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2012 : face au déclin systémique, l’hypothèse gastéropédiste ?

L'économie états-unienne selon ObamaComme lors de la rentrée 2009 que nous avions entamée avec un article inspiré par un court séjour à Notre-Dame-des-Landes où s’était organisée la contestation du projet d’aéroport du « Grand-Ouest », cette année, avec un peu de retard à cause du mouvement social historique qui nous occupe beaucoup en ce moment même, l’article qui suit propose une réflexion inspirée cette fois par notre participation aux (F)Estives 2010, sorte d’Université d’été des Objecteurs de Croissance qui ont bien voulu nous inviter pour débattre autour du thème des médias alternatifs. Qu’ils soient ici remerciés.

À notre retour de Marlhes qui s’est déroulé les 27, 28 et 29 août 2010, après un séjour et un aller et retour éprouvant, il nous restait encore à prendre le temps d’écouter Paul Ariès interviewé. 20 minutes finalement sans réelles surprises, une redite aux vertus qu’on espère pédagogiques pour qui n’a pas l’habitude de suivre le politologue dans les médias. On retiendra tout de même une conception triviale non pas de l’aspect systémique qui caractérise ce que l’on appelle la crise, mais ce qui semble être la seule manière d’après lui d’envisager d’en sortir à savoir, la politique. Pour nous, cela va de soi et il n’y a là bien évidemment rien de choquant mais on essaiera quand même d’en discuter l’évidence ou le monopole quand l’heure de la réflexion sur le fond sera venue au cours de cet article.

Sans trop tarder après l’écoute de cette interview, on aura enchaîné en écoutant et réécoutant les longues bandes enregistrées durant les Festives 2010. De ces enregistrements sonores, nous aurons tiré le troisième numéro d’« Au ras du réel » qui sera finalement publié le 1er octobre vers minuit en exclusivité sur Netoyens.info.

On se dit après ça que l’on va pouvoir enfin rentrer dans sa coquille pour souffler un peu, prendre du recul et quelques notes en prévIsion de la rédaction de ce papier. Mais nous sommes en septembre et la rentrée qui prévaut à ce moment n’est pas seulement scolaire, elle est aussi et surtout politique et sociale. Il y a donc de quoi faire.

Arrive déjà octobre. On prend désormais plaisir à lire chaque semaine La Mèche qui vient de prendre la suite d’un Siné Hebdo parti à la retraite et, non loin sur le toujours petit et discret présentoir que réservent les « Relay » de Lagardère-vendeur-d’armes à l’autre presse, on y trouve Le Sarkophage (retrouvez « Le social est dans l’écologie » par Yann Fiévet en dernière page) ainsi que le numéro 73 de l’autre journal mensuel, La Décroissance. Il nous en coutera deux autres pièces de 2 euros. On dit quand même merci et bonne journée au kiosquier et on file prendre le premier métro - ligne 6 direction Nation - les trois éminents specimens de la presse « papier » dissidente en main.

L’heure de sortir de sa coquille a sonné au moment où le métro va fermer ses portes. Calé sur un siège près de la vitre, on ouvre machinalement le Journal de la joie de vivre pour se trouver d’emblée au coeur même de sa pagination, projeté sur la page de gauche (une vieille habitude anti-pub) où se trouve un article signé de la main du directeur de publication et rédacteur en chef du journal, Vincent Cheinet, un article qui ne rompt pas avec l’habitude et la verve qu’on lui connait où il prend soin de tailler un short très court puis ne manque pas de rhabiller pour l’hiver un « Saint Nicolino sauvant l’humanité » (effigie) - alias le journaliste Fabrice Nicolino bien connu - qu’il présente comme un « justicier solitaire »… plutôt de droite.


De la psychologie du gastéropode

Au regard du premier, à cheval sur les deux pages, on trouve un second article bien plus long dont il sera question ici. L’auteur ? Paul Ariès. Le titre ? « L’escargot en folie ». Un titre écrit à l’encre rouge comme tous les autres dans cette livrée, un titre qui semblera bien étrange à bon nombre de lecteurs. Heureusement le surtitre en éclairera quelques uns : « Paul Ariès aux universités d’été du Mouvement des objecteurs de croissance (MOC) ».

Rappelons tout de même que les universités en question et « Marlhes 2010 », c’est la même chose.

