

Même si vous ne donnez à manger ces récoltes à aucun enfant parce que des dizaines de fois plus sensibles aux radiations que les adultes, je suis désolé de devoir vous le dire, même avec mes maigres connaissances, ce n’est pas raisonnable.

Odome, nous allons continuer à vous envoyer de la nourriture… non contaminée de préférence.

Mais, s’il-vous-plait, oubliez ce rêve de cultiver à nouveau votre terre, même si il est terriblement difficile à oublier.

Aurais-je le courage de dire dire ces mots à Monsieur Odome ?

Je vais essayer de lui en parler de vive voix au téléphone.

Notes :

[1] pour des patates douces, des fèves ou des haricots, le taux est beaucoup plus important.


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Laurent Mabesoone

Auteur: Laurent Mabesoone

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Commentaires (3)

strand strand ·  23 janvier 2012, 02h45

Bonsoir,
Je ne sais pas quoi vous dire si ce n’est qu’il existe depuis la seconde guerre mondiale, et le précédent créé par les Lois de Nuremberg des obligations de protection envers son peuple de la part des gouvernements en cas de catastrophe.

Ca existe dans nos pays. Devoir d’information et de protection.

Je ne sais pas ce qu’il en est du Japon mais il est du devoir d’un gouvernement d’assurer la protection et la sauvegarde de sa population par tous les moyens dont ils disposent et surtout d’informer sans relâche.

Je ne comprend pas ce qu’il se passe au Japon. C’est inimaginable!

Ni ce que ces gens font encore dans ce périmètre qui aurait du être sécurisé de manière autoritaire!

Avez-vous la possibilité encore une fois de tenter de les convaincre de ne pas rester?!
Je n’ai pas eu le temps de suivre la catastrophe mais plus je cherche des informations et plus je découvre l’ampleur de la catastrophe, plus je suis choquée.
Les petites informations dont vous disposez suffisent j’imagine à vous faire comprendre que ces personnes ne doivent pas rester où elles sont.
Essayez encore de leur faire comprendre.
D’autre part tous les gens vivant près des hotspots sont en danger.
Pas d’enfants dehors.
Ou masqués et les mains et le reste couvert.
Etc, etc, etc.

Je ne sais pas quoi vous dire d’autre.
Je suis extrêmement choquée et à part vous transmettre toute ma sympathie et du courage pour votre vie, je ne vois pas quoi vous dire d’autre.

Janek Janek ·  23 janvier 2012, 03h50

Moi aussi je vous souhaite bon courage!
Pourquoi ne pas proposer à M.Odome de cultiver des produits agricoles absorbant beaucoup de césium et autres radioéléments non pas pour les mangers, mais pour les stocker et les enterrer dans du béton ensuite? Ca pourrait participer à décontaminer les sols sans risque de détruire d’humus.
Le scientifique Paul Stamets travaille justement sur la décontamination des sols russes en utilisant des champignons absorbants la radioactivité des sols. Si vous voulez plus d’information dessus, n’hésitez pas à me le demander. Ca serait un bon moyen de concilier agriculture et récupération des sols.

trifouillax trifouillax ·  23 janvier 2012, 10h47

Ou alors enlever les 10 cm superficiels une fois la serre en place pour les remplacer par du terreau non contaminé ? Si les surfaces prévues ne sont pas importantes c’est jouable, reste le problème de l’arrosage car sans eau de pluie saine pas de salut… Voir aussi le problème de la migration horizontale des césiums dans le sol : s’ils s’enfoncent de 10 cm, ils peuvent également se déplacer légèrement horizontalement par lessivage ou érosion voir http://www.symposcience.org/exl-doc…

C’est un problème délicat mais il reste toujours la possibilité de contrôler l’activité après la récolte afin d’envisager la consommation de la production ; le plaisir et l’activité n’étant pas remis en cause.

J’oubliais, un dernier point technique, attention aux petits serres de fabrication très légère, bien vérifier les dimensions - il faut pouvoir se déplacer à l’intérieur sans se cogner partout - et la solidité des panneaux qui s’envolent parfois à la première tempête… expérience vécue lol

Bon courage,
Trifou

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