Dernière mise à jour 24/05/2018

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Tête haute tête baissée

Les hommes – et les femmes - du Président, tout comme le Président soi-même, gouvernent la tête haute. Ils sont pétris de certitudes, sont convaincus que leurs prédécesseurs n’ont pas su ou pas voulu aller assez loin dans « les réformes indispensables à la France », sont persuadés que le moment de faire le grand bond en avant est enfin arrivé et que demain l’Histoire pourrait leur reprocher d’avoir failli face à ce grand dessein qui leur incombe. A aucun moment ils ne se demandent si d’autres voies que celles qu’ils entendent faire emprunter au pays seraient plus propices à suivre face aux nombreux périls du temps.

Leur frénésie de réformes en profondeur est confortée par un Parlement massivement et béatement acquis à la cause présidentielle. Tout va passer à la moulinette gestionnaire ou sous le prétexte de l’Etat d’urgence : le statut des fonctionnaires, le baccalauréat, la protection des salariés, le droit d’asile et à l’hospitalité, l’hôpital public, la démocratie locale et la démocratie tout court, le droit à exercer son esprit critique, l’Ecole républicaine, etc. Et tant pis si le plus souvent l’on se trompe sciemment de problème dans ce fourre-tout vertigineux.

Tout semble donc devoir être chambouler ? En fait, non ! Le macronisme est un vaste trompe l’œil : sous le couvert d’un discours sur la nécessité de moderniser le pays qui souffrirait dramatiquement d’innombrables archaïsmes il s’agit d’assurer la perpétuation – voire le renforcement – de l’ordre néolibéral inauguré voilà quarante ans. Ainsi, les objectifs ne changent pas, ils ne sont que plus corsés. Libérer le marché, amaigrir l’État, rembourser la dette : on connait cette antienne gouvernementale que nombre de gouvernements, en effet, n’ont pas oser mettre en œuvre jusqu’au bout. La manière d’atteindre ces objectifs est elle-même immuable. L’essentiel de l’effort de « modernisation » ne sera pas supporté par les plus riches car au nom de la très discutable « théorie du ruissellement » les possédants doivent conserver intacte leur capacité d’investir dans le redressement économique du pays, redressement dont tout le monde, n’en doutons pas, pourra profiter. Comme la volonté de changement des gouvernants se heurte souvent à des résistances sociales – ce qui explique largement le manque d’audace des prédécesseurs – l’arsenal coercitif de l’État va être renforcé. Certains n’hésitent pas à y voir le rétablissement de l’autorité de la fonction présidentielle quand d’autres, sans doute plus avisés, y voient un danger pour les libertés individuelles et collectives. L’invention du « Service universelle obligatoire », encadré par l’armée, pour tous les jeunes dans les trois ans qui précèdent leur majorité est à ce titre édifiant. Pourquoi ne pas tout simplement créer un service civique général afin de sensibiliser lesdits jeunes à la responsabilité citoyenne et aux graves enjeux de notre époque, à commencer par la question écologique ?

L’Histoire nous enseigne que les réformes les plus dures sont précédées ou s’accompagnent à tout le moins de la neutralisation des résistances par la contrainte ou par la persuasion. Oui, le transport ferroviaire en France pose problème. Et l’on tente de persuader l’opinion publique que c’est le statut des cheminots qui empêche de le régler. Chacun sait, au fond, que ce sont les stratégies poursuivies par le pays en matière de transport depuis quarante ans qui sont responsables, au premier chef, de l’endettement de la SNCF et du délabrement du réseau secondaire (TER et transports parisiens). La suppression du statut des cheminots n’y changera rien. En revanche, elle facilitera la poursuite de l’abandon de « lignes non rentables » au profit du transport routier autrement plus polluant. Au chapitre de la persuasion, l’exemple le plus révélateur est sans conteste celui de la réforme du système éducatif, « révolution » englobant tout à la fois le « nouveau bac » et le bouleversement de l’accès des lycéens aux cycles d’études supérieures. Les « éléments de langage » que contient la communication gouvernementale et présidentielle en la matière sont redoutables. Il ne s’agit souvent que de déclarations d’intention forcément généreuses auxquelles le grand public ne peut que souscrire à défaut d’y croire vraiment. Pour les mesures les plus concrètes on devra attendre pour juger de la hauteur des moyens réels qui y seront associés, l’essentiel – non avoué – étant de toujours faire des économies. Parions que l’École à deux vitesses a encore de beaux jours à vivre !

Pourtant, le plus inquiétant est ici : il n’existe chez ces gouvernants à la tête haute aucune volonté véritable de remettre en cause les logiques mortifères qui ont conduit à la crise écologique. Au contraire, elles vont être renforcées par la libéralisation accentuée des forces de l’économie et le maintien du culte de la Croissance sans fin. Bien sûr, quelques gages sont donnés qui pourraient laisser penser à un début de prise de conscience de la réalité du péril écologique. Ainsi de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il ne faut cependant pas être dupe : ce renoncement doit plus à la nécessité de conserver Nicolas Hulot au sein du gouvernement, comme caution écologique, qu’à une analyse objective de l’inanité de ce projet surdimensionné. La « guerre au réchauffement climatique » demandera autrement plus d’efforts. La lenteur ici n’est plus de mise. Actuellement, en France, on ne réalise l’isolation thermique des logements anciens que pour seize mille d’entre eux chaque année. Il faudrait multiplier ce chiffre par 40 pour espérer satisfaire les engagements signés lors de la Cop 21 en décembre 2015 à Paris. Les climatologues unanimes nous disent pourtant que nous n’avons que très peu de temps pour prendre les décisions fortes permettant d’empêcher « l’emballement climatique ». Alors, force est de constater que nos gouvernants nous emmènent, insouciants et fiers, tête baissée tout droit vers le mur fatal.


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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