Comme l’auteur le dit lui-même dans cet article, bien qu’il se garde par principe de recourir à « l’approche psychologique » pour analyser les « différends politiques », le titre (« L’escargot en folie ») annonce cependant qu’il sera difficile pour lui cette fois d’y échapper. Et en effet, au beau milieu de la troisième des six colonnes que couvre l’article, la question qui fait trébucher l’analyse ne manque pas d’arriver : « …mais tout de même, n’y aurait-il pas une certaine jouissance masochiste à l’oeuvre ? ». Chez qui ?.. demanderez-vous. Eh bien chez un certain nombre de participants dont on ne sait pas trop s’ils sont du MOC ou pas mais qui semblent en l’occurrence avoir agit ou réagit de manière supposément irrationnelle en se faisant du bien tout en se faisant du mal… C’est ce que doit vouloir dire « jouissance masochiste ».

On ne s’attardera pas plus longtemps sur cet aspect « pathologique » et peut-être bien aussi pathétique de l’article, le fond véritable de l’affaire n’étant pas là. On dira simplement qu’une exaspération bien compréhensible a du conduire l’auteur à marquer le coup après avoir reçu - on le découvre en le lisant - « des textes incendiaires » et « des montages pornographiques » le mettant en scène, ce qui est bien regrettable s’il s’agit effectivement des membres d’un de ces mouvements politiques qui revendiquent comme d’autres avant eux, de faire de la politique autrement. Signalons que nous n’avons noté aucune de ces manifestations indélicates sur Netoyens.info.

Pour mieux comprendre la motivation et l’arrière pensée du responsable des pages politiques du mensuel La Décroissance, il faut avoir regardé attentivement la photo qui couvre en hauteur la moitié de la page et en largeur deux bonnes colonnes. Cette photo, en effet, fait la part belle à ce qu’on imagine être la présentation d’un drapeau (peut-être est ce une affiche ou bien une banderole) frappé de l’image d’un escargot allant, de gauche à droite, sur un titre (à moins que ce ne soit une annonce ou peut-être un slogan, allez savoir) : « Objecteurs de croissance 2012 ».

Disons le tout de suite, cet escargot là n’a pas les allures de celui dont on parle dans le titre du papier de Paul Ariès. Non, celui-ci a l’air plus altier et fier que fou ou en folie. Vous pourriez donc en déduire qu’il doit y avoir plusieurs espèces de gastéropodes dans cette histoire et vous aurez sans doute raison. Quoique. L’idée évidemment c’est qu’il serait bien que « l’escargot en folie » calme ses ardeurs masochistes (entendez égoïste) pour mieux aller, altier et fier, objecter la croissance en 2012 dans l’unité ; 2012, en référence aux élections présidentielles, ça va de soi. On verra après comment et avec qui.

Précisons quand même pour ceux pour qui la description de la photo n’aurait pas suffit, qu’en prêtant attention à son sous-titre, on confirmera ce que l’on aura déjà pu comprendre plus haut : « Les objecteurs de croissance arriveront-ils à profiter du débat de 2012 pour faire entendre leur voix ? Rien est moins sûr à la vue de leur immaturité politique ». Autrement dit, la question qui s’imposait après « Marlhes 2010 » et même, pour certains avant, était la suivante : l’escargot libertaire des gens du MOC [1] , « masochiste » et « immature » acceptera t-il de soutenir une candidature unitaire de la décroissance et de l’objection de croissance en 2012 ? Ici, pour l’auteur, on sent bien que « l’urgence de donner du temps au temps » est insuffisante et c’est pour cela que l’on presse de grandir vite… à défaut de pouvoir croître vite (cf. la quête d’une « masse critique » au programme de l’université de Marlhes).

À vous chers lecteurs qui aurez manqué ces Festives et à ceux qui voudraient en savoir encore un peu plus dans l’ordre de l’anecdote, sachez que la venue de Paul Ariès en dépit de la « mise en garde » de certains de ses « copains des autres réseaux de la décroissance » pour qui « rien de bon ne pourra jamais en sortir » [2] consistait en la participation à une « table ronde » dont le sujet était :

Pouvoirs, contre-pouvoirs et anti-pouvoirsElections : y participer en (objection de) conscience ? avec Paul Ariès, Thierry Brulavoine, Joëlle Taillefer (EE), …


L’heure d’approcher le fond…

… et celle du changement à Daumesnil direction Créteil - Université (ligne 8).

