Dernière mise à jour 29/05/2017

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Macron, casseur en chef

Il est dit souvent que les grands hommes qui marquent l’Histoire sont les produits fidèles de leur époque. S’il est trop tôt pour affirmer qu’Emmanuel Macron va vraiment imprégner l’Histoire socio-économique et politique de la France, il est en revanche déjà incontestable qu’il est le pur produit d’une remarquable conjonction : une ascension personnelle permise par le règne absolu de la méritocratie ; le renoncement du politique à contredire sérieusement la doxa économique néo-libérale à l’œuvre depuis trente ans.

Comme tous les personnages désireux d’atteindre les sommets l’actuel ministre français de l’économie dispose déjà d’une légende nourrie tout à la fois par les indiscrétions lâchées opportunément par l’intéressé lui-même et par la complaisance empressée de certains médias. Il est dès maintenant possible d’anticiper sur l’avenir : si la politique française laisse les coudées franches encore quelques temps à Emmanuel Macron l’Histoire pourra le consacrer comme le destructeur suprême du modèle social français. Osons un pari : le jeune ambitieux a été précisément nommé à Bercy pour endosser la responsabilité des réformes décisives dont rêve le tandem Hollande/Valls sans oser les assumer vraiment.

Un certain brio monté en épingle

Emmanuel Macron semble faire l’unanimité autour de lui. Tous ses collaborateurs parlent de lui dans la presse à l’écoute comme d’un homme “charmeur”, “séducteur” et d’une rare éloquence. Décrit comme bouillonnant, surdoué, surnommé d’après le Monde le “Mozart de l’Elysée” lorsqu’il était conseiller de François Hollande au Palais, Emmanuel Macron serait donc un homme d’exception : un expert en économie, doublé d’un homme de lettres et d’un excellent pianiste (troisième prix du conservatoire d’Amiens). Il danserait même le tango avec brio, admire encore Le Monde. N’en jetez plus, la cour est pleine !

Au-delà des superlatifs outranciers, qui est donc vraiment « le petit macron », coqueluche des sondages et des gazettes ? Né en 1977 à Amiens, Emmanuel Macron est Énarque, inspecteur des Finances, a été banquier d’affaires chez Rothschild & Cie avant d’occuper la fonction de secrétaire général adjoint de la présidence de la République (de mai 2012 à juin 2014) et d’être, en août 2014, à 36 ans, intronisé ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement Manuel Valls II. Une telle trajectoire se doit d’être étudiée. Si elle doit quelque chose au mérite de son bénéficiaire elle doit surtout beaucoup à son origine sociale d’une part, à la qualité du système éducatif français d’autre part. Le père d’Emmanuel Macron est médecin et professeur de neurologie au CHU d’Amiens, responsable d’enseignement à la faculté de médecine de cette même ville tandis que sa mère est médecin-conseil de la Sécurité sociale. Sa scolarité semble avoir été un parcours sans fautes. Il a été, de la classe de Sixième à celle de Première, élève du lycée La Providence, un établissement privé catholique d’Amiens fondé par la congrégation des jésuites. Il est envoyé à Paris par ses parents au lycée Henri-IV pour suivre son année de Terminale. Il y obtient le baccalauréat S avec la mention « très bien ». Admis ensuite en Classe Préparatoire B/L - Lettres et sciences sociales, il échoue au concours d’entrée à l’École normale supérieure mais obtient plus tard un DEA de philosophie à l’Université de Paris-X - Nanterre. Diplômé en 2001, à 24 ans, de l’Institut d’études politiques de Paris, il intègre l’ENA de Strasbourg (de 2002 à 2004) dans la promotion Léopold Sédar Senghor. Le classement final de cette promotion fut annulé à la suite d’un vice de forme. Cela n’a cependant aucune influence sur l’affectation d’Emmanuel Macron à l’Inspection des finances. Certains éléments de son parcours de formation font cependant l’objet de contradictions. Ainsi, Emmanuel Macron a prétendu avoir réalisé un mémoire sur l’intérêt général, en relation avec la philosophie du droit de Hegel, sous la direction d’Étienne Balibar. Pourtant, ce dernier n’en a pas le souvenir et ne trouve pas trace de cet avatar. De même, plusieurs articles biographiques indiquent sa condition de normalien, qui est en fait inexistante.

Une bête politique ?

