Dernière mise à jour 24/09/2017

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Nouvelles stratégies capitalistes de développement - Camila Moreno - Vidéo

Du point de vue des défis écologiques et des sorties de crise, quelle est la place de la solidarité internationale ?

Traduction écrite et enregistrement de la réponse en espagnol de Camila Moreno, à l’occasion de la 1e séance plénière de l’université d’été de la solidarité internationale du 7 au 10 juillet 2010 à Pessac : la solidarité internationale comme sortie de crise.

Camila Moreno, Terra de Direitos, est membre des Amis de la Terre du Brésil et travaille avec des mouvements sociaux du Brésil et d’Amérique latine sur les enjeux sociaux, environnementaux et biotechnologiques.

Elle a participé aussi à la Conférence de Copenhague et à la Conférence de Cochabamba.

“Merci à tous pour l’invitation. Je ne peux pas donner cette conférence en français, je la donnerai donc en espagnol. Et je précise que je suis brésilienne, ma langue maternelle n’est donc pas l’espagnol mais le brésilien…

J’ai l’honneur d’être née à Porto Alegre, la ville où le processus du Forum Social Mondial a débuté. Je parlais justement, il y a quelques instants avec un journaliste, du fait que le processus du Forum est intrinsèquement lié à l’histoire de ma vie et de ma génération.

Pour moi, c’est très important d’être là et de constater que le processus continue…


Mais en même temps, nous développons en Amérique latine, surtout à Porto Alegre, et en lien avec le CRID [Centre de recherche et d’informations pour le développement - collectif d’associations françaises de solidarité internationale], une critique du processus de ce Forum Social Mondial …

La critique vient du fait que, si nous prenons au sérieux le travail de repenser le monde, la dimension écologique en constitue un défi fondamental, non seulement dans le cadre des Forum mais également pour l’ensemble du mouvement altermondiste et notamment ce que l’on appelle “la gauche internationale”.

Soit nous réinventons dès maintenant un discours et recréons les conditions d’une capacité de forte coalition et de mobilisation, soit le mouvement altermondiste perdra sa pertinence historique.


Pourquoi dis-je cela ?

Parce qu’en Amérique latine justement, les programmes politiques - vus d’Europe comme des programmes progressistes et même représentatifs du Socialisme du XXIe siècle,  avec le gouvernement d’Evo Morales en Bolivie, Chávez au Venezuela, Correa en Équateur, Lugo au Paraguay, Lula au Brésil - n’ont pas réussi à dépasser le modèle productiviste d’extraction des ressources minières et le substrat profondément idéologique du discours sur le développement.

Nous disons qu’aujourd’hui, en Amérique latine, le néo-développementisme est encore pire que le néo-libéralisme car il a lancé avec une force terrible l’idée selon laquelle le moment est venu pour que le territoire latino-américain et ses ressources soit intégré au marché international. Cela se manifeste dans les projets d’infrastructures, d’extraction de minéraux et l’expansion du commerce agro-alimentaire.


Le processus du Forum Social, est un processus lié à la tradition de la gauche mondiale qui se revendique du marxisme, ou de ce qu’ils ont fait de la pensée de Marx. Pauvre Marx…

Depuis longtemps déjà, on interroge chez Marx la dimension écologique, dimension selon laquelle la Nature et ce que nous faisons avec la Nature est un élément fondamental pour élaborer la critique et le dépassement du capitalisme.

Ainsi peut-être le premier est John Bellamy Foster, qui a écrit “L’écologie de Marx” - à partir de textes de Marx dont la fin du tome 1 du Capital. Il note que Marx observe, d’une manière très actuelle, ce qui se passe à Londres avec le problème des ordures urbaines, et plus générallement des ordures humaines. Marx réfléchit sur cette rupture du métabolisme entre la campagne et la ville et sur le mode d’expansion du capitalisme : l’expulsion des paysans des campagnes vers les grandes villes pour trouver du travail génère progressivement une rupture des cycles vitaux et les vêtements qui, autrefois, était confectionnés avec des fibres naturelles comme le lin et le coton, à partir du moment où ils deviennent synthétiques et jetables, ne peuvent plus être ré-intégrés par la terre, et le sol par conséquent commence à s’appauvrir. Marx réfléchit également au phénomène de la pollution de l’ea…

Il me semble qu’il serait intéressant d’extrapoler à partir de ce bref passage qui a justement suscité beaucoup de réflexions sur “comment incorporer une tradition sans en exclure une autre”, en l’incluant à nos problématiques d’aujourd’hui …


Ces jours-ci, nous pourrions, et cela constituerait un bon exercice à partir de cette proposition de Marx, extrapoler sur la rupture fondamentale du métabolisme de co-dépendance de la vie des humains et de la Nature, la considérer également comme une rupture épistémologique…

C’est une grande “réussite” du capitalisme d’être parvenu à dénaturaliser ce système de métabolisme de la co-dépendance.