Après cette première approche rapide de l’article, nous voilà un peu plus au clair sur le point de vue de l’auteur et de la rédaction du mensuel La Décroissance mais aussi sur les impressions qui leur auront été laissées par l’Université d’été des Objecteurs de croissance. Un point de vue qui peu ou prou doit être partagé par « les copains » du PPLD et du POC, absents à cette université (doit-on le préciser ?), décroissants et objecteurs de croissance à la conception sans doute un peu moins libertaire de l’approche non pas psychologique mais politique que l’on prête non sans raisons aux organisateurs des Festives.

PPLD, POC, MOC, que de sigles inconnus et un rien drolatiques. En réalité nous nous trouvons en présence de trois partis ou groupements d’adhérent-e-s taillés comme des cabines téléphoniques, parlant en gros la même langue de la « décroissance de gauche » mais branchées sur trois réseaux différents et a priori incapables de s’interconnecter. Un cocktail de faux frères ennemis en somme pour ne pas dire des groupuscules aux penchants sectaires comme on serait tenté de le dire mais, reconnaissons le, tout à fait géniaux.

En effet, si, comme le dit Paul Ariès, l’objection de croissance n’avait pas « déjà remporté une demi-victoire culturelle en imposant [ses idées] au sein du débat politique », la situation prêterait plutôt à sourire. Or pour une fois, le microcosme politique de la gauche écologiste radicale (je n’ai pas dit extrémiste) semble en effet tenir une clé de notre avenir collectif. Une clef dont bon nombre de mouvements proches se sont aussi emparés ailleurs en Europe et outre atlantique. Géniaux donc mais ce que l’on peut être amené à regretter c’est que cet ensemble qui veut mordicus une décroissance émancipatrice pour mieux échapper à la présente et durable récession économique se trouve aussi doté d’un mordant électoral proche de celui de la carpe… ou d’un petit gris de bourgogne, si vous préférez.

C’est là que le problème se pose. Si du coté de Lyon où La Décroissance s’écrit et où le PPLD s’affiche, on doit considérer qu’il s’agit là d’un atavisme du gastéropode dont il faudrait parvenir à se défaire, il se trouve que ce ne soit pas réellement le problème pour les gens de Marlhes. Cette différence d’analyse et les choix qui en découlent semblent désormais irréductibles ou, à 18 mois des élections du « monarque » républicain, on fait comme si il était impossible de trouver un consensus pour mieux faire bouger les lignes, comme on a coutume de dire et de faire.


Les différentes voies politiques de l’objection de croissance

Pour bien comprendre et tout du moins pour entrer dans le débat, voyons brièvement ce qui nous apparaît des différentes positions.

Du coté du MOC, pour ne pas risquer plus longtemps l’épuisement face à la complexité du réel qu’il faut tout de même essayer d’affronter, on s’est mis en quête d’une « masse critique » sans bien savoir comment la trouver. On considère cependant et à bon droit compte tenu des résultats déjà obtenus, que la voie de l’élaboration d’alternatives concrètes et de leur déploiement est bien plus productif politiquement. Il faut dire que le Mouvement en a fait sa grande priorité. La démarche a le grand mérite d’être non seulement ancrée sur le territoire et dans le quotidien de tout à chacun. Elle crée des débats et de nouveaux liens en inventant, par exemple, des monnaies alternatives. Sans préjuger du résultat de toutes les expérimentations, cette manière de faire de la politique a le mérite d’agir concrètement et sans attendre les échéances électorales. Le succès encore relatif de la revue Proximités [3] auprès d’une population que l’on dit souvent totalement dépolitisée semble soutenir cette thèse. Ce qui manque en revanche, c’est cette indispensable capacité d’assurer la cohérence d’ensemble qui permettrait aux alternatives concrètes de faire face aux tentations prédatrices d’un système qu’on dit protéiforme et encore dominant, avec un impératif de plus en plus prégnant, celui de le supplanter.

Par ailleurs, on suggèrerait volontiers au MOC, qu’avant de se demander où se trouve la masse critique, il faudrait s’entendre sur ce que pourrait être l’état critique de la situation qui nous est faite avec l’ambition d’évaluer combien de temps il nous reste avant que le déclin du système en vigueur ne produise des conditions incompatibles avec la survie humaine. La réponse à ces questions aurait pour mérite de dire plus concrètement ce que sont réellement les urgences pour ne pas avoir à subir les fausses tout en évitant d’occulter les vraies.

