Dernière mise à jour 20/10/2017

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Effets sanitaires du désastre nucléaire de Fukushima : quelle addition ?

311_rubanjaune.jpgArticle de Ian Fairlie, du 16 août 2015 (traduit de l’anglais)

De nouveaux éléments sur Fukushima prouvent que les désastres nucléaires et leurs conséquences tuent des milliers de personnes du fait de l’évacuation. A l’avenir, ces décès dûs à une dégradation de la santé et aux suicides devraient être pris en compte dans l’évaluation de la mortalité liée aux désastres nucléaires. Le bilan humain global de Fukushima est d’ores et déjà phénoménal : 2 000 Japonais sont morts du fait des évacuations et 5 000 autres mourront certainement du cancer.

Les morts dues aux évacuations nécessaires

Selon des chiffres officiels sur Fukushima, près de 2 000 personnes sont décédées du fait des évacuations nécessaires pour éviter l’exposition à des doses élevées de radioactivité provenant du désastre, dont un certain nombre de suicides[1] .
Le déracinement pour s’installer dans des lieux non familiers, la coupure de liens familiaux, la perte de réseaux sociaux de solidarité, les perturbations, l’épuisement, les mauvaises conditions physiques et la désorientation peuvent aboutir et aboutissent de fait à la mort de nombreuses personnes, en particulier chez les personnes âgées.

De nombreux jeunes ou de vieilles personnes se sont suicidées après le désastre de Fukushima, bien que la tendance ne soit pas clairement établie[2]. Selon un rapport officiel japonais, il y a eu 56 suicides liés à l’accident nucléaire dans la préfecture (ou département) de Fukushima[3] .
Ceci doit être considéré comme un minimum.


Les conséquences pour la santé mentale


Il faut aussi prendre en compte les conséquences pour la santé mentale de l’exposition aux radiations et des évacuations. Par exemple, Becky Martin a établi dans sa recherche (PhD) à l’Université de Southampton en Grande Bretagne que les personnes concernées ont souvent à l’esprit les impacts les plus importants des urgences radiologiques.

Elle ajoute : « Imaginez avoir appris que la terre qui vous nourrit, l’eau que vous buvez et l’air que vous respirez ont été pollués par un contaminant invisible et mortel. Quelque chose qui peut anéantir votre fertilité ou même affecter vos enfants encore à naître. Même les plus forts et résilients d’entre nous seraient inquiets. Ainsi, plusieurs milliers de survivants d’urgences de radioexposition souffrent de syndromes de stress post-traumatique (SSPT), de dépression, de désordres anxieux résultant de ce qu’ils ont vécu et de l’incertitude concernant leur santé. »[4]

Il est fort probable que ces peurs, anxiétés et états de stress démultiplieront les effets des évacuations, avec pour effet la mort de personnes âgées et de suicides toujours plus nombreux.
Fuda_-_H_Northey.jpg
Tout ceci ne doit cependant pas être utilisé comme autant d’arguments contre les évacuations : c’est une stratégie importante et qui sauve des vies. Mais, comme l’expose Becky Martin, « il faut apporter de grandes améliorations dans le soutien social après déplacement et des soins psychologiques de long terme à tous les survivants des urgences de radioexposition, pour améliorer leur condition sanitaire et préserver leur avenir. »


Les grossesses à risque


Récemment, le Dr Alfred Körblein de Nuremberg en Allemagne a établi une baisse de 15% du nombre de naissances vivantes dans le département de Fukushima en décembre 2011, soit 9 mois après l’accident. C’est un chiffre très significatif statistiquement. Ceci pourrait indiquer un taux élevé d’avortements spontanés. Il a également observé une augmentation de 20% (statistiquement significative) de la mortalité infantile en 2012, par rapport à la tendance de long terme dans le département de Fukushima et six autres départements environnants[5] .
Ce sont ici des résultats indicatifs et non définitifs, qui doivent être vérifiés. Malheureusement, l’absence de telles études est patente.

Les cancers et autres effets à long terme des retombées radioactives

Enfin, nous devons également prendre en compte les effets sanitaires de l’exposition aux retombées radioactives après les quatre explosions et trois fusions de « cœurs » de réacteurs à Fukushima en mars 2011. Il existe de grandes divergences d’opinion sur ces effets au Japon. Ceci rend difficile la compréhension de la situation réelle pour les non spécialistes et les journalistes. Voir encadré.

Décodage
Le gouvernement  japonais, ses conseillers et la plupart des scientifiques spécialistes des radiations au Japon (avec quelques exceptions honorables) minimisent les risques liés aux radiations. La position généralement observée est que de faibles doses de radiation sont sans effet. Or cette position est intenable scientifiquement. Par exemple, le gouvernement japonais tente d’augmenter la dose limite d’exposition du public au Japon de 1 mSv à 20 mSv. Ses scientifiques essaient de forcer la CIPR à accepter cette grande augmentation. Ce n’est pas seulement a-scientifique, c’est de l’inconscience.

