Dernière mise à jour 17/12/2017

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Areva : le don de l'injustice

justice-nucleaire.jpgAreva a beau être une multinationale détenue par l’État français, elle se dresse sur ses pieds d’argile dès qu’un lanceur d’alerte l’incommode. Malgré les preuves accablantes dévoilant les agissements troubles du mastodonte de l’uranium au Niger, un tribunal garant de la liberté d’expression a condamné l’Observatoire du nucléaire à plusieurs milliers d’euros pour « diffamation ». Mais l’association anti-nucléaire chevronnée n’est pas encore bâillonnée.

L’auteur de la présente chronique est aussi, le reste du temps, animateur d’une sympathique association nommée « Observatoire du nucléaire », dont l’objet est en substance de surveiller l’actualité de l’industrie atomique, et plus particulièrement sa « communication » (euphémisme pour « désinformation »), de décrypter, analyser, commenter.
Le tout pour le plus grand profit du lecteur qui aura, du moins espérons-le, beaucoup moins tendance à se laisser impressionner par les récurrents effets d’annonce de cette industrie ridicule qui produit presque autant de bluff que de radioactivité.

Fin 2012, l’Observatoire du nucléaire a accusé la multinationale atomique Areva d’avoir utilisé des méthodes « relevant de la corruption, peut-être juridiquement, assurément moralement » : juste avant la finalisation par l’Assemblée nationale du Niger du budget 2013, un curieux versement de 35 millions d’euros, baptisé le « don d’Areva », a été ajouté dans la case des recettes, et directement pré-affecté à l’achat d’un nouvel avion pour le Président du Niger.
Aussitôt, Areva attaque en justice l’Observatoire du nucléaire, sous prétexte de « diffamation », le procès étant fixé à décembre 2013. Hasard du calendrier, c’est justement avant le 31 décembre que le Niger et Areva devaient conclure leurs négociations sur le prix de l’uranium : depuis 50 ans, la France s’accapare ce minerai à un tarif dérisoire afin d’alimenter à bon compte ses réacteurs nucléaires.

L’actuel Président du Niger était auparavant directeur d’une filiale d’Areva : les mauvaises langues affirment que c’est encore et toujours la France, et même Areva, qui fait la loi au Niger et qui choisit jusqu’au Président. Ce dernier espère être réélu en 2017 mais, pour cela, il a besoin que sa principale promesse soit réalisée : l’ouverture par Areva d’une mine d’uranium géante prévue à Imouraren.
Areva n’a en réalité aucune intention d’ouvrir cette mine car l’industrie nucléaire mondiale est sinistrée et le prix de l’uranium s’est effondré : ce n’est pas en dopant la production que le cours de ce minerai risque de remonter !

Mais, comme démontré dans un document confidentiel rendu public par l’Observatoire du nucléaire[1], Areva pourrait toutefois organiser en 2016 une belle cérémonie, une sorte de pièce de théâtre : le lancement fictif de la fameuse mine. De quoi abuser l’opinion nigérienne et permettre à bon compte la réélection du Président. Encore faut-il que ce dernier « mérite » ce coup de pouce d’Areva en ne contrariant pas son ancien employeur : on n’est donc pas près de voir la France payer enfin l’uranium du Niger à un tarif honorable !

Copains, coquins

C’est dans ce contexte que l’Observatoire du nucléaire a parlé de « corruption » : peu importe finalement que le versement soit légal ou pas juridiquement, on pouvait dans tous les cas estimer qu’il s’agissait d’une façon de faire passer la « pilule » aux dirigeants du Niger, de les « aider » à rester bien dociles face à Areva.

Réputée pour protéger la liberté d’expression et la possibilité de mener des investigations, la 17ème chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris ne semble pas disposée à garder cet état d’esprit lorsqu’il s’agit de nucléaire.
En effet, le 7 février 2014, le verdict a donné raison à Areva. Pourtant, dans cette affaire, la multinationale de l’atome s’était passablement ridiculisée, niant dans un premier temps la réalité du versement (AFP 12/12/2012 [2]), avant de le reconnaître sans donner d’explications (AFP 14/01/2013 [3]), puis de le  « justifier » par une version opportuniste tenant compte de l’actualité de la guerre au Mali (AFP 9 mars 2013 [4]) : il s’agissait finalement d’aider le Niger à « sécuriser les mines d’uranium d’Areva ».