Du coté des partis, le PPLD et le POC, les choses ont le mérite d’être plus classiques donc plus claires, au moins en apparence. Ici, on n’ignore rien de la simplicité volontaire, on soutient volontiers les alternatives concrètes mais on constate les limites des actions individuelles ou associatives, et du coup on pense qu’il serait bien dommage de ne pas profiter du porte-voix médiatique que nous tend le régime de la 5e Rep et son système électoral, a fortiori celui des élections présidentielles de 2012.

Ce qui fait la différence entre le POC et le MOC, c’est la position intermédiaire du premier qui ne se défie pas des élections tout en assurant le plus concrètement possible une participation à des expérimentations dans la « vraie vie » comme le diraient les spécialistes de la « réalité augmentée ». Cette différence a sa légitimité théorique étant donné le contexte. Cependant, on ne voit rien venir de concret de ce coté qui permettrait à ce parti aux ambitions de « jointure » de jouer pleinement un rôle de cheville ouvrière pour l’avènement d’un projet politique dont la puissance serait puisée au ras du réel de l’innovation sociale et économique pour être portée efficacement dans le champ électoral.


Désidéologiser VS penser systémique

(De la relocalisation articulée au global)

«  Qui peut être certain de détenir la bonne stratégie ? » demande Paul Ariès dans son article peu après le sous-titre : « Fatale suridéologisation ». Et d’expliquer entre temps : « Nos idées ? Parlons-en aussi. Je rêve d’une décroissance libérée de tout dogme. Nous ne devons pas seulement décroître mais dé-croire, désidéologiser nos combats, nos relations. »

Qui ne serait pas perdu par un tel exposé ? Outre la « stratégie » un rien trop militaire pour le pacificiste ou l’anti-guerre qui se respecte et le « dogme » qu’on amalgame souvent à la « doctrine », on voit le goût pour les mots-slogans et mots-chantiers, autant de néologismes par trop « décroisseux » qui mériteraient qu’on les interroge au moins deux secondes pour mieux les désincarcérer : dé-croire, suridéologisation et son remède supposé, désidéologiser.

Mine de rien, ce seul paragraphe touche aux éléments essentiels qui jalonnent tout le parcours, tout le processus logique de l’élaboration d’une politique dont on aura entendu dans l’interview de Paul Ariès par Valérie Duviol qu’elle était la réponse à la crise systémique actuelle. Pourquoi prendre le risque de dénigrer ce qui est indispensable à la politique alors qu’il ne s’agit là que de méthode. En la décrivant, nous essaierons au passage de briser des tabous dont on saurait dire par ailleurs comment ils se sont récemment constitués (lire notamment de Susan George, La pensée enchaînée, livre fondateur s’il en est du projet Netoyens) laissant ainsi le pouvoir de l’élaboration démocratique des politiques à une aristocratie de la mondialisation néolibérale de mieux en mieux connue et dont Paul Ariès ne fait au demeurant pas partie.


Histoire de mordre un peu dans le sujet

Avec la « suridéologisation », on imagine que Paul Ariès se place au même endroit qu’Edrobal dans son article « Désert ou brousse » puis dans « 2012 morne plaine… ». Les idées en effet ne manquent pas mais sans cohérence d’ensemble, la brousse des idées semble finalement se transformer en un désert. A priori d’accord sur ce même constat d’une profusion et d’une confusion des idées même modestes, même géniales, les deux auteurs ne se retrouvent pas sur le remède.

Pour l’un, il faudrait « désidéologiser […] nos combats et nos relations ». Étonnante proposition qui prend le risque de voir la politique être désinvestie par les citoyens alors qu’il conviendrait sans doute de réapprendre collectivement à penser et à voir juste pour mieux faire le tri dans les idées et pour le reste, mieux les agencer, mieux les articuler, mieux les harmoniser. Pour l’autre, « la pensée systémique » donne justement à tout à chacun la possibilité d’apporter une pierre à l’édification d’une cohérence à partir d’une diversité d’idées. Voyons comment.

Premièrement, pour envisager des alternatives, il est recommandé d’avoir quelques idées qu’on voudra conservatrices et réactionnaires soutenues par une aptitude au respect de la hiérarchie si l’on est à droite, progressistes et émancipatrices avec un penchant certain pour l’égalité (donc l’absence de hiérarchie) si l’on est de gauche. Ca paraît évident comme cela mais ça va quand même mieux en le disant.

Deuxièmement, si l’on définit l’idéologie comme la résultante de l’agencement et de l’articulation d’idées simples ou complexes pouvant ensemble faire système, on pourra se défier de sa dogmatisation si cette idéologie s’élabore en permanence au bénéfice d’un processus démocratique véritable c’est à dire permanent et sans excès de représentation et de délégation.

