Dernière mise à jour 23/02/2017

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

L'horreur numérique

ecolNuneriq-480p.jpgEn vingt ans, l’informatique et les téléphones portables ont envahi nos vies. Cette croissance exponentielle des réseaux numériques est présentée comme la voie rêvée vers une économie verdie, «immatérielle». Elle repose en vérité sur une consommation accrue d’énergie et de ressources rares, et sur une production massive de déchets.

En 1990, le numérique est quasiment inexistant. L’équipement des foyers est proche de zéro. Le téléphone est filaire, souvent à cadran. En 1993, Netscape Navigator ouvre les portes d’un monde «virtuel» et permet une nouvelle activité, surfer. Le réseau ne compte encore que 130 sites web. Ils sont un million quatre ans plus tard. Amazon est fondée en 1995, Google en 1998, et bientôt c’est la bataille autour des « portail » d’information. Apparaît alors un discours bien séduisant : une « nouvelle économie », « immatérielle » car tirée par l’information, serait en voie d’émergence. L’information, arguait-on déjà dans les années 70, c’est de la « néguentropie », qui permet d’aller contre les funeste avertissements de Nicholas Georgescu Roegen et du Club de Rome. Les TIC ne « produisent » rien d’autre, à première vue, que de la mise en relation. Et plus de mise en relation, c’est une société mieux (auto)contrôlée. Les TIC apporteraient donc « la maîtrise de la maîtrise » cherchée par Michel Serres dans son Contrat naturel. Elles sont la clé : « le salut de la planète, la cohésion sociale et la reprise de la croissance sous une nouvelle forme semblent passer par la réussite et la vitesse de cette révolution.[1] » Peut-on croire un tel discours ? Non. Les bénéfices environnementaux des TIC ne sont pas fondés, et cela parce qu’ils s’appuient sur des scénarios reposant sur des hypothèses sociales, économiques et politiques qui sont sans fondements. Les TIC sont d’abord le résultat de l’outil de la croissance.

Une industrie lourde

Les dépenses affectées à ce poste sont celles qui ont le fortement progressé ces dernières années, après celles relatives à la santé. Elles ont été multipliées par 6 depuis 1990. Encore +50% de smartphones en 2013. Plus de trois quarts des ménages français possèdent un micro-ordinateur (78% en 2012, contre 54% en 2007), et autant ont accès internet à domicile. Et les TIC, ce sont aussi les réseaux, les photocopieurs, écrans, etc. Une société comme Google possède autour d’un million de serveurs, par exemple.

Tout ça consomme de l’énergie. Les TIC représentent entre 5% et 10% de la consommation mondiale d’électricité, en progression de 6% par an. En France, 14% de la consommation électrique, soit près de 7 réacteurs nucléaires, et 5% des émissions annuelles de gaz à effet de serre. L’arrivée des TIC a représenté, entre 1990 et 2005, un accroissement de 635 kWh par ménage et par an, annulant totalement les gains énergétiques obtenus sur tous les autres équipements énergétiques domestiques sur la même période (frigo A++, etc.).

Mais les TIC c’est aussi 30% de la demande mondiale du minerai d’argent, 12% de l’or, 30% du cuivre, et jusqu’à 80% du ruthénium ou de l’indium ; c’est aussi 6% de la demande de platine, 17% en palladium, 2/3 en tantale . Des ruptures temporaires d’approvisionnement se sont déjà produites. Certaines filières, comme le coltan, sont pointées du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (République démocratique du Congo). D’où des déchets, environ 40 millions de tonnes par an [2] . Ils sont essentiellement émis par l’Europe, les États-Unis et l’Australie. Chargés sur des camions de 40 tonnes et de 20 mètres de long, cela représente une file de 20000 km ou deux camions par minutes 24/24 [3]. En France, pays très bien équipé, on arrive à 24kg par an et par personne ! En croissance de 3 à 5% par an, et dont la majeure partie finit dans le tiers-monde. Les déchets toxiques sont la source numéro un de profit pour la mafia qui vous en débarrasse pour pas cher.

