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Les cartons d’Europa City

Les lecteurs distraits des publi-reportages plus ou moins bien maquillés que diffusent de plus en plus abondamment les médias les moins regardants commencent à être familiers du nouveau mastodonte baptisé Europa City. Ici, nous supposerons que le lecteur ne se contente pas de promotion mercantile ou de gonflette publicitaire pour leur préférer une présentation critique des « grands projets structurants » dont on ne sait jamais vraiment ce qu’ils structurent.

[Yann Fiévet est membre du CPTG]

En l’occurrence, il s’agirait de construire, au mieux en 2020, dans le « Triangle de Gonesse », coincé entre les aéroports du Bourget et de Roissy-CDG, un complexe mêlant activités commerciales et activités de loisirs. Dans la partie la plus modeste du Bal d’Oise et aux confins du département le plus pauvre de France, la Seine-Saint-Denis, ce « machin » à deux têtes offrirait la myriade des plus grandes « enseignes du commerce de luxe européen », des hôtels de grande capacité destinés à retenir les visiteurs instables par définition, des salles de spectacles et de sport surdimensionnées, une piste de ski d’intérieur permettant de cultiver l’exotisme qu‘il ne serait donc plus nécessaire d’aller chercher au loin. Il paraît même que ce projet, déclaré d’envergure nationale en son temps par Nicolas Sarkozy soi-même, préfigurerait « la ville de demain ». Bref, nous sommes préparés, sur papier glacé pour le moment, à toutes les outrances.

C’est le groupe Auchan, propriété du « clan Mulliez, qui promotionne depuis 2010, par le biais de sa filiale immobilière Immochan, le monstre bicéphale soutenu avec ferveur par le député-maire socialiste de Gonesse, Jean-Pierre Blazy, convaincu à bons comptes qu’il tient là de quoi fournir à une population légitimement impatiente les milliers d’emplois après lesquels tout le monde court en ces temps de Croissance disparue pour longtemps. C’est peu de dire que l’on n’a pas mégoter sur les moyens pour faire rêver d’un projet qui n’est encore que dans ses cartons. Des brochures polychrome sont gracieusement – et grassement ! – servies lors de la moindre manifestation saisie pour causer du projet. Le choc des images y dissimule l’absence de poids des mots. Immochan a commandé à un professeur d’économie de l’université Paris IX-Dauphine, Patrice Geoffron, spécialiste du marché… des matières premières, un rapport sur les perspectives d’emploi liées au projet. Devinez ? L’expert a confirmé les annonces mirobolantes du promoteur. L’onction académique est ainsi donnée à des chiffres tirés de son chapeau par le magicien affairiste. Une exposition vantant le projet fut organisée dans le cœur historique de Gonesse, en des locaux publics. Des hôtesses accortes récitant leur leçon y reçurent les écoliers de la commune, captifs à défaut d’être captivés, gentiment accompagnés par leurs professeurs croyant ainsi parfaire leur ambition pédagogique. Des images de synthèse montées en vidéos lancées sur la toile font magiquement jaillir de terre la créature. On n’y lésine pas sur l’omniprésence des « coulées vertes » grâce auxquelles Europa City est autolabellisé « développement durable ». Il se dit même que certains professionnels de la profession d’aménageur sont bluffés. Cela tombe à pic : c’était le but !

Jaillir de terre ? La terre, parlons-en justement ! Le Triangle de Gonesse est un espace agricole on ne peut plus précieux, ses sols comptent parmi les plus fertiles d’Europe. C’est donc ce patrimoine naturel millénaire qui pourrait à jamais disparaître afin de satisfaire l’ogreste appétit de groupes industriels et commerciaux aux préoccupations essentiellement financières. Comment ne pas être perplexes ? Quand il commence à être sérieusement question d’envisager le développement de l’agriculture péri-urbaine, quand il faudrait imaginer des infrastructures « passives » au plan énergétique, l’artificialisation des terres se poursuit bon an mal an. Bétonnage et ferraillage restent bien les deux mamelles d’une économie industrielle dépassés qui refuse de céder la place aux impératifs d’une économie écologique. C’est le projet du cabinet d’architecture danois Big qui a été retenu pour la construction d’Europa City. Le lauréat du concours fascine ! Non par son nom qui sans nul doute convient à merveilles à ce projet pharaonique mais parce que le bâtisseur venu du froid soulève le sol afin de construire par-dessous et ainsi maintenir des cultures par-dessus… le marché. Les brillantes images de synthèse nous montrent quelques vaches paissant sur le toit de verdure de ce temple ludo-mercantile. Ce bucolisme en carton-pâte devrait soulever… les foules contre lui. Pour le moment, il ne soulève que l’indignation de quelques dizaines de citoyens activement mobilisés au sein du Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

Europa City ayant été proclamé « plus grand centre commercial d’Europe », la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) a décidé justement de lui consacrer un débat public. Et la mascarade de continuer ! En janvier dernier, Immochan a obtenu pour la seconde fois un délai de neuf mois pour la remise de son dossier que la CNDP trouve par trop léger. Ce report sans raison sérieuse en apparence en dit long sur le peu de consistance des procédures du débat démocratique en France et sur la capacité de certains intérêts privés à dicter leur loi aux instances de dialogue ou de décision. Le groupe Auchan n’a-t-il pas obtenu de Nicolas Sarkozy en son temps élyséen que soit ajouté au schéma de transport du « Grand Paris » une gare « en pleins champs » dans le Triangle convoité ? Il conviendra d’y ajouter d’importants aménagements routiers pour assurer la desserte du complexe sans complexes. Des investissements sur deniers publics au profit de gains privés juteux fort peu taxés, le tout en période d’austérité prolongée.

Comment la baudruche ne pourrait-elle pas se dégonfler ? On pourrait finir par s’étonner que l’on ait pu miser sur une fréquentation de quarante millions de visiteurs par an du simple fait de croire possible la « capture » des nombreux touristes atterrissant ou décollant de l’aéroport international situé à quelques encablures du « site avant-gardiste ». On pourrait aussi s’apercevoir enfin que le nombre d’emplois annoncés était tout bonnement sans fondements économiques sérieux comme c’est la plupart du temps le cas en la matière. Le sable sur lequel reposaient tant d’élucubrations serait alors à découvert ! La raison l’aura enfin emporté. Pour le moment, Auchan poursuit superbement son numéro d’enfumage à large spectre. Dans ses dernières plaquettes de luxe, on a la bonne surprise de trouver un carton d’invitation pour deux personnes au pique-nique géant d’inauguration d’Europa City… en 2020 ! Le jour et l’heure ne sont pas encore précisés. Cela ne saurait probablement tarder.

Les gogos piaffent d’impatience. Finalement, Auchan ne manque pas d’humour !


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Yann Fiévet

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