Le dogme étant, au premier sens du terme, une « proposition théorique établie comme vérité indiscutable par l’autorité qui régit une certaine communauté » - indique le dictionnaire - il suffit de ne pas confier l’idéologie aux seules maîtres à penser et que l’autorité soit contrôlée par la communauté en question (le peuple, la nation ou la commune) pour désarmer tout processus de dogmatisation.

Troisièmement, c’est à ces deux conditions nécessaires de l’élaboration de projets politiques que nous allons pouvoir ensuite construire et mettre en oeuvre un programme pour ne pas dire une « stratégie ». Pour l’heure on ne sait pas encore laquelle puisqu’on ne peut pas être le dêmos à soi tout seul mais ce programme devra permettre la mise en oeuvre des idées protégées de la dogmatisation et pour cela, une doctrine (au premier sens du terme [4] ) révisable et ajustable démocratiquement, sera sans doute la bien venue pour que chacun d’entre tous puisse agir de concert avec l’ensemble sans risquer la sclérose, sans se départir complètement du vif, du vivace, du vivant.


Participation VS sécession

Participation, sécession, « deux postures qui ne sont pas antagonistes »… « positive » Paul Ariès. Pourquoi pas, mais là aussi, à quelles conditions ?

Dans l’absolu on ne voit pas bien comment la participation aux élections qui motive principalement les décroissants républicains de Lyon d’une part et, d’autre part, la sécession plus « libertaire » des objecteurs de croissance de « Marlhes 2010 » avec un modèle de société sous-tendu par ces mêmes élections ne peuvent pas être des positions antagonistes.

Pas plus d’ailleurs, que la proposition de Paul Ariès selon laquelle les « trajectoires parallèles » des différentes composantes de l’objection de croissance en cause ici devraient finalement pouvoir se rejoindre « avant l’infini ». C’est toute la difficulté ici de faire de la politique en recourant prématurément aux symboles et pour mieux les faire passer, le recours à la métaphore toujours difficile à maîtriser tant il est impossible de la filer bien longtemps sans se prendre les pieds dans le tapis du non sens.

Faisons tout de même le pari ensemble qu’il est possible dès maintenant d’éviter ce biais tout simplement en examinant les conditions de possibilité de la (ré)conciliation des différents points de vue tels que nous les avons perçu après Marlhes 2010 et à la lecture des propositions faites par Paul Ariès.

D’abord, disons le quitte à faire une concession brève au trivial, il faut quand même se poser la question des forces disponibles et de savoir si on aura le temps et les moyens de tout faire. Envisager et oeuvrer à la conciliation des points de vue n’est certes pas simple mais, autant le dire de suite, courir aux élections présidentielles en cherchant à « instrumentaliser le système » comme le proposait Paul Ariès à Marlhes fin août, n’est ce pas une autre manière de présenter une candidature de témoignage ? Est ce encore bien utile ? Est ce réellement à la mesure de la situation ?

Certes, il ne faut pas sacrifier à l’urgence mais compte tenu de la situation, il vaut sans doute mieux soit éviter le gaspillage et renoncer à courir le lièvre (c’est fortement conseillé pour le gastéropode mal équipé) soit savoir comment mettre toutes les chances de son coté pour prendre véritablement part à la course sans se leurrer sur les règles du jeu.

S’interroger sur cette alternative et, s’il en est un véritable, l’antagonisme « participation/sécession » permet de voir, si on veut bien le voir, que la profusion d’idées et d’expérimentations concrètes ne sont pas le problème mais c’est bien plutôt la cohérence systémique de leur agencement ancré dans le local et articulé au global qui oppose une réelle difficulté.

Trouver et proposer une voie ouvrant au dépassement de cette difficulté permettrait sans doute de réconcilier les « stratégies » de participation aux élections avec celle d’une sécession avec le système, ce que par ailleurs on appelle sans doute, une révolution citoyenne. La méthode pour y parvenir permettrait de donner in fine un avantage politique tel qu’on pourrait éviter à nouveau la multiplication des candidatures de témoignage, facteur de « moins disant » en tout genre et du désormais insupportable « vote utile », comme lors des dernières élections présidentielles de 2007. Elle pourrait donner à « l’hypothèse gastéropédiste » un poids conséquent dans l’élaboration d’une certaine planification écologique.


L’hypothèse gastéropédiste ou comment éviter d’aller à la soupe en 2012, sur une jambe et sur la tête tout en rampant.

