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Parias de tous les pays

La « crise des migrants » comme la nomment les médias trop pressés, les politiciens opportunistes et les citoyens apeurés par les précédents susnommés, dissimule des réalités indéniables aux racines anciennes que nous avons préféré oublier. Disons-le d’emblée : l’aphorisme rocardien passé à la postérité, « nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde mais nous devons en prendre notre part », est une hypocrisie. Ce n’est pas tant notre part de la misère du monde que nous devons prendre à notre compte que notre part de responsabilité dans les causes évidentes de la misère.

L’ordre capitaliste du monde, pudiquement baptisé mondialisation, génère partout sur la planète, certes de manière non uniforme, des cohortes de déshérités. Et partout les déshérités sont mués allègrement en parias. Et partout ils fuient la misère, la guerre, le climat. Mais, attention : les réfugiés désignés ne sont pas seuls. Il en est d’autres qui s’ignorent.

Le « sommet » des ministres européens du 14 septembre a tous comptes faits consacré la philosophie du repli. En 2015, le monde se pense toujours résolument selon un schéma fragmenté et hiérarchisé. Nos modalités d’existence s’articulant autour du dogme de la compétition, les individus sont classés par catégorie, elles-mêmes définies par leurs frontières géographiques, culturelles ou sociales. Ainsi, selon les discours, le « réfugié» est distingué du « migrant » et un SDF étranger ne saurait appartenir à la même espèce qu’un « SDF de souche ». Ces discours paraissent imparables sauf à ceux qui y décèlent un défaut d’intelligence.

les migrations massives de populations sont toujours liées à des urgences vitales. Après le rappel de cette évidence, nous devons surtout insister sur les interdépendances politiques et économiques qui nous lient aux peuples en errance. Devant le creusement profond des inégalités et les alarmantes prévisions de changements climatiques, les réponses de nos gouvernants paraissent terriblement dérisoires. La croyance dans un système qui épuise les ressources naturelles sans pourvoir aux besoins élémentaires d’une multitude d’êtres humains relève plus de l’intégrisme religieux que des valeurs républicaines dont pourtant ils se prévalent.

Il est donc inconcevable de laisser au seul dogme de la concurrence l’organisation des rapports économiques et sociaux. Ainsi, la concurrence, largement faussée au détriment de l’Afrique, engendre l’enrichissement exponentiel des uns et l’appauvrissement continu des autres. Ces déséquilibres sont alimentés bien sûr par l’arbitraire et nourrissent l’injustice. Une injustice jugée trop souvent fatale et à laquelle s’ajoute la plupart du temps son corollaire, l’insécurité. Le fossé économique qui isole l’Afrique procède d’une accumulation de préjudices. L’arrogante richesse financière et matérielle des sociétés occidentales ne peut être regardée comme le produit d’une intelligence supérieure. Elle doit être appréhendée à l’aide d’un détour historique par le « temps béni » de l’esclavage et de la colonisation. Nos élites ne s’encombrent évidemment pas de cette Histoire-là ! Du méprisant discours de Dakar de M. Sarkozy à l’interventionnisme de M . Hollande, en passant par les délires de propos sectaires sur les réseaux numériques, la France ne parvient jamais à décoloniser son regard sur « l’homme africain ». On retrouve cette « pollution raciste » dans l’esprit des lois sur l’immigration concoctée ces 30 dernières années, ainsi que dans l’attitude des gouvernements face aux crises migratoires.

Sous le prétexte de partenariats fallacieux, la prédation n’a jamais été interrompue. Par quel contresens moral les dégâts causés aux anciennes colonies échappent ils encore à la nécessité de réparations ? Au-delà du chiffrage astronomique d’une hypothétique indemnisation, il conviendrait de mesurer, dans ses multiples dimensions économiques, politiques, sociales, culturelles et psychologiques les conséquences de plusieurs siècles de domination coloniale et post-coloniale. Une telle reconnaissance ouvrirait une nouvelle ère politique et la perspective d’une réelle stratégie de développement économique partagé. A défaut d’anticipation et de coordination internationale, les peuples se répartiront anarchiquement, suivant leurs urgences vitales, dans des installations provisoires, en proie à la violence et à tous les maux d’une existence plus que précaire.

Derrière la fable des frontières se perpétue ainsi l’hégémonie pluriséculaire des nantis. Pourtant, les réfugiés ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Les occidentaux s’abritent commodément derrière des règles dont ils sont les premiers instigateurs et bénéficiaires. Cependant, la loi économique dominante de la mondialisation les rattrape. Si l’Europe veut assurer sa survie sans devoir se barricader pour gérer son propre appauvrissement, elle doit commencer à adopter un raisonnement en termes de coopération. Sans régulations, la compétition tournera, en effet, à l’anéantissement d’une bonne part de l’humanité. Le grand marché ressemble de plus en plus à un grand cimetière où l’Afrique, terrain de tous les appétits, doit, quant à elle, ouvrir grandes ses frontières et fournir sa main d’oeuvre corvéable à merci tout en restant prisonnière des anciens colons.

Hélas, les dispositifs destinés à restreindre les possibilités de circulation de millions de naufragés vont continuer de faire de très nombreuses victimes en même temps qu’ils démultiplieront les foyers de tensions qui fertiliseront davantage encore les extrémismes. Les solutions aux profondes mutations économiques, sociales et climatiques n’émergeront pas des logiques de ségrégations mais d’une gestion commune des ressources. Une gestion sous-tendue par la volonté de rendre justice aux « damnés de l’histoire » et de promouvoir une vision partagée de l’humanité. Le réalisme des nantis moquera sûrement cette nouvelle approche et ne manquera évidemment pas de lui opposer des théories trompeuses pour assurer le sauvetage désespéré du libéralisme à sens unique. Pourtant, les gens sensés savent que le mouvement irrépressible des phénomènes migratoires nous impose de condamner les dogmes et privilèges trop longtemps maintenus. Il vaudrait mieux que ce soit de notre plein gré.

« La Corrèze avant le Zambèze » disait le député Jean Montalat en 1964. Occupons-nous d’abord de nos pauvres au lieu de nous appesantir sur la misère d’autrui, entend-on encore couramment aujourd’hui. Ces postures sont à faire tomber en désuétude au plus vite. L’hospitalité n’est pas un devoir que nous devons aux autres mais un droit que nous devons faire respecter partout et pour tous.


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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