Cette politique est partiellement due au fait que les scientifiques spécialistes des radiations au Japon (et c’est identique aux Etats Unis) semble incapables ou rétifs à admettre la nature stochastique des effets des faibles doses d’irradiation. « Stochastique » signifie une réponse « tout ou rien » : soit vous attrapez un cancer, soit vous ne l’attrapez pas. En diminuant la dose d’irradiation, le risque d’effets diminue : votre risque d’avoir un cancer  décline jusqu’à la dose zéro. Le corollaire est que des doses minimes, même bien inférieures à la base retenue, continuent de porter un petit risque de cancer : il n’y a jamais de dose sûre, sauf la dose zéro.

Mais, comme l’expose l’étude de Spycher et al (2015)[7], un certain nombre de scientifiques « … excluent a priori la possibilité que de faibles doses d’irradiation pourraient augmenter le risque de cancer. Par conséquent, ils n’acceptent pas les études qui remettent en cause leurs conclusions inéluctables. »

Une des raisons pour lesquelles ces scientifiques refusent d’admettre les effets stochastiques des  radiations (cancers, AVC, maladies du système cardiovasculaire, activation d’effets héréditaires, etc.) est qu’ils n’apparaissent qu’après de longues périodes de latence – souvent des décennies pour les cancers solides.  Pour le gouvernement japonais et ses conseillers en radiologie, il semble que le principe soit  « pas vu, pas pris ». Cela permet au gouvernement japonais d’ignorer les effets tardifs de l’irradiation. Mais l’évidence de leur existence ne peut être niée.  Ironiquement, elle émane en tout premier lieu de la plus grande étude  épidémiologique mondiale en cours, l’étude sur la durée de vie des survivants de la bombe atomique par la fondation RERF, basée à Hiroshima et Nagasaki[6].


La masse d’études épidémiologiques après le désastre de Tchernobyl en 1986 établit clairement que le nombre de cancers – et autres affections – augmente avec le temps. Cela se produira très probablement aussi à Fukushima. Pourtant, de nombreux scientifiques japonais (et étatsuniens) nient cette évidence.

Par exemple, il y a beaucoup de controverses actuellement sur l’existence et l’interprétation de la hausse des cancers ainsi que des kystes et nodules au niveau de la thyroïde dans le département de Fukushima comme conséquences du désastre. D’après les résultats des études après Tchernobyl, on s’attendait à ce que les cancers de la thyroïde commencent à augmenter 4 à 5 ans après 2011. Certes, il serait plus sûr d’attendre l’existence de résultats plus clairs en 2016 mais les indications précoces qui sont données ne sont pas rassurantes pour le gouvernement japonais. Après 2016, on peut s’attendre à une augmentation d’autres cancers solides mais leur manifestation prendra du temps.

La meilleure façon de prévoir le nombre de conséquences tardives (cancers, etc.) est d’estimer la dose collective de retombées radioactives à laquelle le Japon a été exposé. Pour illustrer le sujet, on peut imaginer que tous ceux qui au Japon ont été exposés aux retombées radioactives de Fukushima ont reçu un ticket de loterie. Mais ce sont des tickets perdants : si votre numéro sort, vous aurez un cancer[8].
Si vous vivez loin de la centrale de Fukushima Daiichi, vous avez reçu peu de tickets et le risque est faible. On ne peut pas savoir qui sera malchanceux mais on peut estimer le nombre total de tickets par la mesure ou l’estimation des doses collectives.

Dans le rapport de l’UNSCEAR, il est estimé que la  dose collective des retombées radioactives de Fukushima pour la population japonaise est de 48 000 personnes Sv. C’est une très haute dose. (voir ci-dessous)

Malheureusement, les scientifiques pronucléaires japonais critiquent aussi le concept de dose collective parce qu’il est fondé sur la nature stochastique des effets de l’irradiation et sur l’hypothèse linéaire sans seuil (LNT) des effets de l’irradiation qu’ils réfutent également. Mais presque toutes les institutions de régulation dans le monde reconnaissent maintenant la nature stochastique des effets de l’irradiation, le modèle LNT et le concept de dose collective.

L’addition de Fukushima

Une soixantaine de personnes sont mortes immédiatement après les évacuations dans le département de Fukushima en mars 2011.  Entre 2011 et 2015,  1 867 autres personnes[9] ont perdu la vie dans le département de Fukushima en conséquence des évacuations du fait du désastre nucléaire.
(1 603 personnes sont par ailleurs mortes comme victimes du tremblement de terre et du tsunami dans le département de Fukushima, il y a eu aussi 1 350 morts d’évacués post-tsunami dans les départements de Miyagi et Iwate. Dans ces derniers cas, les évacuations n’avaient rien à voir avec le risque d’irradiation.)
Ces morts sont dues à des raisons de santé dégradée et à des suicides[10].

A partjapan-meltdown.jpgir de l’estimation de l’UNSCEAR de 48 000 personnes Sv, l’on peut déduire (sur la base d’un facteur de risque de cancer fatal  de 10% par Sv) la survenance d’environ 5 000 cancers fatals dûs aux retombées de Fukushima. Cette estimation à partir de données officielles coïncide avec ma propre estimation personnelle issue d’une autre méthodologie.