L’engagement politique d’Emmanuel Macron est moins rectiligne que sa trajectoire de formation intellectuelle. C’est à sa grand-mère, principale de collège, dont les parents auraient été illettrés, qu’il doit selon lui son « engagement à gauche ». Il commence par militer au Mouvement des citoyens (MDC) pendant près de deux ans. Stéphane Le Floch, ancien membre de cette organisation, indique cependant qu’il n’est pas certain qu’il en avait la carte. Il vote bien pour Jean-Pierre Chevènement au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Il explique : « Autant la deuxième gauche m’a inspiré sur le social, autant je considère que son rapport à l’État reste très complexé. Je me suis toujours interrogé sur le rôle de l’État, et c’est pour cette raison que je me tourne, plus jeune, vers Jean-Pierre Chevènement ». En 2002, il considère que l’échec de Lionel Jospin et du PS s’explique notamment par l’incapacité de la gauche à tenir un discours de fermeté sur les questions de sécurité. Membre du PS à partir de l’âge de 24 ans, il y est actif, c’est-à-dire à jour de cotisation, de 2006 à 2009 . Il est proche de l’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard depuis 2002. Il collabore également avec la fondation Jean-Jaurès à partir de 2006, année au cours de laquelle Il rencontre François Hollande, par l’intermédiaire de Jean-Pierre Jouyet, et s’engage à ses côtés à partir de 2010. Lors de l’élection présidentielle de 2007, il faisait partie du groupe « Les Gracques », composé d’anciens patrons et de hauts fonctionnaires, qui appelait à une alliance entre Ségolène Royal et François Bayrou. Il tenta ensuite d’obtenir du PS, une investiture aux élections législatives en Picardie. Les socialistes de cette région refusant de le désigner, il renonça à cette candidature. En 2011, il soutient François Hollande lors de la primaire présidentielle socialiste et cela avant même l’affaire du Sofitel, alors que Dominique Strauss-Kahn était en tête des sondages. De juillet à décembre 2011, il anima un cénacle d’experts et d’économistes, le groupe de la Rotonde, composé des économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen, groupe qui rapporte alors tous les quinze jours au candidat Hollande les conclusions de ses réflexions. Précisons au passage que les trois économistes susnommés défendent aujourd’hui la loi El Khomri de réforme du droit du travail quand ils ne l’ont pas inspirée. En 2014, Emmanuel Macron se voit proposer une candidature dans sa ville natale pour les élections municipales. Il décline l’offre. C’est certainement en raison de cette absence de mandat électoral que François Hollande écarte l’idée de lui confier le ministère du Budget dans le premier gouvernement de Manuel Valls. Chez Emmanuel Macron l’engagement politique a donc des limites. Voilà un « homme de gauche » qui ne s’est jamais confronté aux suffrages de gauche.

La préparation du casse du siècle

On le sait, le diable est souvent tapi dans les détails. Allons l’y dénicher dans les méandres du parcours professionnel du prodige. En sortant de l’ENA, il intègre le corps de l’Inspection générale des Finances (IGF). Il participe notamment à des missions sur la « valorisation de la recherche », la « fraude aux prélèvements obligatoires et son contrôle » , « la répartition des prélèvements obligatoires entre générations et la question de l’équité intergénérationnelle ».

En août 2007, il est nommé rapporteur adjoint de la Commission pour la libération de la croissance française (« commission Attali »). En mars 2010, il sera nommé par décret membre de cette commission. Devenant banquier d’affaires En septembre 2008, il se met en disponibilité de la fonction publique, chez Rothschild & Cie. Recruté sur recommandation de Jacques Attali, il justifie ce « pantouflage » par l’échec de son engagement politique local et par l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. En 2010, il est promu associé au sein de la banque. En 2012, il est nommé gérant, et pilote l’une des plus grosses négociations de l’année (le rachat par Nestlé d’une filiale de Pfizer). Cette transaction évaluée à plus de neuf milliards d’euros lui permet de devenir millionnaire. François Henrot qui l’avait recruté laisse entendre qu’Emmanuel Macron « aurait été, s’il était resté dans le métier, un des meilleurs en France, sans doute même en Europe ». Entre décembre 2010, date de sa nomination comme associé gérant, et mai 2012, celle de son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron indique avoir gagné 2 millions d’euros brut !

Ayant réintégré la fonction publique, il devient en mai 2012 secrétaire général adjoint de l’Élysée en tandem avec Nicolas Revel. Il seconde le nouveau secrétaire général, Pierre-René Lemas. Il est notamment l’un des artisans, voire à l’origine du pacte de responsabilité et de solidarité et du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). On sait aujourd’hui ce que les entreprises ont fait de ces dispositifs prometteurs !

Tailler dans le vif…

Le 26 août 2014, Emmanuel Macron est nommé ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement Valls II en remplacement d’Arnaud Montebourg. Admiratifs, les médias n’ont pas manqué de remarquer qu’il devenait ainsi le plus jeune ministre de l’Économie depuis Valéry Giscard d’Estaing dans le premier gouvernement de Georges Pompidou en 1962. Il est alors qualifié d’« anti-Montebourg » et de « symbole » d’un virage social-libéral de l’exécutif. Il présente au mois de décembre 2014 au Conseil des ministres, le projet de loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, aussi appelé « loi Macron », qui a pour objectif de « déverrouiller l’économie française » en modifiant notamment la réglementation concernant le travail du dimanche, les professions réglementées, les transports et le permis de conduire, l’ouverture du marché (autocars par exemple) et la vie des entreprises et des salariés. Par peur de ne pas trouver de majorité sur ce texte, le gouvernement Valls II décide de ne pas faire voter cette réforme auprès des parlementaires et d’utiliser l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, pour la faire adopter. La croissance reste malgré cela proche de 0 % dans la première moitié de l’année 2015 et l’OCDE estime que les mesures d’Emmanuel Macron n’auront que très peu d’effets dans les dix prochaines années. Serait-ce dû à l’aspect « fourre-tout » de cette loi passée sous la barbe des parlementaires ?