Il y a fort à parier que toute personne engagée dans une logique de sécession en est venue, bon gré mal gré, au désir de rupture avec le système dominant pour la raison bien évidente et cohérente qu’elle n’éprouvait plus d’intérêt même pour l’idée d’une révolution par les urnes (l’idée chère au PG de Jean-Luc Mélenchon) et encore moins pour une révolution armée comme le rappelait Michel Lepesant (Au ras du réel n°3). En arriver à une telle prise de position n’est sans doute ni facile ni de gaieté de coeur mais une fois prise, on peut imaginer qu’il en faille beaucoup pour la remettre en question.


Les élections autrement … sans gaspillage des forces disponibles

Il est facile, pour commencer, de voir combien une démarche électorale quelle qu’elle soit est couteuse de temps et d’énergie et il n’est pas moins audacieux dans ces conditions de prétendre instrumentaliser quoique ce soit d’une institution électorale comme la nôtre, a fortiori celle de « Les Présidentielles » et le sous système qu’elle constitue d’un régime qu’on qualifie de plus en plus d’autiste et que je propose de qualifier en outre de sénile.

Autiste, sénile et pour tout dire en déclin mais, comme le capitalisme qui mène encore le monde, suffisamment opérant pour réduire à peu de chose une participation militante qui se trouverait très facilement insuffisante au regard du niveau d’exigence que nécessite une telle campagne. Un parti n’apporterait finalement pas grand chose d’autre qu’une structuration permettant aux militants de mener une bataille en ordre serré. Sans la manne de Mme Bettancourt & Co, un parti regroupant l’adhésion même de 10 000 militants actifs et dévoués révélerait, aux conditions électorales actuelles, une efficacité sans doute méritoire mais suffisamment poussive pour ne pas parvenir à obtenir plus de 1,5% des suffrages exprimés.

Pour autant, est ce que l’argent serait tout à fait décisif dans cette affaire électorale là ? Ce n’est pas du tout certain. La différence en ces temps de brouillage globalisé du sens pourrait bien se faire justement grâce au génie même immature que recèle l’objection de croissance c’est à dire cette critique qui donne à voir quelque chose de nouveau dans l’ordre paradigmatique ou, si l’on préfère, en terme de vision cohérente de notre avenir politique.

Et l’idée de porter un programme crédible issu d’une élaboration politique qui ferait la part belle au systémique plutôt qu’à l’oligarchique, à l’intérêt général plutôt qu’au copinage, à l’alternatif plus qu’au dissident, le tout dans le respect de la diversité sera beaucoup plus à la portée des grandes ambitions indispensables dans un contexte qui, pour le coup, aura d’autant plus de chance d’être unitaire et démocratique, suffisamment pour avoir une sérieuse chance de réussite et d’autant plus facilement que le contexte démocratique, social et écologique aura évolué de manière critique comme l’annonce chaque jour un peu plus le déclin systémique en marche. La question est de savoir… comment on fait.


La connaissance complexe des alternatives concrètes comme base d’élaboration de programme

Prenons pour référence les trois « étages » ou types d’engagement utiles à l’objection de croissance proposé par Paul Ariès, c’est à dire les trois grandes catégories définissant les voies praticables en vue de sortir définitivement de la matrice d’une société de croissance :

  1. l’engagement individuel (ex. Simplicité volontaire)
  2. L’engagement collectif ou associatif (ex. AMAP)
  3. L’engagement politique

D’aucun pourrait faire la remarque - comme elle a déjà été faite souvent - que tout est politique, a fortiori les engagements. Mais si l’on définit comme politique ce qui est d’intérêt général alors on peut préciser à quelles conditions les trois étages sont d’ordre politique et pas seulement le 3).

  1. Si l’engagement individuel n’était pas que pur égoïsme et se généralisait tout en se tournant vers autrui, ne serait ce pas un engagement qui pourrait être de type politique ?
  2. Si l’engagement collectif ou associatif visaient la concrétisation d’expérimentations reproduites, complétées, consolidées par d’autres de nature différente et le tout généralisé en se préservant de les reproduire à l’identique et de manière automatique et homogène, ne serait ce pas aussi un engagement de type politique ?

Dès lors, qu’elle utilité trouverions-nous à un engagement politique ad hoc et exclusif - de type 3) - sous entendu dans le champ politique à finalité électorale si l’une ou l’autre au moins des deux premières formes d’engagement était réussie et a fortiori si elles parvenaient à se compléter l’une l’autre ?

