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Un si beau chant d'amour

« Lettre à D. » Un merveilleux cadeau qu’André Gorz nous a fait avant de s’éteindre.

« Tu vas avoir quatre vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses plus que quarante cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.
J’ai besoin de te redire simplement ces choses simples avant d’aborder les questions qui depuis peu me taraudent.  Pourquoi es-tu si peu présente dans ce que j’ai écrit alors que notre union a été ce qu’il y a de plus important dans ma vie ? Pourquoi ai-je donné de toi dans « Le Traître » une image fausse et qui te défigure ? »

Ces questions que se posait  A.Gorz à la fin de sa vie, le désir qu’il éprouvait de revenir sur cette partie de ses écrits passés : l’incapacité dans laquelle il s’était retrouvé de dire qu’il aimait la femme qui partageait sa vie, qu’ils existaient « l’un par l’autre, l’un pour l’autre » simplement ; me font réaliser combien nous avons aussi, toutes et tous au sein de la gauche, de difficultés à aborder des sujets de la vie de tous les jours, les rapports entre hommes et femmes, nous n’arriverons pourtant pas à construire un autre monde sans nous pencher sur ce qui nous sépare, nous divise encore, alors que nous sommes si proches.

Nous devons nous interroger sur les sujets non encore résolus : Pourquoi la parité pose-t-elle encore problème ? Pourquoi féminiser les écrits rencontre une telle résistance ? Pourquoi les questions abordées par les féministes sont-elles toujours remises à plus tard ?….Quand le reste des sujets seront réglés.

Lors, dès que l’on commence à s’intéresser aux rapports sociaux de sexe - en particulier à travers la grille d’analyse féministe - on est très rapidement confronté à l’absence de pratique, de connaissance des textes, de réflexion personnelle à ce sujet des hommes hétérosexuels de gauche.

Au mieux, chacun se dédouane en affirmant qu’il sait faire la vaisselle, au pire, cela donne lieu à des réactions déplacées voire agressives et discriminantes.

Non ! Aucun sujet ne sera vraiment réglé si cette problématique n’est pas traitée en parallèle !

Pourquoi les féministes qui luttent pour l’égalité et contre le sexisme ne sont-elles pas plus visibles et leurs idées plus valorisées au sein de la gauche ?

C’est en regard d’une réponse que l’on m’a faite un jour où cela tournait au pire :
« Les femmes ou plutôt les féministes, ce qui est tout autre chose. » Que j’aborde cette question. 

Une ambiguïté persiste au sein de notre société :

D’un côté : Les femmes et les hommes sont déclarés avoir les mêmes droits devant la loi.

De l’autre : L’inégalité réelle demeure, les comportements sexistes perdurent : Les femmes gagnent 82% de la rémunération des hommes. Avec autant, voire plus de diplômes que les hommes, elles restent à des postes subalternes. Elles sont, bien plus que les hommes, exposées aux violences sexistes…. Bien que représentant 55% du corps électoral, elles ne représentent qu’un faible % des élus et des responsables des partis et formations politiques.

Au sein de la gauche où s’affiche un large consensus pour l’égalité des sexes, l’on pourrait cependant s’attendre, plus qu’ailleurs, à ce que les féministes qui combattent encore les discriminations de genre soient unanimement considérées pour leur travail de recherche et d’analyse. Pourtant ce n’est pas le cas, beaucoup d’hommes, certaines femmes, regardent les féministes avec ironie, méfiance, agacement…  Considérant que ce débat est clos à gauche, ne comprenant pas ce qu’elles cherchent encore à montrer; celles qui continuent sont perçues comme des extrémistes.
(Je cite: « Tout ce qui est excessif est sans valeur. » )

De fait, les féministes représentent pour beaucoup d’hommes hétérosexuels de gauche, comme dans toute la population, une minorité dérangeante, on assiste à un phénomène de dissociation: ils adoptent ce qui est devenu la norme : le discours majoritaire sur l’égalité des sexes tout en rejetant la minorité source de ce message pour éviter d’être associés à la vision négative qu’ils en ont. Ici comme ailleurs les féministes sont victimes du backlash.

S’ils abordent facilement des sujets comme la précarisation des femmes, leurs salaires inférieurs, c’est que ces sujets recoupent aisément les préoccupations seules considérées comme majeures : l’anticapitalisme, la mondialisation économique, l’état avec en corollaire leurs cibles : les patrons, les politiciens…

La parité déjà, qui n’est qu’un outil pour amorcer un changement, est souvent critiquée au titre que certaines femmes ne sont là que parce qu’elles sont des femmes, que bien des hommes seraient mieux qualifiés qu’elles, à la limite cela peut s’entendre à condition qu’ils expliquent comment les femmes si longtemps éloignées de cette sphère pourraient y faire leur entrée, y faire entendre leurs voix et faire évoluer projets, pouvoirs, pratiques sans cette incitation.