Entreprises et pouvoirs publics sont d’ardents promoteurs des TIC, tous deux s’empressent de substituer le numérique à tous les autres modes de communications (papier, etc), parfois même au nom du « développement durable ». Le numérique est le seul domaine dans lequel on trouve que remplacer du renouvelable (papier) par de l’épuisable (métaux, etc.) est une stratégie « durable ». dans un rapport officiel on lit même que puisque l’impact écologique du numérique commence à inquiéter, il faut rassurer le consommateur, « en conséquence de l’intérêt objectif de la profession [4] ». Les associations sont partagées. Il existe des campagnes de Greenpeace ou de la Silicon Valley Toxics Coalition, en Californie, mais d’autres comme le WWF vantent les mérites des TIC, pour verdir la croissance. Les Amis de la Terre et le CNID sont les seuls à aborder la question de l’obsolescence accélérée, dénonçant les différentes astuces qui permettent de rendre un appareil obsolète afin qu’il soit rapidement remplacé par un nouveau produit : des produits indémontables, la sophistication croissante des appareils, l’orchestration de l’effet de mode, etc.

Le consommateur est le destinataire de tous ces discours (médias, militants associatifs, pouvoirs publics„ producteurs, distributeurs). Ce qui ressort est que la dimension écologique est occultée. Tout est fait pour que le citoyen-consommateur ne s’inquiète pas et consomme tranquillement, qu’il migre vers le numérique, et qu’ensuite les alternatives soient détruites (cabines téléphoniques par exemple)…

Notes:

[1] Sylvie Faucheux, Christelle Hue, Isabelle Nicolaï : TIC et développement durable. Les conditions du succès. De Boeck 2010, p 191 

[2] PNUE / StEP. From E-waste to ressources, 2009, p 1 

[3] Françoise Berthoud, « Les e-déchets », ecoinfo.cnrs.fr

[4] Breui H. & al, rapport TIC et développement durable, CGEDD (Conseil général de l’environnement et du développement durable) & CGTI (Conseil général des technologies de l’information), 2008, p 69. Disponible sur http://www.telecom.gouv.fr


Document(s) attaché(s) :

  1. no attachment



Évaluer ce billet

3.5/5

  • Note : 3.5
  • Votes : 6
  • Plus haute : 5
  • Plus basse : 1

Fabrice Flipo

Auteur: Fabrice Flipo

Restez au courant de l'actualité et abonnez-vous au Flux RSS de cette catégorie

Commentaires (5)

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  25 août 2014, 12h26

Pour le journaliste Emmanuel Davidenkoff, fin connaisseur des questions d’éducation, le tsunami numérique qui se prépare à déferler sur notre système éducatif de la maternelle à la terminale va totalement le bouleverser. Pédagogies, place de l’enseignant, hiérarchie des filières, modèle économique… Plus rien ne sera comme avant.

La vague est là et nous ne la voyons pas encore. Une chose est sûre pourtant, elle balaiera tout sur son passage.

Le dindon de la farce Le dindon de la farce ·  02 septembre 2014, 16h37

Presse : vers un monde sans papier ?

Suri4 Suri4 ·  03 décembre 2014, 17h39

Est-ce dans cette optique que des rudiments de code vont être enseignés à l’école ?
J’en ai peur. Une meilleure culture numérique est une nécessité, l’apprentissage du « pseudo-code » (la formalisation en langage informatique du langage naturel) et de l’algorithmique sont intéressantes, mais l’enseignement à tous du codage ne doit pas être une priorité. L’idée selon laquelle on manquerait de développeurs, et qu’il faudrait susciter des vocations chez nos enfants, est complètement folle. Hélas certains de nos dirigeants en sont convaincus.
Axelle Lemaire (secrétaire d’Etat chargée du Numérique, ndlr) et Fleur Pellerin (ministre de la Culture, ndlr) semblent complètement manipulées par les lobbies patronaux du secteur (Syntec, Afdel, France numérique, etc.) et sincèrement persuadées que des centaines de milliers de postes de développeur vont être créés. Pour examiner chaque jour depuis dix ans la situation de l’emploi dans le secteur informatique, je peux vous dire que c’est une idée complètement farfelue !
Une fameuse étude (cf. PDF) publiée en 2011 du cabinet McKinsey, reprise partout – notamment par le Conseil national du numérique – annonçait 450 000 créations d’emplois dans le numérique sur la période 2011-2015. Au bout de trois ans, on n’a pas dépassé les 60 000.
Mais entretenir ce genre de fantasmes permet aux chefs d’entreprise d’avoir en permanence un vivier de jeunes candidats bien formés et pas chers. Ce discours est aussi un moyen de légitimer le recours à l’off-shore et à l’immigration économique depuis les pays à bas coûts, et de toucher des aides publiques pour former à la va-vite des non-informaticiens à nos métiers.
La réalité, c’est qu’il y a, en France, un sureffectif d’étudiants formés à nos métiers.
Le reste : http://rue89.nouvelobs.com/2014/12/...

