Dernière mise à jour 22/08/2017

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Les peuples essaient, les théoriciens transforment

Geneviève Confort-SabathéCon­trai­re­ment à l’idée com­mu­né­ment admise, ce sont rare­ment les théo­ri­ciens, même bour­rés de talent et bour­re­lés de remords d’appar­te­nir à la classe diri­geante, qui pro­vo­quent, par la brillance de leurs intui­tions, les révo­lu­tions à venir.

Si l’on s’en tient aux exem­ples fameux des bou­le­ver­se­ments du passé, on se rend compte que leurs pré­mi­ces avaient pris corps dans les com­por­te­ments popu­lai­res. La plu­part du temps, les théo­ri­ciens sont à la ramasse, ils cou­rent der­rière l’évo­lu­tion anar­chi­que des hom­mes en ten­tant de cacher leur retard par un lan­gage abs­cons et des phi­lo­so­phies ember­li­fi­co­tées.

Pre­nons le cas de la grève géné­rale recon­duc­ti­ble. De bou­le­ver­san­tes théo­ries dou­tent de son effi­ca­cité en ces pério­des de crise éco­no­mi­que. Des experts du MEDEF ten­tent de nous cul­pa­bi­li­ser. Mais si nous som­mes con­vain­cus que l’ave­nir vient en mar­chant, nous ne nous lais­se­rons pas abu­ser et nous l’expé­ri­men­te­rons cette arme redou­ta­ble de la grève illi­mi­tée.

Le recours sys­té­ma­ti­que à l’exper­tise théo­ri­que est une tech­ni­que de sur­vie pour ceux qui se sont dis­tri­bués les riches­ses du monde comme des bon­bons et vou­draient con­ti­nuer à faire croire aux peu­ples que cette « dis­tri­bu­tion » est nor­male, qua­si­ment ins­crite dans la nature des cho­ses. Mais les experts ne sont jamais que des théo­ri­ciens…qui se sont ven­dus à leurs maî­tres.

Pre­nons le cas des com­por­te­ments moraux et sexuels, les gens s’adap­tent à ce qui cons­ti­tue l’ordi­naire de leur vie et n’atten­dent pas l’accord des magis­tè­res de l’Uni­ver­sité ou des dif­fé­ren­tes cha­pel­les pour savoir s’il est juste de faire ceci ou cela. Les gens, comme vous et moi, agis­sent. Ils font des révo­lu­tions inti­mes, quo­ti­dien­nes, dis­crè­tes. Des révo­lu­tions à bas bruit qui sont autant de for­mes de résis­tance à l’idéo­lo­gie domi­nante.

L’éco­no­mie n’est pas en reste. Les rela­tions d’entraide, de par­tage s’orga­ni­sent, sou­vent au cœur de la famille mais aussi de la famille élar­gie, celle des amis, des com­mu­nau­tés. La crise de 2009 aura mon­tré, avec acuité, la puis­sance de ces for­ces de soli­da­rité.

Mais alors, à quoi ser­vent les théo­ri­ciens ? La réponse est, à la fois, très sim­ple et très com­pli­quée : les théo­ries ren­dent le monde intel­li­gi­ble, cohé­rent et évi­dent à ceux qui le font sans s’en ren­dre compte. Les peu­ples font l’His­toire mais n’en ont la cons­cience qu’en pré­sence de la théo­rie qui jus­ti­fie leurs actions légi­ti­mes. Les peu­ples expé­ri­men­tent, les théo­ri­ciens trou­vent les rai­sons de per­pé­tuer l’expé­rience. S’ils sont hon­nê­tes, ils aigui­se­ront leurs grilles de lec­ture et ren­dront un tra­vail pas­sion­nant et argu­menté. S’ils sont mal­hon­nê­tes, ils trans­for­me­ront le réel au béné­fice d’une vision magi­que au béné­fice de quel­ques uns.

Impos­si­ble, pour­tant, pour des théo­ri­ciens, même dotés des plus grands pou­voirs média­ti­ques, de dif­fu­ser une petite musi­que hos­tile à la volonté des peu­ples. Pour cir­con­ve­nir les mas­ses popu­lai­res, il faut au mini­mum, la com­pli­cité d’une frange signi­fi­ca­tive de l’opi­nion, dévo­lue à légi­ti­mer la pen­sée uni­que. Et même, dans ce cas, l’incli­na­tion du peu­ple vers « sa » vérité finira par gagner. C’est une ques­tion de temps.

Actuel­le­ment, la pen­sée néo­li­bé­rale a du plomb dans l’aile. Et ce n’est pas récent. Depuis vingt ans, cha­que fois que les ins­ti­tuts de son­dage inter­ro­gent les Fran­çais sur les ser­vi­ces publics, nos con­ci­toyens attes­tent de leur pro­fond atta­che­ment à ce « modèle social » que la pen­sée uni­que a tenté, par tous les moyens, de ren­dre rin­gard.