Si le féminisme est abordé suivant le même mode : lutter contre le patriarcat, la discrimination, la socialisation genrées, les cibles sont alors les machos, les violeurs, les dominants…  Ce qui empêche le plus souvent les hommes d’avoir un regard politique sur leurs propres pratiques au sein de leurs collectifs ou organisations comme au sein de leur vie personnelle.

D’où des représentations et pratiques qui n’interrogent qu’à la marge l’organisation hétérosexuelle des rapports sociaux et surtout qui ne tolèrent pas l’interpellation par des groupes sociaux subordonnés sur ce qui leur pose problème dans la sphère publique et surtout dans la sphère privée.

« Je suis suffisamment en accord avec moi même sur le féminisme pour ne pas avoir à me justifier à tout moment. »

L’absence de débats politiques critiques sur soi, ses pratiques, ses émotions, ses désirs, ses objectifs au nom d’une efficacité, d’une urgence,  toujours plus légitime politiquement, permet aux hommes  de construire un sentiment de puissance, d’authenticité synonymes de capacité à agir sur le monde, de pouvoir ; maintenant ainsi une culture politique masculine.

« Le privé est politique »

Les revendications féministes bousculent le schéma décrit ci-dessus en donnant aux hommes à penser qu’ils peuvent être aussi destructeurs, violents, égoïstes… C’est en totale contradiction avec le sentiment d’authenticité, d’intégrité qu’ils cultivent.

Faire bouger les lignes, inciter à adopter une perception de soi qui peut être négative ET positive, accepter les conséquences que ces pratiques peuvent avoir sur la vie des autres est encore trop souvent assimilé à : psychologisation, culture, sentiment judéo-chrétien, culpabilisation… C’est pourtant en prenant conscience toutes et tous que nous pouvons à la fois faire partie du problème et contribuer ensemble à sa résolution que réside notre seule chance de construire un autre monde où les rapports sociaux de sexe ne poseront plus problème.

Les pressions des masculinistes  accentuent la tendance actuelle au backlash ; ne tombons pas dans ce piège grossier, ce ne sont pas les féministes qui représentent un danger pour qu’existent des relations harmonieuses entre les sexes mais bel et bien celles et ceux qui les dénigrent et déforment leurs revendications parfois jusqu’à la caricature. Nous ne sommes pas en guerre contre les hommes ils sont nos pères, nos frères, nos amis, nos fils, nos amants…

La guerre nous la subissons, nous, depuis la nuit des temps, esclaves, sous-humaines ; l’histoire ne nous consacre que peu de place, c’est pour sortir de ce néant, de ce « continent noir » que nous nous exprimons.

Ni conquête, ni butin, ni objet !  Nous ne revendiquons pas plus de pouvoir, juste vivre ensemble à égalité de droit, dans la dignité, dans le respect de notre intégrité physique et spirituelle, nous n’appartenons à personne et ne souhaitons pas demeurer dépendantes, mineures, inférieures ; nous ne sommes pas à prendre !

Nos façons d’agir diffèrent cependant, tant il est vain de vouloir remplacer un pouvoir par un autre, nos modes de discussions se passent aisément de hiérarchie, nous dissocions moins les problématiques, conscientes des liens interactifs inhérents à toute élaboration d’un nouveau projet de vie. Donner la parole aux opprimé-e-s sans attendre que des experts dictent la conduite à tenir ;  dialogue, écoute, solidarité; faire confiance, se faire confiance; tou-te-s les opprimé-e-s savent mieux que de prétendus spécialistes ce qu’il leur faut pour peu qu’on les laisse libres de s’exprimer, de choisir par eux-elles mêmes.

Et qu’on ne s’y trompe pas, ce qui est bien pour les un-e-s bénéficient à tou-te-s, loin de craindre de perdre leurs prérogatives beaucoup devraient s’interroger sur les bénéfices en qualité de vie, à l’épanouissement dont ils-elles bénéficieraient tant dans leur vie privée que publique en renonçant à vouloir dominer pour se sentir exister.  

Et si nous l’écrivions ensemble ce si beau chant d’amour?

Texte de léo thiers-vidal
http://www.chiennesdegarde.com/article.php3?id_article=448%0D


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