Pour être un peu plus près du réel, il faudrait encore dire comment le 1) ou 2) peut s’accomplir dans l’ordre politique non pas au sens électoral mais au sens du service de l’intérêt général.

Disons rapidement qu’en :

  1. il faudrait que des typologies d’engagements individuels soient définies comme d’intérêt général et qu’il y ait suffisamment d’adeptes pour entrer dans le cercle vertueux de la reproduction vivante et durable ;
  2. il faudrait que les expérimentations fassent suffisamment système pour qu’elles rendent inopérant et obsolète le système en vigueur à condition évidemment que ce système alternatif - ou un autre - soit globalement viable, enviable et durable.

Vous l’avez bien compris, il ne s’agit pas de refaire par des moyens détournés le coup de « l’argument de la nécessité » qui se contenterait d’attendre la fin inévitable et combien (?) proche du capitalisme. Il ne s’agit pas plus de renoncer totalement et définitivement aux élections. Il s’agit en fait de démontrer que si l’élaboration d’un programme ne nous est pas donnée pas plus que le programme lui-même, nous sommes en vérité capables de nous projeter et d’envisager l’avenir autrement et ce faisant il devient possible d’énoncer ce qui a tout l’air d’être, en définitive, un programme qui répond aux exigences du politique.

Car si en effet, « face à une crise systémique, il faut une réponse systémique », on peut décrire deux types de réponses systémiques possibles qui ne s’excluent pas l’une l’autre.

La première est en effet politique au sens de la pratique classique de la politique[5] où le symbole - faisant office de synthèse - serait la référence à des usages et des pratiques que l’on espère a priori vertueux.

Quant à l’autre réponse, elle adopterait plutôt le pragmatisme des réalisations concrètes et citoyennes avec cependant le très grand souci de la méthode au sens que l’on est justement prêt à accorder à la systémique considérée alors comme science. Ce serait au regard de la solidité et de la cohérence d’ensemble que l’on évaluerait la portée politique, c’est à dire la valeur et l’intérêt général de chaque réponse.


Quelle pourrait être alors la méthode de travail à proposer au plus grand nombre ?

Pour commencer, il est indispensable d’analyser d’un coté le système actuel. Repérons ce que sont ses appuis et ses leviers. Observons leurs effets. Beaucoup a déjà été fait sur ce chapitre. Il suffirait de faire un état des lieux de la connaissance, d’en faire une synthèse et de le schématiser pour le rendre facilement intelligible et communicable. D’un autre coté, remettons en question ses fondements, formulons des hypothèses et posons des fondements alternatifs. Imaginons les nouveaux appuis et leviers qui pourraient en découler. Expérimentons leurs effets.

Par exemple, projetons de remplacer la République par une Récommune. Appelons la 1re Démocratie et donnons lui comme principe fondamental celui d’une propriété d’abord commune qui définirait pour ce qui reste la propriété privée… et non l’inverse. Autrement dit, faisons la liste de tout ce qui est et doit demeurer comme biens communs et laissons à la propriété privée le reste, fut-il marginal ou même réduit à néant.

Si selon cette méthode nous parvenons à mettre en place, d’après des expérimentations existantes, une ou plusieurs organisations complexes, viables, enviables, soutenables et durables, nous aurons réussi à apporter une réponse systémique ancrée dans le réel, autrement dit nous aurons réussi à faire autrement de la politique. De quoi faire face en toutes occasions, y compris dans le cadre des élections, à l’impérieuse nécessité d’apporter une alternative politique véritable.


Conclusion

Plus que d’une crise de système et d’une crise anthropologique, nous concevons la réalité en marche comme un déclin systémique. Ce serait à ce moment une erreur de confondre - et nous ne les confondons pas - déclin et décadence. Les philosophes appelleraient cela une aporie et ce faisant désigneraient tout simplement la fin d’une logique sans pour autant confondre logique et histoire. C’est très exactement notre conception de la situation. Partant, ce qui est souhaitable si l’on désire éviter la rupture violente que l’on annonce déjà, c’est bien à l’élaboration démocratique d’une alternative systémique qu’il faut travailler ardemment et sa mise en oeuvre devra remplacer efficacement le système déclinant actuel avant qu’il ne s’effondre.