Rien n’y a fait. Les déri­ves séman­ti­ques ont beau avoir été repri­ses en bou­cle par les offi­ci­nes média­ti­ques, fai­sant pas­ser les « pro­tec­tions socia­les » pour des « char­ges patro­na­les », les Fran­çais sont res­tés de glace. Les pou­voirs publics, de droite comme de gau­che, ont voulu faire adop­ter un Traité euro­péen qui enté­rine et orga­nise leur dis­pa­ri­tion. Chou blanc. 55% des Fran­çais ont refusé le dik­tat de la « con­cur­rence libre et non faus­sée ».

Les ser­vi­ces publics ont été accu­sés de creu­ser, creu­ser, creu­ser… des trous innom­bra­bles, tous plus pro­fonds les uns que les autres. Le trou de la sécu, celui de la dette publi­que… Bref, les ser­vi­ces publics, c’était le dia­ble ! Les Fran­çais lais­saient dire mais n’en croyaient pas un mot. En ce moment, ils jubi­lent d’enten­dre des éco­no­mis­tes néo­li­bé­raux et anglo-saxons recon­naî­tre que la France s’en sort plu­tôt mieux que ses voi­sins grâce aux affreux ser­vi­ces publics (un emploi sur cinq en France).

Donc, les peu­ples expé­ri­men­tent de quoi demain sera fait, d’une manière à la fois naïve et hasar­deuse. Cette mer­veilleuse ingé­nuité, qui relève du « Don d’Adèle », com­porte un incon­vé­nient. Comme les peu­ples ne devi­nent que, con­fu­sé­ment, la valeur his­to­ri­que de leurs expé­rien­ces, ils leur arri­vent assez sou­vent de ne pas se sen­tir prêts pour la grande Aven­ture, le grand Des­sein, la Révo­lu­tion.

Ou plus exac­te­ment, les peu­ples ne savent pas qu’ils sont prêts mais quand ils le décou­vrent, rien ne peut les arrê­ter. La crise de 2009 lève le voile sur des années de déré­gu­la­tion et de des­truc­tion des pro­tec­tions socia­les. Il est temps d’expé­ri­men­ter l’effi­ca­cité du coup de balai. Virons les éli­tes engrais­sées. On théo­ri­sera après !


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Geneviève Confort-Sabathé

Auteur: Geneviève Confort-Sabathé

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Commentaires (5)

C.Laborde C.Laborde ·  23 mars 2009, 10h26

Une vision sans action est un rêve – une action sans vision est un cau­che­mar

Ignatius Ignatius ·  23 mars 2009, 18h19

Com­bien de “divi­sions” dans les mas­ses popu­lai­res pour réus­sir la révo­lu­tion néo­li­bé­rale dont nous subis­sons aujourd’hui peut-être la défaite ?

Je serais curieux de savoir quels “com­por­te­ments popu­lai­res” étaient les pré­mi­ces de cette révo­lu­tion con­ser­va­trice et néo­li­bé­rale ?

Bref, rete­nons comme leçon de l’his­toire que les théo­ri­ciens ont tou­jours inventé “les mas­ses” dont ils veu­lent être les porte-parole, fût-ce pour appe­ler à la grève géné­rale.

Geneviève Confort-Sabathé Geneviève Confort-Sabathé ·  23 mars 2009, 19h17

Les com­por­te­ments popu­lai­res qui ont con­duit à la révo­lu­tion néo-libé­rale sont faci­les à dénon­cer: l’indi­vi­dua­lisme for­cené et la pro­priété pri­vée. Cer­tains soixante-hui­tards ont d’ailleurs plongé dans les deux com­por­te­ments avec délice comme l’a bien démon­tré Guy Hoc­quen­ghem dans son ouvrage “Let­tre ouverte à ceux qui sont pas­sés du col Mao au Rotary”.
Igna­tius, ou quel que soit ton nom, ta der­nière phrase fleure bon le règle­ment de comp­tes, je te laisse l’assu­mer.
Con­cer­nant la pre­mière inter­ven­tion de C. Laborde, la grève géné­rale est à la fois une action et une vision. La Révo­lu­tion fran­çaise était une grande grève géné­rale, plu­tôt réus­sie côté vision. La Com­mune aussi avait une vision mais les “tiè­des” ont encore une fois fait défaut.

C.Laborde C.Laborde ·  24 mars 2009, 19h06

Assi­mi­ler la Révo­lu­tion Fran­çaise à une grève géné­rale, c’est assez fumeux comme le fait d’oublier tous les grands pen­seurs qui ont pré­cédé le mou­ve­ment. Sans eux la prise de la Bas­tille n’aurait été qu’une émeute de plus sans len­de­main.

Il y a autant de vision dans une grève, fut-elle géné­rale, que dans un dis­cours de Sar­kozy.

Le Père Peinard Le Père Peinard ·  01 avril 2009, 00h34

In mémo­riam Althus­ser !
Il y a une lutte des clas­ses dans la théo­rie qui se mani­feste dans les appa­reils idéo­lo­gi­ques d’état.
Comme l’Uni­ver­sité ou Nor­male Sup.
Madame Althus­ser en a fait la cruelle expé­rience !
Ses der­niers mots : “Althus­ser trop…”

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