Au total, le bilan sanitaire du désastre nucléaire de Fukushima est phénoménal. Ce seront au minimum :


  • Plus de 160 000 personnes évacuées, pour la plupart de façon permanente
  • De nombreux cas d’états de stress post-traumatique, de dépression et d’états anxieux liés à l’évacuation,
  • Environ 12 000 travailleurs exposés à des hautes doses d’irradiation, jusqu’à 250 mSv pour les plus élevés,
  • 5 000 cancers fatals dûs à l’exposition à l’irradiation,
  • Un chiffre similaire (non quantifié) d’AVC, maladies cardiovasculaires et activation de maladies héréditaires, liés à l’irradiation,
  • 2 000 morts par dégradation de la santé ou par suicide, du fait des évacuations liées au risque d’irradiation, entre 2011 et 2015,
  • D’innombrables cas de cancers de la thyroïde,
  • Une mortalité infantile en hausse en 2012 et une baisse de naissances vivantes en décembre 2011.

Parmi les effets non sanitaires, on peut citer :

  • 8% du Japon (30 000 km²), dont des secteurs de Tokyo, contaminés par la radioactivité,
  • Des pertes économiques estimées entre 400 à 700 milliards d’euros (entre 300 et 500 milliards de livres).

Conclusions

L’accident de Fukushima n’est pas terminé  et ses conséquences marqueront l’avenir pendant très longtemps. Cependant, l’on sait d’ores et déjà que le désastre de Fukushima a porté un coup énorme au Japon et à sa population. 2 000 Japonais sont déjà morts à cause des évacuations et on peut s’attendre à ce que 5 000 autres perdent la vie à cause de cancers à venir.

Il est impossible de ne pas être touché  par l’ampleur du bilan de Fukushima en termes de morts, suicides, affections mentales et souffrances humaines. L’effet de Fukushima sur le Japon est similaire au coup porté à l’Union soviétique par Tchernobyl en 1986. De nombreux analystes ont d’ailleurs émis l’opinion que le désastre nucléaire de Tchernobyl a été un facteur essentiel de l’effondrement de l’URSS en 1989-90.

Il est à noter que Mikhail Gorbatchev, président de l’URSS à l’époque de Tchernobyl, et Naoto Kan, premier ministre du Japon au moment de l’accident de Fukushima, ont tous deux exprimé leur opposition à l’énergie nucléaire[11] .
Kan a d’ailleurs appelé à une abolition de l’énergie nucléaire sous toutes ses formes[12] .

Le gouvernement japonais et les autres gouvernements (dont la Grande Bretagne et les Etats Unis) ont-ils tiré des enseignements de ces désastres nucléaires ? Le philosophe étatsunien George Santayana (1863-1962) déclara un jour que ceux qui ne savent pas apprendre de l’histoire sont condamnés à la revivre.

Dr IAN FAIRLIE

Remerciements à Azby Brown, Yuri Hiranuma, Dr Tadahiro Katsuta, Dr Alfred Körblein, Becky Martin, and Mycle Schneider pour leurs commentaries sur des versions antérieures. Les erreurs éventuelles sont de mon fait.

Traduction : V. Gallais


Ian Fairlie est consultant indépendant sur les questions de radioactivité et d’environnement.


Document(s) attaché(s) :

  1. no attachment



Évaluer ce billet

4.5/5

  • Note : 4.5
  • Votes : 2
  • Plus haute : 5
  • Plus basse : 4

Véronique Gallais

Auteur: Véronique Gallais

Restez au courant de l'actualité et abonnez-vous au Flux RSS de cette catégorie

Commentaires (2)

Bruno Boussagol Bruno Boussagol ·  25 septembre 2015, 07h50

Je souhaiterais vous faire connaitre L’APPEL DU 26 AVRIL accessible sur le site www.brut-de-beton.net
Il existe ne une dizaine de langues pour l’instant.

LM LM ·  29 septembre 2015, 08h56

Cet article complète le bilan fait par l’ACRO :
http://fukushima.eu.org/limpact-san…

Ajouter un commentaire Fil des commentaires de ce billet


À voir également

Fukushima-ruban_jaune-Seegan.jpg

Le grand retour du nucléaire n'a pas eu lieu

Depuis des années, industriels, gouvernements et médias font croire que le nucléaire est sur le point de se relancer. Hélas pour ces mauvais perdants, nos fleurons EDF et Areva sont en pleine déconfiture et leurs campagnes de pub (financées avec notre argent) n’inversent pas la tendance.

Lire la suite

Fukushima-ruban_jaune-Seegan.jpg

10 ans de plus pour les centrales nucléaires, nom d'une pipe !

Les écolos pipeaux que sont Emmanuelle Cosse, JV Placé et Barbara Pompili ne voient pas de problème à entrer dans un gouvernement libéral qui n’a comme projet de société que « croissance compétitivité innovation », qui veut bétonner des aéroports, casser le code du travail, servir le Medef… ou encore prolonger l’agonie des centrales nucléaires. On n’a pas fini de se fendre la pipe. 262

Lire la suite