Ainsi, lorsque nous observons un verre en plastique comme celui-ci, il nous est impossible de le voir tel qu’il est. Nous pouvons, bien sûr, essayer de comprendre les relations de travail, l’exploitation et les conditions à l’usine, mais en observant un verre, nous nous rendons difficilement compte de toute la chaîne d’exploitation du pétrole et de toute la machine de guerre qui est derrière cela.

Une rationalité diffuse et disséminée qui rend difficile le défi de la dépasser…


Ce qui nous préoccupe, c’est qu’une véritable incorporation de la dimension écologique ne peut se constituer sur un seul secteur, dit écologique, comme une simple opinion parmi d’autres… Non, il s’agit d’un défi de transformation et de restructuration du discours à partir d’une véritable vision et d’une véritable compréhension des processus naturels et de savoir de quelle manière la nature est ancrée dans nos vies…

Et non seulement la Nature, si nous acceptons le défi d’un hyper matérialisme radical, car nous devrions constater aussi combien l’Energie est impliquée dans les processus productifs…


Pourquoi je vous parle de cela ?

Car l’un des sujets qui fait défaut dans le Forum Social Mondial, et sur lequel les groupes altermondistes commencent à débattre avec force, est celui de la transition énergétique.

Nous touchons à la fin de la civilisation du pétrole - je fais référence au pétrole mais aussi au charbon et au gaz, c’est-à-dire à toutes les ressources fossiles d’énergie qui sont directement liées au développement du système actuel… Si ce système n’avait pu, dans un premier temps, profiter de l’énergie du charbon minéral et, par la suite dans les années 50, introduire systématiquement le pétrole et ses dérivés comme le grand moteur, la civilisation telle que nous la connaissons n’existerait pas dans sa matérialité actuelle…

Ce qui va arriver maintenant, au moment même où la crise du pic de pétrole s’intensifie, c’est que l’énergie dépensée pour extraire le pétrole de ses réserves sera beaucoup plus importante que celle que ce pétrole produira…

Mais nous savons que le système dominant actuel a déjà déterminé les conditions de son exploitation par un processus, un discours et une entière architecture institutionnelle et financière prévus pour opérer cette transition sur des fondements capitalistes.

C’est à cela que je faisais allusion quand je parlais, à une autre occasion, du capitalisme vert et de ses moments de cristallisation comme, par exemple, le discours du New Green Deal dans son ensemble.

Mais il existe également des analyses économiques très solides. Vous rappelez-vous du relateur Nicholas Stern, de ce qu’il disait à propos du pic économique du changement climatique, et sur le fait que tout ce qui a trait au carbone — auquel je ferai référence bientôt — a déjà été incorporé comme une simple variable macro-économique ?

Il est très révélateur que la Banque Mondiale qui, il y a trente ans, insistait déjà auprès des pays pour la mise en place des méthodes néolibérales, ait commencé à élaborer maintenant des études pour l’Amérique latine, l’Asie… sur le bas carbone.

La Banque mondiale a recyclé très rapidement son discours et elle dispose maintenant de toute une panoplie sociologique, une économétrie, des experts et des bureaucrates qui sont en train promouvoir – de vendre – ce programme, ce plan aux pays, en leur indiquant comment ils vont devoir se “décarboniser”…


Mais ce processus qui s’est mis en marche dépend d’un centre de décision. Nous pouvons l’identifier comme étant la Convention du Climat, parce que c’est là où le modèle se manifeste avec plus de force.

Vous avez suivi le dénouement du Sommet de Copenhague, l’année dernière, et comment le sujet du changement climatique s’est emparé subitement de tout l’agenda environnemental sans qu’il y ait rien de nouveau dans la plupart des propositions.

Derrière la façade des négociations climatiques, ce qui est en train d’être discuté n’a rien à avoir avec l’environnement ou les questions écologiques…

En réalité, il s’agit d’organiser cette nouvelle architecture institutionnelle pour que le système puisse opérer une transition et l’épine dorsale structurante de cette architecture est le marché du carbone…

Sans le marché du carbone, sans cette pièce qui constitue la grande ouverture structurelle pour les marchés financiers, les marchés spéculatifs, les marchés dérivés, toutes ces fictions que nous avons vécues en 2008 - et nous voyons où elles en sont - il n’y aura pas une nouvelle fois de relance du capitalisme…

Certains économistes de l’UE désignent cela comme la troisième révolution industrielle, un moment de l’Histoire où l’on accumulera une masse de chaleur comme jamais auparavant en continuant à promouvoir le développement…


Mais ce que nous identifions comme le problème principal engendré par ce que je viens de vous décrire — en plus de toute la spéculation que ce nouveau marché rend possible et du recyclage du discours qui se déploie en toute impunité et que les gens et les gouvernements acceptent comme quelque chose de peu d’importance — est que cela implique la possibilité d’accéder à ce qui pourrait constituer la dernière frontière.