Or il est apparu que, suite au scandale déclenché par les révélations de l’Observatoire du nucléaire, le fameux versement n’a jamais été effectué. Il n’y a donc plus besoin de « sécuriser les mines d’uranium » ?

En tout cas, ce non versement a constitué un excellent prétexte pour condamner l’audacieuse association : pas de versement, donc… pas de corruption ! Autant dire que, à ce compte, la protection des “lanceur d’alerte” a sacrément du plomb dans l’aile.

Loin de se laisser abattre, l’Observatoire du nucléaire a décidé de faire appel et de continuer à se battre pour faire éclater la vérité concernant ce fameux « don d’Areva » mais aussi, et c’est bien le plus important, pour interpeller l’opinion publique française sur la façon dont l’ancienne puissance coloniale continue de piller et contaminer le Niger pour le plus grand profit de l’industrie nucléaire.

Les prétendus « écologistes » d’EELV, représentés au gouvernement, disposant de deux groupes parlementaires, se taisent : ils ne vont tout de même pas sacrifier leurs lucratifs strapontins pour une pauvre affaire d’uranium !

D’ailleurs, interpellé sur France inter (matinale du 21 janvier 2013 [5]), le ministre EELV du « Développement » a pris fait et cause pour Areva contre l’Observatoire du nucléaire. Décidément, Sarkozy et l’UMP n’ont pas besoin de revenir au pouvoir : ils n’en sont jamais partis !

Notes:

[1] Areva vs Observatoire du nucléaire (dossier)

[2] Le 12 décembre 2012, l’Agence France Presse (AFP) traite l’affaire dans une longue dépêche dans laquelle on apprend qu’Areva nie : “Le groupe nucléaire français, qui exploite depuis des décennies l’uranium dans le nord du pays, a démenti le versement d’une aide budgétaire qui suscite la polémique

[3] Le 14 janvier 2013, l’Observatoire du nucléaire annonce par communiqué la mise en ligne d’un document confidentiel. Il s’agit du compte-rendu d’une rencontre discrète, entre le directeur de cabinet du président nigérien et trois hauts dirigeants d’Areva, qui a eu lieu le 9 novembre 2012 et au cours de laquelle Areva s’est effectivement engagée à verser 35 millions d’euros au budget du Niger. Ce versement est présenté par Areva comme permettant « la poursuite d’une coopération sereine entre l’Etat du Niger et Areva et prenant en compte le manque à gagner généré par le report probable du projet Imouraren ». C’est la publication de ce document dans un journal nigérien (en version papier) qui a amené le directeur de cabinet du président nigérien à reconnaître l’existence du versement, niée jusque là par Areva et par les autorités du Niger.
Le 14 janvier 2013 encore, l’AFP publie une dépêche titrée « Aide d’Areva au Niger : une ONG réitère ses accusations de corruption », l’ONG en question étant l’Observatoire du nucléaire. On apprend dans la dépêche que, « interrogé par l’AFP, Areva a confirmé le versement d’une aide de 35 millions d’euros au Niger » : devant l’évidence, Areva est bien obligée de reconnaître l’existence de son versement controversé, malgré ses dénégations précédentes (autant dire ses mensonges).

[4]Le 9 mars 2013, l’AFP publie une nouvelle dépêche par laquelle Areva fait connaître sa toute nouvelle version de l’affaire, comme si de rien n’était, comme si la multinationale n’avait pas menti auparavant (en particulier en commençant par nier l’existence du « don »), comme si la réunion secrète du 9 novembre 2012, et le document confidentiel qui en fait le compte-rendu, n’existaient pas. Profitant de l’actualité de l’intervention militaire française au Mali, Areva prétend désormais que le fameux versement n’avait pour autre but que de « sécuriser les mines d’uranium ». Il s’agit là d’une grossière réécriture de l’Histoire.

[5] Pascal Canfin : “80 % des écologistes soutiennent l’intervention au Mali” : (Inter actv’ : écouter l’intervention de Stéphane Lhomme à partir de 8’55”)


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Auteur: Stéphane Lhomme

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