Trouver la vraie posture…

Qualifié par certains observateurs de social-libéral ou de social-démocrate, perçu par d’autres comme appartenant franchement à l’aile droite du Parti socialiste, Emmanuel Macron plaide en faveur du rétablissement de l’équilibre des finances publiques et du libre jeu du marché, c’est-à-dire partisan d’une politique à l’image de celles menées par Clinton, Blair ou Schröder en leur temps et s’apparentant à « la troisième voie ». On le sait de plus séduit par les théories développées par le prix Nobel d’économie Jean Tirole, très soucieux de débusquer la moindre des « rigidités » des marchés entravant forcément la liberté d’agir des acteurs économiques. En octobre 2013, Emmanuel Macron déclare à Mediapart : « On ne peut plus présenter la gauche comme l’extension infinie des droits. […] L’idéologie de gauche classique ne permet pas de penser le réel tel qu’il est. Il nous manque des outils – il faut le reconnaître. La gauche n’a pas assez repensé ses objets. […] Ce qu’on appelle de manière un peu vieillotte le « socialisme de l’offre », c’est faire attention à la répartition de la charge entre les différents acteurs de l’économie. […] Ce « socialisme de l’offre » suppose donc de revisiter un des réflexes de la gauche, selon lequel l’entreprise est le lieu de la lutte des classes et d’un désalignement profond d’intérêts. […] La gauche moderne est celle qui donne la possibilité aux individus de faire face, même aux coups durs. Elle ne peut plus raisonner en termes de statuts. La société statutaire où tout sera prévu va inexorablement disparaître. » A commencer par le statut de la fonction publique qu’il va bien falloir sans doute toiletter un de ces jours ! Dans une interview accordée au Point la veille de sa nomination comme ministre de l’Économie, il déclarait : « Nous pourrions autoriser les entreprises et les branches, dans le cadre d’accords majoritaires, à déroger aux règles de temps de travail et de rémunération. C’est déjà possible pour les entreprises en difficulté. Pourquoi ne pas étendre à toutes les entreprises, à condition qu’il y ait un accord majoritaire avec les salariés ? » Matignon indique alors, pour freiner cet excès de précipitation, que le gouvernement « n’a pas l’intention de revenir sur la durée légale du travail à 35 heures », dont la modification éventuelle « relève de discussions entre partenaires sociaux » que l’exécutif « respectera ». Le ministre de l’Economie, à Davos en janvier dernier, s’est néanmoins fait de nouveau remarquer en estimant que le projet de loi porté par Myriam El-Khomri mettait “de facto” un terme aux 35 heures. Une provocation de plus? L’idée du ministre de l’Économie est toujours la même : pour relancer les embauches en CDI - près de 85 % des recrutements se font actuellement en CDD dans les entreprises – « il faut sécuriser en amont les procédures de rupture du contrat de travail. » Comme cela est joliment dit ! C’est sans doute sa façon de chanter la tiroliene.

Une certaine vision de la société

Durant la campagne présidentielle, alors qu’il est plutôt favorable à la suppression de niches fiscales, il déclare discrètement au sujet de la proposition faite par François Hollande de taxer à 75 % la partie supérieure des très hauts revenus : « C’est Cuba sans le soleil ! »

Lorsque le ministre de l’Industrie Arnaud Montebourg tente de sauver les emplois menacés du site ArcelorMittal de Florange, il affirme que la « gauche romantique » doit ouvrir les yeux, et ajoute : « La gauche est censée changer le réel mais, compte tenu des contraintes, changer le réel sera compliqué. » Début janvier 2015, Emmanuel Macron donne une interview au journal Les Échos, dans laquelle il déclare : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires. » Cette prise de position déclencha la réprobation du premier secrétaire du PS, qui déclara : « L’appât du gain, des milliardaires… c’est pas tout à fait ma tasse de thé. » Plus récemment Emmanuel Macron a déclaré : “La vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié” Cette petite phrase prononcée par le ministre de l’Economie sur BFMTV a beaucoup été commentée. Emmanuel Macron explique que l’entrepreneur “peut tout perdre, lui” et qu’il a “moins de garanties”. Moins de garanties sans doute que les ouvrières des coopératives agro-alimentaires bretonnes que le ministre déclare inemployables car « illettrées pour la plupart ». Une belle posture de gauche, assurément ! Une posture tout droit sortie du réel tel que le voit Emmanuel Macron et tel que la Gauche ancrée dans l’Histoire ne l’avait encore jamais vu. 

Au terme de ce voyage en Macronésie, archipel complexe de vielles idées grossièrement recyclées sous une apparence de modernité, il semble que la France ne se dirige pas vers le pacifisme social. L’appel au dialogue social par le renforcement des prérogatives patronales et l’affaiblissement des droits des salariés tels qu’ils s’inscrivent dans la loi El Khomri, déjà rebaptisée loi Macron 2, ne saurait faire illusion. La casse sociale est plus que jamais ouverte. Elle sera funestement le tombeau de la gauche de façade.


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Auteur: Yann Fiévet

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