Dernière mise à jour 19/11/2017

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Premiers de corvée

Il est communément admis dans « le milieu » de l’orthodoxie économique néolibérale que le salut de l’humanité toute entière tient dans l’exacerbation de la corvéabilité des hommes et des femmes peuplant notre planète. Ce remède proclamé partout pour résoudre la crise profonde du capitalisme – qu’il soit libéral ou d’État comme en Chine – confine tout à la fois au harcèlement thérapeutique et à une religiosité arrogante. Les observateurs critiques ont alors du mal à faire entendre leur voix pertinente face à la pensée dogmatique.

On sait depuis fort longtemps que l’un des ressorts essentiels du capitalisme consiste à faire travailler les pauvres – et tous ceux qui s’y apparentent - malgré tout. Lorsque le consentement plus ou moins libre ne suffit pas on sait brandir la contrainte. L’histoire du capitalisme n’ayant cependant pas été uniforme certaines sociétés avaient eu l’habileté, au cours du XXème siècle, de renforcer le consentement au labeur et affaiblir du même coup la contrainte des corps et des esprits. Désormais, la globalisation économique et financière du monde tend à l’uniformisation du capitalisme et conduit par conséquent à l’abandon progressif des protections salariales accordées hier – la mort dans l’âme par les possesseurs du capital. En France, Emmanuel Macron arrive au moment opportun pour parachever le lent rattrapage du capital sur le travail entamé voilà plus de trente ans. Les économistes et journalistes droitiers ne s’y trompent pas, eux qui savent mieux que quiconque ce que travailler veut dire, quand ils écrivent que le nouveau Président de la République sera jugé – par eux bien sûr – selon sa capacité à mettre en œuvre des réformes impopulaires. Le poulain des revanchards sera digne de la confiance qui lui est ainsi accordé : il va être intraitable, fixer autoritairement le cap, s’appuyer outrancièrement sur « les premiers de cordée ». Et tout le monde devra suivre sans broncher !

Il va donc falloir souquer ferme sur la galère France, faire fi de toutes les tempêtes, ne surtout plus jamais s’apitoyer sur le sort des rameurs les moins aptes à soutenir la cadence infernale. Le premier de cordée en chef, en garde-chiourme des temps post-modernes, va s’y entendre pour que les trainards d’hier, ceux qui « foutaient le bordel au lieu de chercher du travail », deviennent les premiers à courir à la corvée. Il va leur faire aimer le travail nouvelle formule, leur faire haïr une bonne fois pour toutes – et de bonne foi ! – leur ancien désœuvrement ou bien ce que Frederick W. Taylor, son célèbre devancier, avait nommé the fallacy, la flânerie au travail. Voici venu enfin le temps où l’on va pouvoir extraire de la force de travail de chacun la substantifique moelle productive, au service de l’entreprise puissamment hiérarchisée. Car, encore moins qu’hier il ne sera permis aux premiers de corvée d’être autre chose que de simples exécutants. Taylor, encore lui, le disait déjà il y a cent-vingt ans : l’ouvrier n’est pas payé pour penser son travail, d’autres salariés sont plus compétents que lui, ceux du « bureau des méthodes », pour penser à sa place. Les premiers de cordée en second sauront fort bien s’acquitter de cette tâche, et avec toutes les armes nécessaires au triomphe de l’œuvre de salubrité entrepreneuriale. Quand on décide d’être inflexible, quand on croit à la vérité de l’œuvre entreprise, l’usage de l’humiliation des humbles est à portée de la main. Déjà on traite de fainéants - comme l’on traitait il y a peu d’illétrées les ouvrières bretonnes de l’agro-alimentaire - ceux qui osent dire que la nouvelle réforme du travail va trop vite ou, pire, qu’une autre réforme est possible. Silence sur les bancs ; vos gueules dans les rangs !

Il n’est pas que le domaine de l’organisation du travail revisitée de fond en comble où vont fleurir les premiers de cordée façon Macron. Les détenteurs de capitaux conséquents, que l’on osait autrefois appeler accapareurs, vont eux aussi devenir des chefs de file en mettant leur fortune au service de l’investissement productif, gage de la Croissance alors enfin retrouvée. Si jusque-là ils ne mettaient pas leur argent là où il faut c’était la faute à l’ISF. Supprimons donc cet impôt « contre-productif » et l’argent va couler à flots ininterrompus vers les entreprises aux friands actionnaires. Quel admirable bouclage ! On investit son argent dans « l’outil de travail » et on en récupère une bonne part sous forme de juteux dividendes puisque l’opportune réforme du travail va encore accentuer le déséquilibre du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital. Les premiers de la cordée financière jubilent. Ils sont les mieux placés pour savoir que le vieil adage d’Helmut Schmidt, les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain, ne fonctionnent que rarement. Mais on y croit dur comme le fer des mousquetons plantés dans la muraille des certitudes néolibérales par celui qui ouvre la voie vers le sommet où enfin brille le soleil de la Croissance. Croissance rime avec croyance. En revanche, accumulation ne rime pas avec emploi ! Ici aussi les humbles vont être de corvée. Ils vivent tant bien que mal avec peu d’argent mais aux yeux grands ouverts sur le monde des affaires des rupins repus ils en ont encore trop. Il était donc temps de leur raboter l’aide au logement. Cette mesure, prises parmi d’autres du même acabit, est symbolique d’un état d’esprit dans lequel le souci d’humanité est englouti tout entier dans l’appétit et l’indifférence des nantis. Vive la croissance… des inégalités !

Il n’est pas difficile d’entrevoir dès maintenant l’issue de l’escalade. L’alpiniste arc-bouté sur de vieilles idées ripolinées par la caste médiacratique béate va finir par dévisser. C’est alors « la grande crevasse » qui pourrait accueillir durement la cordée périlleuse. Décidément, la figure du premier de cordée n’est pas celle qui convient en matière de gouvernement des sociétés humaines. Cette montagne-là ne peut être vaincue que par une entreprise solidaire et non par un homme seul maître du destin de ceux qui le suivent aveuglément.


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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