Qu’est-ce que je veux dire par “dernière frontière” ?

Je fais référence à la création de marchés mondiaux pour l’eau, la biodiversité, le carbone et l’air pur qui est une autre manière de désigner l’oxygène, à quoi s’ajoute la création de la grande industrie de services environnementaux (qui se présente comme quelque chose de très pertinent, actuel, qui semble être bon pour les gens, pour les citoyens, avec des effets positifs pour la Nature et surtout pour les gens qui habitent à la campagne…!).

Finalement, ce qui est en jeu dans tout cela est un nouveau régime de propriété privée sur ces dernières ressources disponibles.


Et nous voyons qu’en réalité, cela représente une nouvelle trouvaille, comme il y a eu, dans les années 90, l’invention clef pour le système néolibéral, des droits sur la propriété intellectuelle, via les accords de l’OMC : le TRIPS [Trade Related Aspects of Intellectual Property Rights / Accord sur la propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC)].

À présent, sous la bannière du climat, on demande aux pays de créer des droits de carbone dans leurs législations.


C’est le moment de la privatisation de l’atmosphère et de la création des fondements du colonialisme carbonique.

À quoi ressemblerait ce colonialisme carbonique ?

En fait, les pays du Nord, les pays historiquement responsables de la pollution, ne veulent pas réduire leur propre consommation, car ils ne veulent pas payer le coût politique d’une telle mesure auprès de leur population. Ils ne veulent pas réduire leurs émissions et changer véritablement leur mode de vie.

Aussi, ils demandent aux pays qui ne sont pas encore développés de vendre leurs droits sur de grands territoires. Cela crée ce que nous avons désigné également comme le nouveau “package” de fausses solutions au changement climatique.

Il est très important que, par le fil conducteur de la solidarité internationale, nous apprenions à identifier ces fausses solutions, que nous comprenions pourquoi elles existent et que nous nous entre-aidions pour les rejeter collectivement.

Ces fausses options correspondent, par exemple, à l’idée trompeuse au sujet des agro-combustibles, selon laquelle l’énergie de la biomasse est quelque chose de propre et que l’on passera de la civilisation du pétrole à la civilisation de la biomasse.

Mais on ne parle pas du territoire et d’un mode de production général basé sur un processus d’accaparement des terres à grande échelle (au Brésil, en Afrique, en Asie…). Il y a pourtant une accaparation grandissante et féroce de terres, accompagnée d’une gigantesque demande en eau.

Dès à présent, ces territoires devraient en être protégés.

Ils ne sont pas localisés sur des franges territoriales comme la Sibérie, en Russie, mais se trouvent dans les pays tropicaux et principalement ceux qui ont des forêts, car le bois est redevenu, encore un fois dans l’histoire, une grande ressource stratégique…

Une autre méga fausse solution est donc celle du marché de carbone : il s’agit de l’actualisation du discours des indulgences, opérée autrefois par l’Église et que nous sommes en train de répéter dans le cadre du Socialisme du XXIe siècle !

En particulier, puisque je m’adresse à un public français, je voudrais souligner l’intérêt soudain de Sarkozy et de la France pour ce qu’on appelle le Partenariat REDD de Paris-Oslo [REDD : Réduction des émissions résultant du déboisement et de la dégradation des forêts].

C’est une grande préoccupation pour ceux qui se penchent sur la question des terres. Nous avons là un mécanisme financier de mercantilisation et financiarisation des terres qui est déjà en train de provoquer un tsunami de conflits dans diverses pays. Il est très important que nous réfléchissons ici sur cette question.


En conclusion, ces jours-ci, dans le module 4 appelé “Nous n’avons qu’une seule planète” de l’université d’été, nous discuterons de cet environnementalisme de marché qui émerge et de sa dangerosité, puisqu’il colonise le discours environnementaliste et écologiste en le réintégrant dans la logique de marché, logique de gestion patronale qui a le pouvoir d’étouffer la critique écologique du capitalisme, dans son sens le plus profond, critique dont nous avons grand besoin à présent.

Nous devons donc nous rassembler et apprendre tous ensemble à identifier et à rejeter ces processus d’accaparation et de destruction.

Merci.” 

Note : ce clip est en grande partie diffusé en audio espagnol avec une image fixe.

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Auteur: Foumonde

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