Suri4 Suri4 ·  24 janvier 2015, 17h07

En fait, pas du tout !“… Un beau slogan techno idolâtre qui s’ignore.

Plus étonnant :
Hambourg renonce au Wi-Fi dans les écoles
http://www.alerte.ch/fr/activit%C3%…

Minga Minga ·  25 avril 2015, 00h13

Accuser de nouvelles technologies des maux du capitalisme c’est comme de casser bêtement les métiers à tisser au lieu de s’attaquer aux patrons et de se servir des progrès du savoir pour gagner en qualité de vie et en temps libre. C’est du néo-luddisme. Car l’obsolescence programmée n’est ni une fatalité ni une calamité naturelle : c’est la conséquence directe d’un système économique où 67 personnes seulement possèdent autant que la moitié de l’humanité.

Un autre truc pas honnête, c’est de comparer les 14% de consommation électrique des TIC (et des télés !) à 7 réacteurs nucléaires plutôt qu’à x barrages ou y éoliennes. Aucun obstacle technologique ne s’oppose à investir beaucoup plus dans les énergies renouvelables et à laisser tomber le nucléaire. C’est une question politique, une question à la fois d’actions collectives et d’actes individuels. Il existe un modèle nordique où des citoyens se sont regroupés pour investir dans de petites éoliennes, et un modèle ultra-capitaliste où des éoliennes géantes sont installées par des multinationales un peu n’importe où sans concertation avant ni bénéfices pour les riverains après. Là encore, c’est un choix politique, au vrai sens de ce mot, puisqu’on peut s’organiser pour recharger son téléphone portable sans faire tourner de réacteur nucléaire.

Le système capitaliste est également le responsable d’une consommation électrique probablement centuplée dans les datacenters. En effet, la quasi-totalité des serveurs sont sous-utilisés 99% du temps. C’est une conséquence directe du modèle capitaliste fondé sur une sacralisation de la propriété privée de tout et n’importe quoi. Techniquement, et grâce au logiciel libre, on commence à pouvoir se regrouper à plusieurs pour installer des machines virtuelles sur de vastes clusters hétérogènes et non centralisés, ce qui permet de diviser les ressources gaspillées et la consommation électrique dans des proportions énormes et EN PLUS, d’avoir des serveurs beaucoup plus fiables.

Pour toutes ces raisons, l’auteur se trompe complètement de cible. Son parti-pris néo-luddite prend “les TIC” comme bouc-émissaire des méfaits flagrants de choix politiques égoïstes et qui ne sont pas écologiquement et humainement soutenables.

Ajouter un commentaire Fil des commentaires de ce billet


À voir également

ecolNuneriq-480p.jpg

Steve Jobs décroissant

Alors que le gouvernement français veut généraliser le numérique à l’École, les cadres de la Silicon Valley protègent leurs enfants des écrans absorbants. Ceux qui déversent sans cesse de nouvelles technologies dans nos vies savent qu’elles peuvent être néfastes, fragiliser l’attention, la mémoire, la créativité, les liens sociaux. Deux discours antagonistes se confrontent : l’un omniprésent dans l’espace public, vante avec enthousiasme la diffusion du numérique; l’autre, discret et confiné à la sphère privée, s’alarme de l’emprise numérique.562

Lire la suite