Si pour le philosophe Alain Badiou, l’hypothèse qui devrait prévaloir aujourd’hui est une « hypothèse communiste » qui aura su revisiter son communisme pour mieux se défaire de ses oripeaux staliniens et de toutes les formes de goulags, « l’hypothèse gastéropédiste » devra éviter de ramper pour une gauche de plus en plus rebelle mais encore bien incomplète et insuffisante.

En revanche, nous avons tous tout à gagner à faire en sorte que les deux parviennent au plus vite à joindre leurs forces en créant les conditions de la constitution de l’unité sur un même pied d’égalité. Malgré l’originalité et la force de son point de vue, sans une démarche programmatique dotée d’une véritable cohérence, la seconde aura bien des difficultés à se faire entendre de la première et partant elle prend le risque de ce qu’elle veut pourtant absolument éviter : l’aboutissement d’une régression politique déjà bien avancée.


Notes :

[1]  Le chapeau de l’article dit en effet ceci : « Fin août, le MOC, mouvement des objecteurs de croissance à tendance « libertaire », a organisé son université d’été à Marlhes, joli petit village de la Loire. Bien sûr, pas ou peu de journalistes en ont rendu compte. Je suis venu, j’ai vu, mais encore une fois, hélas, nous avons perdu. »

[2]  En poursuivant la lecture, on croit comprendre qu’ils sont, soit membres du PPLD (Parti pour la Décroissance), soit membres du POC (Parti des Objecteurs de croissance) et peut-être bien des deux puisqu’aucun des deux n’étaient représentés à ces universités. À ce tarif, la mise en garde prend soudain l’allure d’une prédiction auto-créatrice.

[3] On devrait retrouver prochainement une formule de la revue Proximités au sein même de l’édition imprimable de Netoyens.

[4] Ensemble de principes, d’énoncés, érigés ou non en système, traduisant une certaine conception de l’univers, de l’existence humaine, de la société, etc., et s’accompagnant volontiers, pour le domaine envisagé, de la formulation de modèles de pensée, de règles de conduite.

[5] Partis politiques concurrents dans le cadre d’élections structurées comme autant de marchés à prendre et à l’occasion à se partager pour préserver la logique d’une démocratie d’alternances.



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Éric Jousse

Author: Éric Jousse

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Comments (2)

PA PA ·  02 November 2010, 15h22

Paul Ariès renonce à faire campagne en 2012
27 octobre, à 11:40
La décroissance impose peu à peu ses thèmes dans le débat politique. Ne boudons pas notre plaisir même si le risque se développe de voir apparaître une décroissance sans objecteurs de croissance…c’est à dire une récupération de nos thèmes (relocalisation, ralentissement, par…tage, choix d’une vie simple) mais de façon édulcorée et digérable par le système. J’avais accepté en mai dernier de répondre favorablement à l’appel lancé en vue des élections de 2012 (Objecteurs de croissance 2012). J’acceptais de faire campagne autour de nos grands thèmes pour assurer la lisibilité et la visibilité de notre sensibilité à la condition expresse que les divers mouvements d’OC convergent. Je constate que cette convergence est aujourd’hui impossible. J’ai donc décidé de renoncer à faire campagne à l’occasion des élections de 2012 tout en continuant à défendre par d’autres moyens la décroissance.

Brulavoine Brulavoine ·  22 November 2010, 17h08

Bonjour,

Merci pour cette analyse dense et riche qui nécessitera une autre lecture.

Eric Jousse met le doigt sur une problématique majeure dans l’extrait suivant :
“S’interroger sur cette alternative et, s’il en est un véritable, l’antagonisme « participation/sécession » permet de voir, si on veut bien le voir, que la profusion d’idées et d’expérimentations concrètes ne sont pas le problème mais c’est bien plutôt la cohérence systémique de leur agencement ancré dans le local et articulé au global qui oppose une réelle difficulté.”

A l’inventaire nécessaire des alternatives concrètes et des idées, il paraît primordial et urgent de procéder à leur analyse pour penser leur pertinence,leur articulation dans la perspective de la mise en forme d’un système cohérent, désirable qui aura pour dessein la substitution du délétère système capitaliste.
Mais encore faut-il procéder avec méthode, et ce dès la réalisation de l’inventaire, sans illusion sans attendre, à la mesure de nos moyens.
Cela pourrait correspondre au troisième pied gastéroposique défendu par Michel Lepesant : le pied du projet.

Qui sont les volontaires ? Comment nous regrouper pour oser démarrer ce travail ?

Thierry Brulavoine
Membre de la Coopérative du Mouvement des Objecteurs de Croissance
http://www.les-oc.info

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